Entretien avec Fabien Boitard, à la Galerie Tokonoma

                                                                    Samedi dernier, j’ai recontré Fabien Boitard, à la Galerie Tokonoma (47, rue Chapon, Paris IIIe), où son exposition “Le Genre du siècle” est visible jusqu’au 20 juin 2020.

Léon Mychkine : Nous sommes dans la galerie Tokonoma, avec Fabien Boitard, qui nous présente combien de toiles ?

Fabien Boitard : Une dizaine de toiles

LM : Alors, comment as-tu fais ce choix ? Ce sont des peintures récentes, ou ça s’échelonne dans le temps ?

FB : L’exposition est née à partir de mes recherches autour du paysage, et le rapport que nous avons avec notre environnement, et c’est donc une exposition qui s’étale sur à peu près six ans, avec des extraits de Séries telles que “Mâts”, “Vallées, “Reflets”, ”Battues”.

LM : La “Battue”, c’est ce que nous voyons devant nous. Donc c’est une chasse au sanglier ?

FB : Voilà. À chaque fois que je passais dans la campagne, en train ou en voiture, je voyais ces chasseurs en gilet orange fluo ; et je les ai assimilés à des taches. Ils faisaient tâche dans la nature [je ris]. Donc, je les ai réduits à une tache [je ris] sur un paysage. Donc, le paysage devait être beau, forcément, soit l’idée que l’on se fait du paysage.

LM : Et ces grandes traces blanches et bleues, qu’est-ce que c’est ?

Fabien Boitard, “la battue”, 2015, huile sur toile, 106 x 132, Courtesy de l’artiste.

FB : L’idée c’est : où est passée la battue ? Les chasseurs sont passés, il n’y a plus rien. C’est l’idée d’un arrachage, du paysage. Ce sont les stigmates de leur passage.

LM : Et donc cette partie dévastée du paysage contraste avec ce qu’il y a autour et qui est luxuriant, et vivant.

FB : Vivant, et beau, en règle générale. Par la facture, en tout cas. Il fallait que le beau, le beau “entre guillemets” évidemment, l’idée que l’on se fait de quelque chose de bien fait, soit contrariée.

LM : Et alors, qu’est-ce qui est beau, là ? C’est le paysage, pour toi ?

FB : Dans la “Battue”, c’est une certaine perspective, avec le net, le flou, quelque chose qui donne une idée de profondeur. Et cet arrachage de paysage au premier plan, ramène le plan du tableau. Et la tache permet cela aussi. C’est-à-dire que la tache c’est à la fois un chasseur, oui, mais dans ce paysage ça révèle aussi la surface de la toile. Il y a ce jeu entre loin/près, la fenêtre [i.e., Alberti], mais aussi le plan.

LM : Et les petits traits rouges, un peu dispersés, ce sont des ersatz des états différés des chasseurs ?

FB : Oui, c’est plutôt des palimpsestes, des taches qui ne me convenaient pas, donc que j’ai enlevées, ce sont les traces de ça. Après, ça vient de la peinture : on cherche dans la peinture, elle se fait en même temps. Donc, il y a un propos, oui, mais il y a aussi d’abord de la peinture, c’est-à-dire qu’on avance aussi à l’aveugle, et il y a les stigmates de ça.

LM : Et la date de ce tableau ?

FB : 2015.

LM : Il y a aussi une petite note d’humour dans ce tableau, non ?

FB : Oui.

LM : Avec cette petite forme d’arbre, croquée au marqueur.

FB : Oui, ce sont des rehauts, une façon d’amener un peu de netteté.

LM : Mais c’est un peu comique, non ?

FB : Je ne sais pas. C’est aussi une façon de signifier un arbre, plus stylisé, plus BD.

LM : Voilà ! Côté BD, nous sommes d’accord.

FB : Mais je n’arrête de confronter différentes façons de représenter. Donc, ça c’en est une.

