Fabien Boitard et la tradition iconologique en peinture (#1)

Il est des peintres qui inventent des manières de peindre, sans tenir compte du passé. D’autres, dans un certain nombre de tableaux, font des signes depuis le passé, le passé d’un art qui existe depuis…? La question reste pendante, selon que l’on fait remonter l’art de la peinture au Duecento ou… à la Grotte Chauvet ((37 000 à 33 500 BC). On serait tenté de dire que l’art pariétal est bien l’ancêtre de ce que l’on appelle la “Peinture”. Mais je pense que la question n’est pas résolue, tant elle est complexe. Bref. Ne trouvant d’autre posture que l’hésitation, je pars généralement du Duecento, et voici donc un exemple d’un clin d’œil entre un peintre des XX-XXI siècle, et, pour le coup, d’un autre, du Quattrocento :

Tommaso di Cristoforo Fini , dit Masolino da Panicale, “Paysage hongrois” [Paesaggio ungherese],  Détail, 1435, fresque, Palazzo Branda, Castiglione Olona, Italie

À peu de choses près, ce pourrait être un Boitard. J’exagère à peine. J’aime beaucoup, chez Masolino, ses perspectives à l’arrache ; c’était avant, bien qu’au tout début, que l’art ne soit domestiqué. Rappelons que Léon Battista Alberti publiera son traité De Pictura juste l’année d’après, en 1436, et que Masaccio a peint sa fresque de la Sainte-Trinité en 1426 ; soit le premier tableau a avoir respecté les codes de la perspective géométrique tel qu’ils paraissent avoir été énoncés par Brunelleschi, d’après ses biographes. De tout cela, Masolino n’en a cure. Mais cette image ne constitue qu’une partie de sa grande fresque :

Masaccio, fresque de la Sainte Trinité, église Santa Maria Novella. Florence, 1426.
dont on peut avoir une idée de l’échelle depuis cette photographie :
Fabien Boitard, “L’eau et le feu, n°3”, 2015, huile sur toile, 110 x 145 cm
 
fantôme de voiture, dissoute dans le sol, coulée d’eau coulé de boue
 
 
Chez Boitard, le bucolique est souvent parasité par le méphitique, le déchet, le pollué, bref, notre univers ; là où tant d’autres peintres peignent encore de joyeuses naïades dans des jolis paysages (un peu superposés, il faut bien “faire moderne”, tandis que nous sommes dans le kitsch et le pompier le plus consommé). Mais chez Fabien, comme elle l’est, de toutes façons, et à un point inimaginable mais vrai, la Nature est corrompue, sale, déglinguée. Alors, Boitard, peintre écologiste ? Je ne sais, parce que je ne sais pas ce que veut dire « écologiste », dans la mesure où, dans ma compréhension du terme, l’écologie est prophylactique ; elle pré-vient, elle protège, elle anticipe… Bon, tout ça, il faut arrêter les fables, c’est trop tard. Il faut, il va falloir, faire avec, avec une Nature dégradée (notre propre corps y compris, cela va sans dire). Donc, Boitard, peintre de son temps ; il n’enjolive pas, il décrit. Alors, c’est beau et c’est moche. Il va falloir s’y faire.
Fabien Boitard, “Ruissellement 3”, huile sur toile, 106 x 132 cm
 
Pour ceux qui ne connaissent pas : une représentation du Château de Chambord, le plus beau château du monde (c’est mon humble avis). Combien de techniques pour réaliser cette toile ? La bâtisse, façon photographie rapide et floue, les habitations façon maquette d’architecture, le sol genre abstrait traditionnel, l’arbre naturaliste, etc. Tout cela ne crée pas un collage, mais donne un propre rythme, produit une narration globale, mais parasitée. Et que dire de cette coulée… de merde ? Une énorme coulée de merde. Première lecture : Cette coulée, puisqu’elle rejoint un lac (inexistant en vrai), ce sont les eaux usées. Seconde lecture : Cette coulée, c’est le tourisme. Avec le profit comme seul horizon, l’entassement maximal des visiteurs à la minute, le Château de Chambord est devenu un tiroir-caisse régional, monumental, un Disneyland historique. On consomme l’espace et l’arpent, tout est minuté, on fait des photos, on ne comprend rien à ce qu’on voit, c’est merveilleux, l’industrie culturelle de masse. Mais au moins : “On a fait Chambord”. Et Chambord se défait : on creuse dans le tuffeau, au couteau, à la clef, comme dans un gâteau que décidément on ne mérite pas ; les graffiti se multiplient sur la terrasse, des parties de sculptures dans le double escalier vandalisées, empochées comme souvenir. Toujours ça de pris… Peu importe, l’argent coule à flot, et c’est ce qui compte.
 
 
Léon Mychkine