Entretien

Léon Mychkine : Fabien Boitard ?

Fabien Boitard : Léon Mychkine

LM : Donc, que me diriez-vous a priori sur votre peinture ? J’ai lu des choses, mais ce sont des extraits, donc ça ne donne pas une idée très précise de ce que vous voulez dire, ou sous-entendre. Si ce n’est pas trop abrupt, qu’est-ce que c’est pour vous la peinture ? Quand je dis “pour vous”, c’est votre façon de la retranscrire, pas dans l’histoire du monde, de l’Art… Qu’est-ce que c’est pour vous la peinture, à travers votre interprétation, du réel, de la rêverie, etc. ?

FB : La peinture, c’est quelque chose de très vaste pour moi. Oui vaste, ça existe depuis longtemps. Depuis que l’homme est homme, sans doute. Et moi je m’inscris dans une continuité de cet exercice là qui est de projeter des images sur une surface, dans une continuité; c’est-à-dire qu’après, je passe après les classiques, après les modernes, je passe après les conceptuels, les abstraits, les minimaliste, les maximalistes

LM : tous les “istes” qu’on veut…

FB : Voilà, c’est ça. Je suis à la fois dans cette continuité là. Je continue et en même temps, il faut que je me démarque, par aussi… des ruptures, ou des choix. Moi j’ai choisi d’être figuratif. J’ai choisi de m’exprimer sur les images peintes. La peinture, je la vois vraiment comme un filtre, qui permet justement, par le biais de la matière, de mieux appréhender l’image.

LM : Quand vous dites “il faut que je me démarque”, j’imagine que nous ne peignez pas en vous disant “il faut que je me démarque”.

FB : Si, quelque part, il y a un jeu, il y a un dialogue entre les artistes. On se parle par le biais de l’art. Si on n’était pas en dialogue avec le monde, on  ne peindrait même pas.

LM : Mais le fait de dire “il faut que je me démarque”, on pourrait très bien dire que c’est votre style aussi, non ?

FB : Oui, c’est ça. Alors au début, j’ai cherché à fuir le style. Je trouvais que le style était trop associé à l’aspect marchand de l’art.

LM : Ah oui ?

FB : Oui, comme une marque, un peu. Comme il y la marque “Monory”, qui vient de mourir. Soulages a son noir, et d’autres ont leurs haricots. Mais peut-être qu’ils en ont besoin, c’est quelque chose qui leur permet de ne pas perdre les gens.

LM : Je ne sais pas si Viallat, ou Soulages, se disent “tiens, en peignant ça, je vais finir par avoir une marque”.

FB : Non, bien sûr. Mais on voit bien aussi qu’il y a un marché qui tend à finalement contenir les artistes dans ce qu’ils savent bien faire. [Nous revenons au ”style”] J’ai cherché à le fuir. Ne pas avoir de style devait devenir mon projet; que ça devienne un style. Et au final j’ai surtout élaboré un langage très large, avec beaucoup de mots, qui me permettent de faire des phrases.

LM : Des mots ? C’est-à-dire ?

FB : Eh bien je prends la peinture pour ses spécificités aussi, donc la matière; et la matière, si elle est appliquée comme ça, ça fait une coulure; une coulure a un potentiel narratif qu’un flou n’aura pas, et ainsi de suite. Une peinture qui est plus élaborée qu’une impression Photoshop® et qui permet d’intervenir sur l’image à volonté. Mais c’est aussi essayer d’appliquer aussi cette façon d’aborder l’image à la peinture.

LM : C’est-à-dire qu’éventuellement vous imprimez des choses et vous les collez, comment ça marche ?

FB : Non non, je copie le système de Photoshop®, la façon de penser l’image; l’image comme quelque chose sur quoi on peut intervenir à volonté, sur toute la partie, ou des parties différentes de l’image. En fait, c’est se servir de la peinture comme un révélateur d’images.

LM : Justement, sous les yeux j’ai l’image de la montagne et du pont [Vallée verte] et ce qui est intéressant, c’est votre traitement presque local de chaque entité en soi; en quelque sorte, chaque entité est traitée d’une manière spécifique.