LM : Oui, bien sûr. Et ce tableau, comme d’autres, est installé dans un caisson américain.

FB : Je fais tout moi-même, mes châssis, par exemple. C’est important pour moi de faire les châssis, c’est déjà une façon de m’approprier la toile. Pendant que je le fabrique, déjà je pense et essaie d’imaginer ce qu’il y aura dessus, plus tard. Je commence mon tableau à partir du moment où je fabrique mon châssis.

LM : Ça fait partie du geste.

FB : Oui.

LM : Très bien. Parlons-nous d’un autre tableau ?

FB : Oui, par exemple, ici, nous avons les “Mâts”, qui sont issus de promenade amoureuse. Donc, l’idée c’est les arbres, les reflets dans l’eau, et un mât, planté au milieu de l’eau, qui réunit, jouant un peu le rôle d’agrafe, entre ces deux représentations de la végétation, l’une nette et l’autre floue, avec les tâches, qui évoquent des feuilles mortes, qui flottent sur l’eau.

Fabien Boitard, “Mât bleu-gris”, 2018, huile sur toile, 106 x 132 cm, Courtesy de l’artiste

LM : Mais, tu appelles ça un mât, mais ça ressemble fortement à ce qu’on appelle une coulure, en peinture.

FB : Ce n’est pas une coulure

LM : D’accord.

FB : C’est de la peinture qui sort directement du tube ; parce que je compose avec différentes façons de poser la peinture sur la toile, ou alors différentes façons de représenter les choses. J’essaie de composer avec ça. Et donc, il me fallait un objet qui tranche, dans son geste, plus radical, qui tranche avec son environnement. Mais c’est toujours pareil : c’est l’idée de cette trace, c’est l’humain, qui est posé là.

LM : Parce que si on dit c’est un mât, comment il tient ce mât ?

FB : Il est planté, dans l’eau.

LM : Et s’il n’y avait pas de mât, qu’est-ce que cela changerait ?

FB : Manquerait le titre. [je ris]

FB : Mais ça joue le même rôle que ces tâches pour les “Battues” ; c’est quelque chose qui vient contrarier l’environnement

LM : C’est ça. C’est un élément aussi d’anti-séduction.

FB : Oui [réservé], qui peut être séduisant par le geste, qui est plus radical. Ce mât, je m’y reprends à deux fois, parce qu’il faut que ce geste soit pur ; sinon, je peux aussi tout gâcher ; avec un seul geste.

LM : Ah oui !, je m’en doute. [Un temps]. C’est questionnant, ce rapport entre le mât et le reste.

FB : Ce mât, il est mât, mais il est d’abord trace. Sans cet environnement, ce serait juste un jet de peinture sur la toile. Il ne prend son sens qu’au vu du contexte.

LM : Oui, mais j’insiste : tu dis que c’est un mât, mais ce n’est pas un mât pour moi, parce que, si c’était vraiment un mât, on verrait comment il rentre dans l’eau, on voit qu’il est juste posé, ce trait, cette pâte, elle est posée.

FB : Elle est posée, oui

LM : Et toi, tu dis c’est un mât

FB : Parce qu’elle est posée sur la toile. Ce qui m’intéresse, avant que ce soit un mât, c’est que c’est une trace.

LM : Voilà ! D’accord. Parce que, en fait, ça s’appelle “mât”, mais on s’en fiche du nom, n’est-ce pas ?

FB : Oui, j’aurais pu titre “bâton”.

LM : Nous sommes d’accord. Et, du coup, cette intervention, de la pâte-peinture, presque pure, sans travail dessus, il me semble,

FB : non,

LM : elle vient vraiment se confronter au reste, elle est très présente

FB : oui, le reste est plutôt travaillé, et ici c’est un geste plus brut.

LM : Donc justement, tu réussis

FB : quelque chose qui est élaboré, et quelque chose qui ne l’est pas du tout.

