L’entre-prise de Fabien Boitard. Une approche cognitive et esthétique

L‘entre-prise, oui, car, me semble-t-il, Boitard aime à contempler les paysages, spécialement composés de plans aquatiques, et de montagnes; à s’y interposer, pour venir y déposer — sous forme de peint —, le résultat de sa prise,  soit une interprétation du vu, de ce que l’on voit, sachant, faut-il le rappeler, que même notre vision est une interprétation, mais que c’est elle qui, pour des raisons évidentes liées à la survie, a triomphé. Bien entendu qu’à ce premier acquis de l’optique directement lié à la “lutte pour la survie” et à la ”sélection naturelle”, se sont greffés des acquis cette fois-ci culturels majeurs, tels que l’imaginaire, le sexe, et la mort. Expliquez-moi, je vous prie, sinon, le succès de la pornographie sexuelle sur l’Internet (il y a bien d’autres formes de porno-graphie) et celui des images les plus mortifères (très récemment encore les photos d’enfants yéménites moribonds dans le New York Times). Il pourrait paraître aberrant de regretter que c’est notre vue interprétative directe — physiologique —, qui a triomphé. Mais ce n’est pas ce qui est sous-entendu ici. Ce que l’on veut dire c’est que l’être humain a, de longtemps, adopté aussi une certaine manière de voir qui n’est pas immédiatement décelable dans le réel en tant que tel. Prenez, par exemple, l’art antique chinois. À l’époque néolithique, il existe deux formes d’art (sur les poteries, précisément), une figurative, et une abstraite, et c’est la seconde qui a été initiée en premier ! D’où venait cette forme d’abstraction ? De l’esprit humain, et pas de la physiologie. Mais, physiologie ou pas, en l’occurrence non, c’est bien cet abstrait là qui a été vu aussi, 2000 ans avant (notre) J.C.! Ainsi, l’entre-prise de Boitard est cette saisie du réel comme accompli dans un geste de récupération, un entre-deux, un “deux”, une dualité que l’on peut qualifier de plusieurs manières, de chaque côté de l’équation réflexive. Et je ne dirai pas ce que l’on peut y mettre, au lecteur de s’y amuser, à la fin des lectures, s’il le désire.

Peindre, dessiner, photographier, etc., c’est interpréter le monde réel. On ne peint jamais comme on voit (ce n’est pas possible). On peut peindre au premier degré — réalisme. On peut peindre de manière non réaliste. On peut dé-peindre sur le sujet qu’est la peinture tout en représentant (Monet, Cézanne, etc.) autrement ce qui est. Et on peut peindre, depuis Reinhardt, Tàpies, Rauschenberg, Twombly ?, c’est-à-dire enfin faire jouer à la peinture des rôles qu’elle n’avait jamais eu. Et on peut aussi associer la première manière (réalisme) avec la cinquième, soit inclure le jeu quasiment plastique au sens de modelage à-plat sur la toile. C’est dans cette cinquième manière, me semble-t-il, que se situe l’œuvre de Boitard. On aura remarqué qu’il n’y a, à part ce nom, aucun autre avancé pour cette cinquième manière; ainsi, notre sujet n’est pas écrasé par les Références. Mais, et sans craindre l’écrasement, j’ai bien envie de faire un rapprochement avec Malcolm Morley (1931-2018), peintre britannique (période 80), comme une des références de Fabien Boitard; cela ne voulant pas dire que Morley équivaut, ceteris paribus, à une version antérieure et supérieure (en célébrité et “poids” d’œuvre) à Boitard. Non. (Nous nous souvenons de cette exposition passionnante, et pour tout dire spectaculaire, de Morley au Centre Pompidou, en 1993…). Et cela ne signifie pas non plus que Boitard aurait laissé un indice personnel vers Morley.

Prenez cette reproduction :

Fabien Boitard, “Vallée”, 2018, huile sur toile, 106 x 132 cm, courtesy galerie Derouillon

Boitard a une manière bien à lui de poser ses prises, entendez : de peindre et presque dessiner parfois. C’est ce qu’on appelle le style. (Un mot bien mal vu de nos jours, on ne sait d’ailleurs pourquoi…). Le grand Meyer Schapiro nous dit ceci :

Pour l’historien d’art, le style est essentiellement un objet d’investigation […] Mais le style est, par dessus tout, un système de formes avec une qualité et une expression significative […] Un style est comme un langage, avec un ordre interne et une expressivité, qui admet une intensité variée ou une délicatesse d’expression