FB : Voilà, ce sont des éléments de la composition totale. C’est à chaque fois un geste bien défini, identifiable. C’est une gestuelle, et tant qu’il n’y a pas le ciel, donc l’arrière-plan, ce n’est pas une vallée, ça ne reste que des morceaux de peinture verte, étalés à la brosse. J’essaie comme ça de raconter les gestes, comme s’ils étaient des mots, et à ce moment donné ça fait une phrase.

LM : Et vous peignez sur le motif, ou ce sont des impressions d’atelier ?

FB : Alors justement, pour fuir le style, il fallait que je fuis aussi un mode opératoire qui serait unique. Donc je varie mes façons d’aborder la toile. Je peux peindre sur le motif, d’après un document photo, ou d’après un souvenir. Je n’ai pas de protocole préétabli à ce niveau là.

LM : Pouvez-vous parler de ce format de type enveloppe ?

FB : C’est mon dernier travail, de 2018. J’ai radicalisé le propos, sous forme de “vallée-enveloppe”, ce que j’appelle des “vallée-enveloppes”. Une perspective très simple, radicale aussi. Moi je veux inventer une perspective dans ce travail-là. La vraie volonté, c’est ça en fait.

LM : Ah oui !

FB : Oui oui, c’est ambitieux.

LM :Vous voulez inventer une perspective ?

FB : Oui. Puisque, aujourd’hui, le monde a beaucoup changé, la perception qu’on en a, donc il faut peut-être réinventer quelque chose à ce niveau là. Notamment l’idée que la perspective, il n’y en a plus, pour le monde, par exemple. Eh bien ça, ça change beaucoup de choses. C’est comme ça que j’ai trouvé des solutions plastiques, en ramenant cet horizon au premier plan de la toile, et donc sans cesse faire ce va-et-vient entre le loin le près, et la matière de la peinture joue ce rôle, là aussi. Elle ramène toujours à la matière, et donc à la surface de la toile.

LM : Donc, si j’ai bien compris, le haut de l’enveloppe, c’est la perspective, le rabat ?

FB : Oui, le rabat permet la perspective. Il permet aussi de faire de cet objet un message.

LM : Ah oui ?

FB : Une enveloppe, c’est pour envoyer un message. [Boitard dit ensuite que l’on ne peint pas un paysage aujourd’hui comme on en peignait au XVIIIe, et que notre relation avec le paysage est « conflictuelle » (nous aimons la nature, ses paysages, et en même temps nous les détruisons, et c’est l’ambiguïté de ce rapport qu’il veut « définir »] Moi ce qui m’intéresse, en tant que peintre, c’est que ça génère des formes.

LM : Mais qu’est-ce qui s’est passé pour que vous passiez au format de l’enveloppe. Qu’est-ce qui a déclenché ça ?

FB : J’étais dans les vallées, avec une vallée plutôt douce, arrondie, et après ce format est venu assez naturellement. J’ai essayé de la styliser. Ça me permettait, dans d’autre travaux aussi, de passer du dernier plan au premier plan. C’est-à-dire que le dernier plan rabattait tous les autres plans. Le paysage est construit à l’envers. Je commence par le premier plan, le deuxième plan, et le troisième vient tout recouvrir, finalement.

LM : C’est vraiment le rabat au sens littéral et technique du terme.

FB : Oui.

LM : Et ça donne une dynamique supplémentaire.

FB : Oui, et ça perturbe aussi la rétine.

LM : [Je demande à Fabien Boitard s’il a cessé de peindre des corps humains, et il me répond qu’il aime beaucoup peindre des corps, mais qu’il préfère peindre le paysages. Il a cette phrase] “Je préfère personnifier un certain rouge — que ce soit un personnage, plutôt qu’un humain.”

FB : j’ai envie de faire des objets agréables, à vivre

LM : avec du sens quand même ?

FB : C’est essentiel, le sens, c’est ce qui permet que le plaisir dure, quand même. […]

LM : [Constatant la récurrence de la forme pyramidale dans ses tableaux, et donc aussi, de fait, de la montagne, je demande si c’est cette forme qui lui a donné l’idée de l’enveloppe?]

FB : Oui, c’est vrai qu’il y avait une symbolique, aussi de sexe féminin, de la vallée. C’est, je crois, un des sens de la vallée.