Journal #4. Sur la “déconstruction”, et son spectre simiesque. (Petit cours de Φ)

Dès que j’ai terminé un article et mis en ligne, je flotte dans une espèce d’empyrée. L’empyrée, vous rappelez-vous de quoiquess ? (« quoiquess » sera une forme d’interrogation courante en France en 2030), c’est dans le système de Platon, vous souvenez-vous ?, le dernier ciel du cosmos dans lequel gravitent Toutes les Idées. Lorsqu’un être humain meurt, son âme monte dans ce dernier ciel, et voyage à grande vitesse, aspirant les Essences de toutes les Idées, qui, braves filles, se laissent faire, car c’est leur destin éternel. Est-ce pour cette raison que Boèce traitait les idées de catins ? Son voyage accompli, l’âme retourne sur Terre, et intègre le corps d’un nouveau-né. Une fois mis au monde, le savoir entier est enfoncé dans les sous-sols de la mémoire, et, dès lors, l’existence ne va consister qu’à se ressouvenir de ce que nous savions, du moins, quand notre âme toute rafraîchie a intégré notre corps in utero : c’est l’anamnèse (an-amnésie), le retour de la connaissance, qui est obtenue par le dialogue socratique. C’est son gimmick, Socrate dit toujours qu’il ne sait rien (« je sais que je ne sais rien » ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα), laissant et invitant son interlocuteur à s’exprimer, pour l’enseigner ; et puis, à un moment, à force de questions, de plus en plus pertinentes, Socrate démonte, ou laisse se démonter tout seul le discours au fur et à mesure des échanges ; et, si l’interlocuteur est de bonne foi, il finit par reconnaître que c’est Socrate qui l’aura poussé à re-penser ce qu’il croyait vrai : voici que ce dernier vient de recouvrer la connaissance (une partie de), l’accouchement (maïeutique) s’est bien passé, bravo !

Ainsi, si l’on compare avec un certain mythe de la déconstruction, mythe inauguré (assez funestement) par Heidegger, dès 1922, et repris par Derrida, à partir de 1972, cette notion de “déconstruction” semble être devenue un concept, sauf que, à vrai dire, comme on dit chez Shakespeare, much ado about nothing (beaucoup de bruit pour rien). En effet, on l’aperçoit dans mon bref rappel, la Philosophie est assez vite devenue elle-même déconstructrice, c’est même la première science humaine à s’être interrogée si tôt sur elle-même. Que fait Socrate avec ses interlocuteurs ? Par sa pratique dialogique, il met ses interlocuteurs face à leur contradictions, leur peu de précision définitionnelle ; c’est bien lui qui, mine de rien, par touches et retouches, questions et questionnements, laisse se déconstruire le discours adverse. Ensuite, comment ne pas évoquer Platon, qui fut le maître d’Aristote durant 20 ans, avant que ce dernier ne devienne officiellement philosophe, et n’ouvre son premier Lycée. Or, Aristote, en construisant sa propre philosophie, devenant, sans qu’il le sût, le futur fondateur majeur de l’Occident et de bien au-delà, n’aura pas manqué de critiquer vertement la philosophie que Platon avait élaborée en suivant l’enseignement de Socrate, au point, par exemple, de trouver « absurde » la Théorie Platonicienne des Idées, ce en quoi, bien évidemment, il avait raison (j’y reviendrai, mais une autre fois). Me suis-je bien fait comprendre ? Si l’on dit que la philosophie, très tôt, a critiqué et parfois démonté elle-même certaines articulations ou systèmes concurrents ou antérieurs, alors, 

par essence, la philosophie, à partir de Socrate, était aussi déconstructrice.