Cette citation est très à-propos, pour deux raisons. La première tient au fait que, dans un texte qu’il m’a envoyé, écrit en 1999, si je compte bien, Boitard écrit qu’il a d’abord voulu “échapper au style”. Fuir non pas pour fuir, mais pour “forcer l’expérimentation”, et ce malgré les avis de ses barbons enseignants au Beaux-Arts, qui ânonnaient que “la peinture, aujourd’hui, c’est fini”… Pitoyable engeance… Bref. La seconde raison repose sur la distinction — dans le même texte —, qu’opère Boitard entre ce qu’il appelle la “peinture/matière” et la “peinture/sujet”. La première indique les “formes physiques”, “les états texturiels”, qui servent d’“outils”. De plus, l’entretien nous apprend que Boitard considère la peinture comme un langage, et cette compréhension, dans un même tableau, lui en fait employer plusieurs, tel que nous le voyons par exemple dans “Vallée”, ci-dessus. Attendez… Que veut dire “utiliser la peinture comme un langage” ? Cette forme de discours ne semble pas nouvelle, elle serait presque familière (voir note*), mais si elle est familière, elle peut courir le risque du “fourre-tout”. Mais dissipons ce suspens, et donnons un exemple produit par Boitard : Une coulure a un potentiel narratif qu’un flou n’aura pas, et ainsi de suite.” Voilà un énoncé très intéressant. Pourquoi ? Parce que je ne pense que le néophyte soit habitué à considérer une coulure comme partie d’une narration. “Partie”, car Boitard signale évidemment d’autres éléments de narration, notamment le “flou”. Et on peut donc décliner autant d’éléments qu’il y a de manières de peindre un tableau de Boitard. À partir de là, qualifierions-nous la peinture de Boitard en tant que narrative À-propos de coulure, voyez-ceci dessous :

Fabien Boitard, “Le mât bleu”, 2017, huile sur toile, 132 x 106 cm (courtesy de l’artiste)

La “coulure”, dont nous parle Boitard, ne serait-elle pas le sème de ce “mât bleu” ? Boitard appelle ce trait un “mât”. Mais ce mât flotte au dessus l’eau. Ce n’est donc pas un mât. Et puis, un mât dans une mare… Bizarre… autant qu’étrange. Ce mât, en fait, on l’a compris, est une coulure; c’est-à-dire rien d’autre qu’un sème ou morphème du vocabulaire boitardien. Maintenant, que fait celle coulure comme suspendue au dessus de la mare multicolore… ? Who knows ? je crois que c’est un in-dice, un truc d’indien, fait pour faire signe.

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Revenons à la première “vallée”, en ouverture d’article. Il y a un jeu ici entre l’illusion du plus vraisemblable que. Avouez que vous “trouvez” la partie du milieu — cet aspect de fleuve entourée de bois —, plus réaliste que le reste autour. Oui ? C’est plus fort que nous, cette tendance à trouver immédiatement le plus ressemblant à… Mais vous admettrez aussi, lecteur, que rien, en fait, n’est plus réaliste qu’autre chose; c’est cela, l’illusion en peinture, contre laquelle se sont battus de nombreux peintres. Et ces traits obliques qui sont concentrés principalement dans cette “zone” de verdure, avouez que vous avez pris cela pour de la pluie. Mais non. Ce sont, des projections, qui, de fait, sont des coulures maîtrisées (“stoppées”, comme dirait Marcel). Avouez aussi que, de chaque côté de cette verdure comme une grand tâche posée comme par inadvertance, vous vous demandez ce que “sont” ces masses brunes, entrelacées comme des vagues ? Ce sont des coups de brosses qui, finalement, donnent l’idée de collines. Et ici, c’est un peu comme la fameuse figure où l’on doit décider si nous voyons un canard ou un lapin, mais où on ne peut pas décider de voir les deux en même temps; parce que nous jouons ici sur deux niveaux de vision; la vision physiologique — c’est-à-dire anthropologiquement mimétique —, et la vision liée à l’imaginaire…

canard:lapin - copie

Première mondiale du “canard lapin” dans le journal satirique munichois Fliegende Blätter, en 1892. La figure sera reprise dans un journal new-yorkais et, surtout, deviendra célèbre dans les études de psychologie (Joseph Jastrow, 1900, Fact and Fable in Psychology). Cette tête de lapin-canard fait partie de la famille des ‘entre-prises’*

Au dessus, dans les courbes du rabat de l’enveloppe (l’aviez-vous noté ?), des triangles, dont nous décidons qu’il s’agira de montagnes, thème quasi “fétiche” chez Boitard, formulées par des traits obliques donnant des pyramides, formes ultra-enfantines de la montagne. Et puis il y a le ciel — ces merveilleuses empreintes, rendant le ciel non-cohésif —, tel qu’ainsi parfois semble le ciel.

