« Le Mécène et le Paon”, Fabien Boitard au Frac Occitanie Montpellier (17-18 avril)

 “Toute attention donnée aux choses d’argent était réputée vile et basse au suprême degré dans ma famille. Il y était en quelque sorte contre la pudeur de parler d’argent, l’argent était comme une triste nécessité de la vie, indispensable malheureusement comme les lieux d’aisance, mais dont il ne fallait jamais parler”.  Stendhal, Vie de Henry Brulard

 

Fabien Boitard expose quatre tableaux en devanture du FRAC Occitanie, Montpellier. Deux sont inédits ; et l’un des deux, surtout, est terrible. Le spectateur, le lecteur, reconnaîtra probablement la première fortune française et troisième mondiale, Président Directeur-Général de LVMH, «quatre lettres, qui, comme l’écrit le magasine Forbes, font rêver». Le portrait du PDG, lui, ne fait pas rêver. C’est une gueule-cassée. Non, bien plutôt : déchirée.

Fabien Boitard, “Le Mécène”, 2021, huile sur toile, 225 x 110 cm, Courtesy de l’artiste

Ça déchire !, comme on dit en langage parlé. Mais ce n’est pas que la face qui est déchirée, c’est aussi Boitard qui déchire. Le lecteur le sait, je suppose, que le verbe déchirer, depuis je ne sais combien de décennies (deux ou trois, pas plus), signifie aussi qui claque, qui envoie !, qui produit un effet détonant, comme, dans un autre sens, un bruit peut “déchirer” l’ouïe. Pourquoi déchire-t-il, Boitard ? Parce qu’il ne manque pas de culot. Il n’a pas froid aux yeux. S’attaquer à la portraiture d’un très puissant, de celui qui incarne non seulement le luxe mais aussi un amour mécénal pour l’art (ici), et précisément l’art contemporain, en ces temps où certains sont toujours prêts à toutes les courbettes, le geste boitardien fait du bien ; c’est rafraîchissant (comme on dit maintenant, même si Boitard ne vend pas de limonade). Mais, bien entendu, il ne faut pas voir là, et simplement, qu’une provocation. C’est un geste de peintre, pas de provocateur à la petite semaine (on en connaît). C’est peint et abîmé, parce que, vous l’aurez remarqué, Boitard a vraiment déchiré, découpé, sa toile, et la cravate ornée du célèbre monogramme, pour ainsi, dire, est réelle ; elle est faite de toile ! En poussant le bouchon, on dirait que cette cravate, c’est une Vuitton… Comme tout le monde ne sera pas sur place, voici, déjà, un détail:

C’est un sacré geste, que de découper sa toile. C’est de l’auto-vandalisme. On se souvient de Fontana, oui ; mais lui découpait la toile parce qu’il cherchait, et espérait trouver l’infini dans la toile ouverte, fendue ou piquetée. C’était quand même assez mystique. A contrario, nulle infini cherché ni trouvé dans le fond de la toile fendue ; c’est le mur. D’où rebond, et l’on regarde de nouveau. Symboliquement, c’est assez violent tout de même. Boitard représente cuir chevelu et peau du visage arrachés (jusqu’au dessus même de la tête… s’y trouvait-il un diadème ?), peau globale qu’il rabat sur le torse. Mais le Mécène continue, remarquez, de sourire. On voit ses pommettes proéminentes et ses fossettes bien fendues. Même pas mal ! Eh bien non, c’est un jeu, et le Mécène le sait, ou le saura bien. Car il verra si ce n’est le tableau en vrai, certainement son image. L’appréciera-t-il ? Quand on a exposé Basquiat, on doit être sensible au côtés irrévérencieux de certains artistes (beaucoup bêlent). Vous avez, de longtemps, deviné qui est donc cet homme représenté, et saccagé. Écrire son nom reviendrait à gâcher le plaisir du mystère pour ceux et celles qui ne voient pas, mais qui pourront se renseigner, éventuellement. Je crois que, dans la série des “Puissants“, chez Boitard, ce Mécène est celui que je préfère. Le costume a quasiment disparu ; ne reste que le col de chemise et la rosette, et, certes, une frange blanche de manche gauche, et ce gigantesque Noir, tant fond que motif, à la Franz Hals, saisissant, superbe. Les mains viennent confirmer la tenue, et la pose. Car notre peintre travaille sur photographie, donc à partir d’une manière de se présenter, d’afficher la satisfaction d’être en vie, d’être là, puissant et redoutable. Ce qui n’empêche pas de sourire. Remarquez, ci-dessus, que la rosette (remise par Paul Bismuth) ressemble à une grosse tache de sang, ou à une fraise des bois écrasée. Au choix. Donc, revenons au geste, en l’occurrence double, dans ce tableau. Boitard pratique une cravate inversée. La cravate, c’est aussi, en terme de boxe, un coup de poing semi-circulaire, inventée par le boxeur Ceferino Garcia, dans les années 1930. Or, à quoi ressemble le geste de Garcia ? À une technique de coupe à l’aide d’un bolo, outil utilisé par les coupeurs de canne-à-sucre, métier que Garcia a exercé longtemps, et dont il s’est inspiré pour inventer sa nouvelle manière de puncher. Ce que je trouve incroyable, c’est que Boitard lui-même dit qu’il fait une cravate à son portrait ! Pourquoi est-ce incroyable ? Parce que je me demande comment ma propre recherche lexicale a rencontré la sienne, tout bonnement. Je ne sais pas. Bref. Pour notre artiste, pratiquer une cravate inversée ; c’est donc scalper la gueule de haut en bas, et tout ramener sur le torse. Or, que découvre-t-on dans cette peau retournée comme un gant ? Du sang ? Des organes ? Non, le monogramme le plus célèbre au monde. Stupeur ! La chair même du Mécène est faite d’un cuir de luxe ! Passons aux autres détails qui attirent l’attention.