Ça, c’est pour l’histoire de la philosophie. Mais cette histoire déplaisait au jeune Martin Heidegger, qui, pour des raisons qui tiennent autant à une lecture biaisée de la philosophie qu’à une espèce de sentiment de romantique allemand attardé (dans le sens littéral, et non pas psychique), et aux airs du temps, à soudain trouvé que la philosophie, et au premier chef Aristote, avait oublié l’Être… Pourtant, de l’Être, Aristote en a abondamment traité ; mais pas selon les attentes de Heidegger, qui donc, en 1922, en appelle rien de moins qu’à une «destruction-reprise» (Destruktion-Wiederholung) de la philosophie grecque, soit, rien de moins que l’arbre central de la Métaphysique Occidentale. L’entreprise heideggerienne peut sembler, à l’époque, avoir consisté en un vrai coup de poker : cela allait-il prendre, ou pas ? Pour certains témoins, il s’agissait d’une trouée extraordinaire, et le philosophe Hans-Georg Gadamer aura été, à l’époque, ébahi autant qu’admiratif. Pour d’autres, il ne s’agissait ici que d’un pare-fumée, installé afin que Heidegger instaure sa nouvelle philosophie de l’être en tant qu’être, sur laquelle je reviendrai, mais qui, quand on la lit, dans son élaboration de 1927, dégage des relents plus que douteux. Toujours est-il que Heidegger, avec son lièvre levé, aura réussi à convertir une bonne partie des philosophes occidentaux à sa “nouvelle musique”, et, comme ailleurs en Europe, la plupart des étudiants de France, pendant des décennies, auront appris à s’incliner respectueusement devant l’immense statue virtuelle que des générations d’exégètes lui auront sculptée, au bénéfice, la plupart du temps, d’une rente à vie (écrire sur Heidegger, ça vend bien). D’un autre côté, les philosophes anglo-saxons, britanniques tant qu’étasuniens, pour la majeure partie, n’auront mordu à cet hameçon enchanteur, se rendant très vite compte qu’il s’agissait d’une gigantesque mystagogie. En attendant, et ce bilan, à ma connaissance, n’a pas encore été établi, des générations d’étudiants auront passé une bonne partie de leurs années à chercher une licorne dans la forêt de Perlimpinpin ! Hélas, trois fois hélas ! Comme disait Charles. Cependant, à partir du dire mystagogique heideggerien, certains se sont engouffrés dans la brèche de la recherche de l’Être oublié par la philosophie

tandis que Heidegger n’a jamais vu que ce que la Philosophie avait réussi à force de persévérance, de persécutions, de censure, de courage , c’était bien la Constitution du Sujet, d’abord classique, et ensuite moderne.

Ici, cher lectrice et lecteur, il faut bien avoir à l’esprit que si vous pouvez bénéficier du privilège d’être un sujet libre et pensant, vous le devez, pour grande partie, à la Philosophie. Mais bon!, Heidegger ne voit pas le sujet (c’est le cas de le dire), et fait une fixette sur l’Être, concept d’ailleurs devenu obsolète dès la fin du XIXe siècle, mais, ça non plus, Heidegger ne l’a pas vu. Au lieu de reconnaître les avancées civilisationnelles incontestables de l’émergence du Sujet en Occident, qui a pris des siècles et des siècles — émergence qui doit, évidemment, à toute l’histoire de la Philosophie —, il a préféré en appeler à la Destruction de la métaphysique occidentale, ce qui, dans la bouche ou sous la plume d’un philosophe, traduit une pulsion de violence absolument inouïe. Et c’est bien d’ailleurs à cause de cette violence dans l’ontologie que le philosophe Emmanuel Lévinas la condamnera, lui préférant sans conteste une éthique. Bref, je fais vite, mais enfin, il n’est pas étonnant que Heidegger ait adhéré au NSDAP… (Voir le PS).