LM : C’est ça. Donc là tu établis une confrontation duale entre ce gros trait de peinture, et tout le reste, une espèce d’opposition, presque.

FB : très centrale, une composition très minimale, c’est une ligne d’horizon, une ligne de jonction, ça fait une croix, avec le mât vertical, et cette ligne entre la forêt au bord de l’eau, et son reflet.

LM : et on se dit que s’il n’y avait pas ce mât, ce trait, alors ton tableau serait plus conventionnel, peut-être

FB : oui, c’est ça. Il serait ringard, même

LM : ringard ? [Je ris]

FB : Oui, un paysage de Sologne.

LM : Et en faisant ça, tu fais un geste quasiment iconoclaste.

FB : J’introduis un geste iconoclaste, bien sûr.

LM : C’est fort !, il faut y aller pour oser ça. Parce que beaucoup de peintres, une fois qu’ils ont fait un beau paysage, ne mettraient jamais cette coulure en plein milieu.

FB : Non, parce que la plupart des peintres rament pour faire quelque chose de bien. [J’éclate de rire]

FB : Et où je me fais violence, c’est de mettre en péril cela, mettre en jeu

LM : c’est courageux

FB : c’est un pari

LM : c’est un pari, exactement, c’est risqué.

FB : C’est, à un moment donné, prendre le risque de tout gâcher.

LM : C’est ça.

FB : J’aime beaucoup l’idée que l’on puisse se dire : « ç’aurait pu être un beau tableau », par exemple

LM : [Rires] Il faut du courage, et de l’audace.

FB : Oui, mais, en même temps, on est là pour jouer.

LM : Oui, je suis d’accord. Mais, quand même, tu fais un beau paysage, et tu balances en plein milieu, un truc, et là tu [le regardeur] te dis « attends, il se passe quelque chose… », et du coup, il y a une opposition, une frontalité

FB : Là encore c’est, comme pour les battues, c’est ramener au plan, de la toile.

LM : Qu’est-ce que cela veut dire, « ramener au plan » ?

FB : Il y a plusieurs façons d’aborder la peinture, c’est une fenêtre, c’est euclidien, c’est une perspective, il y a un proche, un lointain. Donc, c’est à la fois une fenêtre mais aussi un plan, tout ce qu’a pu nous rappeler Support/Surfaces, ou des peintres abstraits, où les choses se passaient sur le plan de la toile. On vient placer de la matière. C’est une surface, qu’il faut investir, sur laquelle il faut composer. Donc, il y a deux visions de la peinture ici. En nommant « mât », ça me permet de l’arracher à l’abstraction, pour le rendre signifiant.

LM : Et la couleur de ce mât, par rapport au paysage, elle importe ?

FB : Oui, un peu, mais je ne me préoccupe pas tant que cela des couleurs. Bien sûr que je ne les mets pas au hasard, mais cela ne doit pas me poser de problème. Mon problème, pour moi, le premier des problèmes, c’est : quoi raconter ? Il ne faut pas que ce soit le “comment faire ?”, et le “comment faire” vient nourrir le “quoi raconter”. Poser de la peinture, en soi, comporte déjà quelque chose de narratif. Une coulure raconte quelque chose, une tâche, pareillement. Un sorti du tube raconte quelque chose.

LM : Bien, passons à une autre toile, par exemple, celle-ci

Fabien Boitard, “Vallée-enveloppe”, 2018, huile sur toile, 65 x 81 cm, Courtesy de l’artiste

FB : “Vallée Blanche”, “Vallée-enveloppe”. L’idée, c’est de réduire le paysage à une forme simple. La vallée, c’est pratique, c’est comme un carrefour ; un carrefour de factures, une façon de représenter les choses. Donc, il y a d’abord un premier plan, un deuxième plan, et puis un troisième plan, dans cet ordre. Car souvent, on peint d’abord les choses qui sont loin, et on se rapproche petit à petit, de ce qui est prêt. Et là j’ai pris le sens inverse ; c’est pour ça que les pointes des sapins sont recouvertes par le dernier plan. “Enveloppe”, parce que la vallée est vraiment réduite à un V.