Je vois ces mains comme des vestiges. Elles sont oxydées, comme les statues en bronze. Elle sont douces, comme un dessin de Rodin. Et je n’en dirai pas plus, afin de laisser se faire le jeu des résonances.

Cela ↑ évoque des bois, de cerf, d’élan, mais du genre Megaloceros, le grand cerf des tourbières. Une fois fait, cela rappelle aussi quelque chose d’un peu baroque, et évoque encore la gestuelle boitardienne dans le traitement dynamique des paysages. Bien ; de la parure, passons à l’animal paré parant par excellence

Fabien Boitard, “Le Paon”, huile sur toile, 110 x 245 cm, Courtesy de l’artiste

C’est risqué, d’associer trois images de “Puissants” avec celle du paon. C’est risqué, parce que ça pourrait faire cliché facile. Mais Boitard y échappe, bien sûr. Faut-il rappeler que les ocelles du paon sont aussi appelés des yeux ? Pendant la “saison des amours”, le paon agite ses ∼150 plumes afin de faire apparaître ses “yeux” brillants immobiles sur un fond en mouvement, disent les chercheurs. Ils disent aussi que ceux qui ont les ocelles les plus iridescentes séduisent davantage de paonnes. Les femelles, en rafale, en raffolent. Ici, chez notre peintre, ce paon vient coiffer les trois autres Puissants d’une dose de comique, d’absurde. Pourquoi ? Enfin, à quoi sert-il d’avoir des yeux quand on n’a plus de tête ? Parce que, vous l’aurez remarqué, il est acéphale, ce paon. L’effet comique, je trouve, c’est aussi la manière dont sont rythmés les yeux sur la parure ; ils semblent mus par une force centrifuge, quitter ce corps, qui vient juste de perdre la tête. Non ? Supplément comique : on note deux anomalies morphologiques, l’une “jaune” et l’autre cocarde, allusion au pays d’éborgnés et à Jupiter, la bière belge.

Alors là ! C’est bien un truc de peintre. Quand je dis “truc” je veux dire que, dans un contexte visuel assez représentationnel (on reconnaît la dénotation d’un animal réel dans le monde vrai), mais, avec cette tête manquante, ou bien qui n’a jamais été là, on passe à quelque chose d’autre, un autre régime de lecture iconologique. Nous ne sommes pas chez Buffon, chez qui nulle raison n’eut justifié un paon acéphale. Mais Buffon n’était pas peintre en 2021. Boitard, si. Cette tête manquante, c’est le coup de réel (pensé a posteriori par le regardeur, s’il y pense) qui rappelle qu’ici, nous sommes aussi dans la peinture en tant que geste, qui connaît toujours un début et une fin. Or, ici, la fin, c’est ce cou (fort long, d’ailleurs) replié ; mais tout autant sa naissance, qui ne rentre pas dans le corps, désolidarisé qu’il est, comme les fameux traits, ou “mâts” de peinture, que Boitard place dans certains paysages, en plein milieu, afin, comme il le dit, de ramener au plan. Pour ma part, je dirais tout bêtement que ça ramène au peint, et moins au représentationnnel, de fait.

Voyez cette naissance, comme coupée du reste, tandis que s’exprime le peint, dans la pureté du geste, avec les froncements qui vont bien. Rien que ce détail, c’est beau. Peinture actuelle, et peinture historicisée, des signes sont (sing song) . C’est cela, aussi, créer, avancer, sans oublier, sans oblitérer. On n’est pas des sauvages.

J’aime ces yeux façon BD, glissant comme des œufs à la POP, sur un chromatique relief accidenté, permettant d’instaurer, du coup, deux régimes de lecture, deux strates (au moins), disons, des manières de peindre qui ne sont pas enfermées dans une seule façon de “faire parler”, d’exprimer, la peinture. Rien qu’avec ce détail ↑ c’est clair, non ? Boitard présente un régime diachronique — deux manières radicalement différentes de peindre, si vous voulez, ici, une plus ancienne que l’autre, mais pas une ancienneté de plusieurs siècles, ça se joue dans le contemporain, le postmoderne, je dirais — mais ça tient (verbe efficace). On dira : C’est son vocabulaire. Certes. Encore faut-il en trouver un ! Et Boitard, au fait, s’est déjà façonné un certain nombre de lettres, et on espère bien qu’il va poursuivre son élaboration sémantique. Je regarde ce détail, je regarde la peinture. Ça voyage. Yeux et fond (plumes) sont en accord tout en ne l’étant pas vraiment, ça claque. C’est cela, aussi, la peinture contemporaine : associer les “disharmonies”, comme le fait la musique éponyme. Résumé, toujours, de l’état d’un certain monde : ça trône et ça dissonne.

En conclusion, on se dira que Boitard n’aime pas le Capital, les patrons, le “système”, certes, et que sa peinture, pour partie, se teinte d’une critique sociale, et qu’il n’oublie pas l’épisode ultra-violent et ultra-répressif exercé sur les Gilets Jaunes sous la Macronie. Nous non plus. Il est possiblement dans son rôle (mais ce n’est pas une figure imposée) quand il brocarde la puissance financière, et c’est pourquoi son tableau “Le Mécène” est le plus réussi de la série des “Puissants”, et le plus courageux ; et l’on doit certainement saluer aussi, en passant, l’audace du FRAC Occitanie Montpellier, qui assume, et, en l’occurrence, mécène Fabien Boitard. CQFD.

PS. J’ai traité du premier “Puissant”, ci-dessous :

Un tableau de Fabien Boitard

 

Léon Mychkine