Donc, j’y reviens, certains se sont engouffrés dans la “recherche” (obsolète et régressive) heideggerienne, et d’autres, disons, ont profité de la brèche ouverte. C’est le cas de Derrida, qui écrit en 1972 :

«“Déconstruire” la philosophie ce serait ainsi penser la généalogie structurée de ses concepts de la manière la plus fidèle, la plus inté­rieure, mais en même temps depuis un certain dehors par elle inqualifiable, innommable, déterminer ce que cette histoire a pu dissimuler ou interdire, se faisant his­toire par cette répression quelque part intéressée. À ce moment-là, par cette circulation à la fois fidèle et vio­lente entre le dedans et le dehors de la philosophie c’est-à-dire de l’Occident —, se produit un certain tra­vail textuel qui donne un grand plaisir. Écriture à soi intéressée qui donne aussi à lire les philosophèmes — et par suite tous les textes appartenant à notre culture — comme des sortes de symptômes […] de quelque chose qui n’a pas pu se présenter dans l’histoire de la philoso­phie, qui n’est d’ailleurs présent nulle part, puisqu’il s’agit, dans toute cette affaire, de mettre en question cette déter­mination majeure du sens de l’être comme présence, déter­mination en laquelle Heidegger a su reconnaître le destin de la philosophie.»

Voilà que, au sein de la philosophie, dans son histoire même, on aurait dissimulé, interdit, réprimé. Dissimulé quoi ? Interdit quoi ? Réprimer quoi ? Derrida, reprenant l’antienne heideggerienne, assume pour ainsi dire que ce grand refoulement, au sein de la philosophie, est bien celui de la « déter­mination majeure du sens de l’être comme présence ». Mais, fait aggravant, voilà que Derrida voit dans ce discours amnésique et répressif un « symptôme » ; et ce « symptôme » provient directement des « philosophèmes ». Un symptôme, cela peut évoquer le champ lexical de la maladie… C’est dire si la situation est grave. N’est-ce pas que tout le champ lexical de la philosophie est contaminé ? Mais si, pour Heidegger, la Destruction-reprise de la métaphysique occidentale ne constituait pas une marotte — il y aura passé toute sa vie —, pour Derrida, la Déconstruction est un bon prétexte pour instiller l’idée que, dans la philosophie, mais aussi dans ce qui s’apparente à une vérité officielle émise depuis telle ou telle institution, il a toujours existé une sorte de passager clandestin qu’il s’agit maintenant de dévoiler, comme véritable sens du discours. Autrement dit, pour lui, la plupart des discours cachent quelque chose de plus fondamental, qui, pour le dire ainsi, représente le “vrai sens”, la vraie “logique” de ce dernier. Avec cet argument en poche, Derrida aura fondé une carrière de graphomane, se hâtant bien vite d’oublier la question de l’être, dont il n’avait que faire. Ainsi, premier retournement du gant derridien : si la question de l’être était si fondamentale, pourquoi n’avoir pas consacré sa vie à tenter de la réhabiliter ? Comme il le précise bien, la tâche est infinie, car

 il s’agit de déconstruire non seulement la philosophie, mais, aussi, « tous les textes appartenant à notre culture.»

Rien de moins ! Il est bien évident qu’avec un programme pareil, plusieurs vies n’y suffiraient pas. Mais, d’ailleurs, à quoi sert-il de vouloir déconstruire tous les textes ? N’y a-t-il pas déjà, et au sein des sciences, de la littérature, etc., une Histoire propre, interne, évolutive et évolutionnaire, qui, soit remplace ceci par cela, soit ajoute ceci avec cela, soit rend caduque telle ou telle théorie ou querelle ? Si, bien entendu ! Et il existe, et depuis des siècles, des théories qui s’opposent, jusqu’à ce qu’une triomphe, ce qui n’est pas le cas en philosophie, où, en 2021, on peut être “encore” platonicien, aristotélicien, épicurien, stoïque, cartésien, lockéen, kantien, hegelien, nietzschéen, heideggerien, ou, un peu plus contemporainement, wittgensteinien, russellien, carnapien, whiteheadien, davidsonien, fodorien, drestskéen, strawsonien, goodmanien, etc. Derrida n’avait que faire de cette belle pluralité philosophique, de ce que le philosophe américain, inventeur du pragmaticisme et du pragmatisme, C.S. Peirce, appelait la “Communauté des Philosophes” qui, par nature, ne bêle pas tout uniment. Si Derrida avait reconnu cette pluralité, qui remonte d’ailleurs à l’origine même de la philosophie (on peut être encore aujourd’hui paménidien, empédocléen, héraclitien…), il n’eut pas pu appliquer sa grille de lecture à toutes les philosophies environnantes. Mais il fallait bien que le mythe vécût…