[En détaillant le tableau, Boitard me signale que les ronds bleus dans la neige dépictent les ombres des arbres. Face à ma surprise, il m’apprend qu’en montagne, le ciel bleu se reflète sur la neige, et qu’ainsi les ombres sont bleues. Je suis assez stupéfait.]

LM : Et si on regarde la montagne et le ciel, qu’est-ce qui justifie, si j’ose dire, avec des petites touches à la Cézanne, mais qui sont davantage craquelées ?

FB : Il me fallait une façon de mécaniser une touche, et aussi une façon d’objectiver une image. [Boitard m’explique que cette recherche de la touche objectivée lui vient de sa réflexion sur la photographie, le flou, et le pixel. Ainsi, il appelle sa touche mentionnée: pixel] En mécanisant la touche, qui devient ce que j’appelle une empreinte, on évacue la touche sensible. En tout c’était mon objectif. Et il me fallait trancher avec ce premier plan, qui était assez réaliste, assez photographique, les points de bombe aérosol, qui est encore une autre façon de poser la peinture sur la toile, et devient un arbre, mais en fait c’est d’abord une coulure, et il me fallait encore avec une troisième façon. Et donc j’ai choisi celle-ci ; mais ç’aurait pu être une autre. Mais celle-ci était assez éloignée, dans ma palette des façons de faire, et assez éloignée des deux autres, pour pouvoir avoir encore une autre façon de représenter le monde.

LM : On aurait pu penser que cette touche du ciel-montagne, c’était plutôt presque une ironie de l’objectivité de la peinture.

FB : Je voulais quelque chose qui tranche. Et c’est toujours pareil : mettre de la matière, rappeler le plan de la toile, et la surface. Et, en plus, c’est la chose qui est faite en dernier, qui vient écraser tout le reste, deuxième et premier plans. Mais ça ne devrait pas ; dans la réalité, c’est cette montagne-là qui écrase le lointain.

LM : Très bien. Nous terminons avec celui-ci ?

FB : “La Grille”. C’est autoritaire une grille. Donc, il y a un chemin forestier, et l’idée c’était d’inviter le spectateur à aller loin. Et ici, tout est fait pour bloquer ça. Et donc je trace une grille à la bombe. Et la bombe, ici, c’est quelque chose qui salit.

Fabien Boitard, “Grille”, 2012, huile et paillettes sur toile, 110 x 145 cm,  Courtesy de l’artiste

LM : Comme un tag

FB : Ça renvoie au tag. Ça joue vraiment le rôle de tâche. Et donc il y a cette grille avec ses pointes dorées, qui me rappellent la Préfecture de Blois, car je suis de Blois. Donc ce chemin se retrouve barré. Et après, ce qu’on voyait au fond du chemin, je l’ai fait un peu comme pour la vallée, avec ce rabat qui vient, eh bien ! là c’est pareil, c’est le lointain, que j’ai mis comme une tâche, fait en matière, donc je rappelle la surface du tableau, et en fait, cette surface raconte ce qui normalement est le plus loin.

LM : Et qu’est-ce que c’est, alors ? De l’eau ?

FB : Non, un pré dans la lumière. Un pré au fond du chemin.

LM : Mais qui vient un peu comme un gag, sur la grille.

FB : Oui. Mais c’est aussi comme ça qu’est l’image en réalité, on voit un pré au fond du chemin.

LM : Oui, mais le pré n’est pas sur la grille. Et, quand j’ai vu cette tâche, avec ces paillettes, j’ai pensé à un gâteau.

FB : Oui, un gâteau, ou un cadeau, c’est ce qu’il y a au bout du chemin. Mais cette grille, symbole de l’autorité, nous empêche d’y aller.

Léon Mychkine