“Vallée” (détail)

Je reviens tout à coup, à cette tâche de verdure (j’en suis toujours à la première reproduction en ouverture d’article). Il semble — vraiment —, qu’elle soit tombée, parachutée littéralement, dans cet univers qui, d’entrée, la rend étrange, ou bien est-ce le reste qui l’est ? Télescopage d’une imitation des “périodes historiques”, pour faire vite : Indéniablement, cette touffure évoque une fin XIXe, quand on peignait dans la suite ceux qui avaient été baptisés les Impressionnistes; voir même et déjà, le grand Joseph Mallord William Turner, et, par exemple sa copie de 1799 du “paysage avec l’arrivée d’Énée devant la ville de Pallanteum”, de Claude Lorrain, cette manière de tracer-brouiller le bocages, les feuillus, etc. (Cherchez donc sur l’Internet, d’abord “le Lorrain”, puis comparer avec la copie de Turner

Maintenant, cette forme au premier plan. Qu’est-ce ? Un pont ? Cela y “ressemble”, avec cette arche au milieu. Oui. Mais alors, que sont ces deux cercles bleus de chaque côté ? Je dois reconnaître que je n’en ai pas la moindre idée. Mais ça y est, l’effet de reconnaissance — “c’est un pont” —, a disparu. Envolé. Ces deux trous nous perturbent. Et ce d’autant plus que ce bleu, idoine à dessous l’arche, ne peut pas ne pas évoquer la couleur du ciel. Mais alors, perspective inversée ? Le ciel sous le pont sous le paysage avec fleuve, le ciel sous la terre ? Nous sommes désorientés. C’est agréable.

Fabien Boitard, “Vallée”, 2018, huile sur toile, 185 X 250 cm, courtesy galerie Derouillon

Un paysage (ci-dessus) de montagne, ou, serais-je tenté de dire, différentes états du même paysage, du paysage en tant que meme (à cause de l’enveloppe), au sens de Richard Dawkins (le gène égoïste) qui envisage la culture et sa transmission comme génétique, et donc, comme transmission d’une mêmeté à travers les âges et le temps (je n’utilise ici la théorie de Dawkins que comme prétexte narratif, je n’y adhère pas philosophiquement). Boitard recopie le paysage — meme —, en tant que paysage enveloppé, mais il y ajoute des variations (en bon darwinien). Ses variations ne sont pas minimes, elles changent tout, et en meme temps, non (et c’est logique). Qu’est-ce qui diffère — ou diff-erre, ici ? Un sapin rouge (!) planté sur quoi, en fait ? Vu le contexte, on serait tenté de dire : de la neige. Mais on se dit, de suite; “la neige, ce n’est pas bleu”. Et d’ailleurs, au bord droit, nous voyons un sapin bleu (!) Boitard joue de la représentation, et ça a l’air facile, simple, quasi enfantin. L’est-ce ? Eh bien, pour les dubitatifs, allez-y!, prenez une feuille, et tentez de faire quelque chose avec ce que vous avez sous la main. Passons, et revenons. Un sapin rouge sur une surface bleue. De l’eau ? Peu probable. Le sapin est posé comme s’il avait des pieds, des pieds de Noël… C’est posé. Mais ça ne répond pas aux questions. ‘Never mind’. Passons au second plan. Je ne connais pas vraiment grand’chose à la montagne, mais me dira-t-on ce que sont ces pointes d’épingles noires sur vallée enneigée ? Et en deçà, la montagne proprement dite, faite de touches de pinceaux, comme faite de grille vu de loin, ou de flou, de gros pixels, par exemple; ce qui ajoute une certaine forme de délicatesse au parachevé de l’enveloppe close. Paysage impossible, une pure fiction. Quoique. On aura remarqué une pointe unique de jaune dans le paysage. Un feu ?