On se demande parfois si la philosophie “descend” dans la société. Oui, elle descend, pour partie, et, ici, n’est-il pas saisissant de voir qu’en 1972 un “philosophe” appelle à “déconstruire” tous les textes quand, aujourd’hui, des groupes de pression se sont mis en place en Occident, condamnant en un seul bloc toute la culture qui les a bien souvent formés, et dont la seule gratitude qu’ils en retirent est de vouloir la dépecer comme une bête puante.

Je peux vous le dire, cher lecteur, la philosophie n’a jamais rien caché, n’a rien omis. Certes, si vous avancez la carte de la Femme dans l’Histoire de la philosophie, nous n’en trouverons pas des centaines ; cependant, il ne faut pas oublier, par exemple, la poétesse antique Sappho (VIIᵉ et VIᵉ siècles av. J.-C.), précurseure de l’amour… saphique ; et on peut aussi penser à Diotime, interlocutrice privilégiée de Platon dans le dialogue le Banquet, présence d’autant plus remarquable que, si la plupart des interlocuteurs dans les dialogues platoniciens ont bien existé, Diotime est un personnage tout à fait fictif. Or, dans ce dialogue, c’est bien une femme qui aide Socrate à penser, pour le coup.

PS. Pourquoi y a-t-il une violence dans l’ontologie heideggerienne ? Heidegger est le premier (et le dernier, espérons-le) qui aura procédé, au sein même de la Philosophie, à un dispositif de disqualification des êtres humains. Il y a, pour le dire vite mais véritablement, deux sortes d’êtres humains : ceux qui recherchent la vérité de l’Être, qui n’ont pas peur d’affronter la peur, l’angoisse de la liberté, et la mort ; et ceux qui, effrayés, veules, débiles (au sens littéral, faibles), préférant se cacher face aux exigences de cette recherche de la vérité, vivent une vie factice ; c’est la “facticité” (Faktizität), qui ne respire que la “médiocrité” (Durchsichtigmachen). Or, jamais, dans toute l’histoire de la philosophie, on avait si politiquement séparé les êtres humains d’une telle sorte. En procédant ainsi, Heidegger a souillé la philosophie d’une tache pour partie indélébile. Pourquoi ? Parce que la philosophie, dans son histoire est

 universelle, elle est faite pour tous et toutes, pour l’esprit humain et pour la compréhension du monde.

Ainsi, encore une fois, avec une telle philosophie en tête, il n’est pas étonnant que Heidegger ait été charmé et ébloui par un discours politique qui prêchait le “surhomme”, dans le sens dévoyé que lui prêtait la propagande d’Adolf Hitler. On comprend alors pourquoi l’ontologie de Heidegger, qui n’exhausse que ces êtres humains qui “savent” où se trouve le bon endroit pour chercher la vérité (dont lui-même, sans qu’il ne l’avoue jamais, fait indéniablement partie), ne pouvait conduire qu’à l’exclusion d’une grande partie des “autres”. Un tel postulat infra-discriminant, philosophiquement et historiquement, est absolument inadmissible et inqualifiable.

PPS. Le style de ce “petit cours” est un peu particulier, selon un rythme d’écriture qui est venu, pour ainsi dire, comme cela. Si, chère lectrice, cher lecteur, un point demeure obscur, n’hésitez pas à me contacter via mychkine@orange.fr, et je vous répondrai avec plaisir.

Refs. Jacques Derrida, Positions, Minuit, 1972 // Martin Heidegger [1922] Interprétations phénoménologiques d’Aristote, Trans-Europ-Repress, 1992, et Être et Temps, 1927, trad. Martineau, trouvable sur l’Internet.

Léon Mychkine