Voyez ce détail ci-dessus. C’est un détail pris un peu au hasard. (Presque). Ça me plaît beaucoup. Boitard dit (durant l’Entretien) qu’il veut réinventer la perspective (“J’ai radicalisé le propos, sous forme de ‘vallée-enveloppe’, ce que j’appelle des ‘vallée-enveloppes’. Une perspective très simple, radicale aussi. Moi je veux inventer une perspective dans ce travail-là. La vraie volonté, c’est ça en fait.”). Eh bien il me semble que Boitard y réussit. On le voit dans ce détail. Sur la courbure du rabat nous voyons les gris et blancs bavocher sur le dessous, ce qui, de fait, produit une rupture, une frontière entre premier et second plan, et donc, aussi, une perspective. Boitard n’a pas laissé bavocher par inadvertance; tout ceci est voulu. Les touches argentées-blanc de la montagne bavochent surtout sur les grosses têtes d’épingles noires. Sont-ce des têtes d’épingles, d’ailleurs ? Non. Qu’est-ce donc, alors ? Des arbres, tout simplement. (J’utilise le verbe “bavocher” avec un peu de licence, je l’admets.)

Fabien Boitard, “Vallée”, 2018, huile sur toile, 106 x 132 cm, courtesy galerie Derouillon

Une autre peinture-enveloppe, avec variantes. Titre : Du ciel comme des petits lingots d’argent. (Non, ce n’est pas le vrai titre.) Si l’on compare les deux premiers plans avec le troisième — la montagne et le ciel —, ce dernier révèle un inexplicable effet de réel. On dirait une photo, ou bien un paysage vu à travers du verre cathédrale (dans le genre). Par contraste la neige (côté gauche) semble une simple découpe de blanc. Nous retrouvons ces arbres noirs, mais en voici des bleus… Sont-ce des arbres ? Ils n’ont pas de tronc…, et puis, des arbres bleus, ça n’existe pas, comme dirait Desnos. Alors, que sont donc ces boules bleues ? Et au vrai premier plan (à droite), c’est un fouillis, d’arbre et de… je ne sais quoi. Une esquisse ? C’est comme si, en quelque sorte, on partait du côté droit jusque vers le haut afin de manifester une sophistication croissante (les lingots scintillants versus le gribouilli…?). 

Regardez-moi ce détail. Ne sent-on pas tout l’amour de la peinture dans ce rejoignement, d’un rabat comme glacé-humide de peinture sur cette relative sécheresse — ne serait-ce que dans le trait —, du bas de l’enveloppe ? Et puis, regardant de nouveau, ce glacis prenant la forme du rabat, nous voyons que nous voyons à travers. Et que voyons-nous ? Des sommets enneigés et le ciel, toujours le ciel. Notons que ce ciel vient baver sur la neige… Un débord intentionnel; mais pour quoi ? Que veut signifier Boitard avec ce rabat qui, de toutes façons, produit de fait un rebord en s’y collant, à la partie inférieure ? Le ciel glisse, tombe; fuit ? Il s’accroche au sommet, et donc au sol, avant d’échapper à l’emprise de la gravitation ? Et c’est le moment de considérer cette enveloppe. Que cherche Boitard en peignant des toiles qui prennent la forme métonymique d’enveloppes ? J’écris “métonymique” car Boitard signale expressément  (lire — absolument — l’entretien), que ces enveloppes contiennent, comme toute bonne enveloppe, des messages. Et là nous entrons dans une conception quasi abyssale de l’œuvre, et dans laquelle nous ne daignerons tenter de pénétrer. Nous le gardons de côté. Disons que nous préservons cela pour lui, l’artiste.

 

Ref errances

Meyer Schapiro, ‘Style’, In Theory and Philosophy of ArtStyle, Artist, and Society, George Brazillier, New York, 1994 

Scott Atran, Cognitive Foundations of natural history. Towards an anthropology of science, Cambridge UP, New York, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1990

John Gibson, ‘Cognitivism and the Arts’, Philosophy Compass 3 (2008)

*je ne suis pas mécontent, savourerais presque, le détournement de ce mot (entreprise) dont on nous rabat nos oreilles (de cocker-lapin) depuis les autels incantatoires de chaque gouvernement. Dessouder les mots fétiches, c’est aussi cela, le but de notre société (secrète). La notion de “famille” renvoie à celle utilisée par Wittgenstein dans ses Remarques Philosophiques, soit ce qu’il appelait la “famille des jeux de langage”, sauf qu’ici nous aurions donc un langage d’un niveau upgradé à celui des arts plastiques, tandis qu’il ne concernait que le langage proprement dit chez Ludwig.

PS : Je remercie la galerie Derouillon pour son aide de visuels.


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