Trois “Grimaces” de Fabien Boitard

Pour Vanessa L.

Fabien Boitard est certainement l’un de nos peintres les plus intéressants, d’après mes modestes connaissances, et selon notre territoire français, et nous avons déjà traité de son travail ici. Cela fait quelque temps que je tourne autour de ces “Grimaces”, et, au début, je n’y voyais pas grand-chose ; non pas que je les trouvasse insignifiantes, mais je ne sentais pas de communication entre elles et moi. Or cette communication doit s’établir pour être à même de parler de l’œuvre d’art, et, comme déjà indiqué ici, cette communication peut ne pas avoir lieu dans l’immédiat de la réception. J’ai fini par être interpellé par ces Grimaces. Et je vais tenter de m’en approcher. J’ai contacté Fabien Boitard, et j’ai appris la raison de ces dernières. Mais je ne vais pas la révéler tout de suite, je vais faire comme si je ne le savais pas, c’est-à-dire remonter à mes premières impressions. Le décalage qui en résultera sera à la mesure de cette capacité de l’œuvre d’art ; ainsi par exemple, me vient à l’esprit le magnifique film d’Alejandro Amenábar, The Others, avec Nicole Kidman (qui joue divinement), et dans lequel nous sommes persuadés avoir affaire à des personnages bien vivants, jusqu’au moment où notre interprétation est complètement renversée, et où nous nous trouvons, littéralement, bouleversés. Ainsi pour ce qui suit.

La peinture est un art difficile. Comme le reste. Mais il est si antique, n’est-ce pas, que l’on se demande comment on peut encore dire quelque chose, si tant est qu’il ne s’agisse que de dire. Sans attendre, projetons une première Grimace :

Fabien Boitard, grimace n°11, 2019, huile sur toile, 30 X 24 cm

 

Le premier tableau qui m’a retenu est celui-ci. J’y ai vu une superposition des temps, de telle manière que le portrait derrière la “grimace” me semblait tel un ancien Polaroïd, soit donc un portrait qui date. L’atmosphère fuligineuse me faisait penser à Laura Palmer, chez David Lynch (Twin Peaks). Ensuite, il y a ce conglomérat de peinture, comme sorti du tube direct sur la toile. Et alors, évidemment, il y a confrontation entre les deux méthodes, soit les deux effets de la peinture. Comme je l’ai déjà écrit je ne sais plus dans quel article, le but du peintre, traditionnellement, a toujours été de faire oublier la peinture. Ici, nous avons la tentation historique de ce geste, et, en même temps, son déni par la contemporanéité de la présence de la peinture (en tant que matériau singulier). De fait, nous avons un portrait, mais en quelque sorte piraté, gâché presque, par cet amas comme éjaculé sur ledit. Bien entendu qu’il n’est pas gâché ; quoique, d’un certain côté, si, il s’agit exactement de cela. Nous allons y revenir. Donc, cette conflagration vient perturber la lecture que l’on s’attendrait à faire. Du coup, que se passe-t-il ? Avons-nous un visage superposé à un autre ? Ou bien un visage ancien, et comme alors shrapnelisé par les giclures ; shrapnels qui, de fait, donnent un nouveau visage, mais horrifiant ? Mais aussitôt cette question posée, en surgit une autre : nouveau visage défiguré, ou bien expression de la peinture libre ? Parce qu’après tout, on pourrait trouver intéressant ce nouveau visage, comme une caricature colorée et gaie, ou encore comme une sorte de masque abstrait, produisant une interpellation criante. Mais tout est disjoncté. On reconnaît l’emplacement des yeux, mais ils sont bancals, le nez part de travers, ainsi que la bouche. Et encore, il faut être bien généreux pour reconnaître des organes dans cet amas. Mais Boitard nous le signale (topique) tout de même. Pourquoi ? Pour nous dire, au choix : “ici, il y a quelque chose”, ou bien : “ici, il y avait quelque chose”. Le contraste est tout de même frappant entre l’impassibilité première du visage, qui reflète tout de la pose photographique — car il s’agit bien à tout coup de portraits —, et l’explosion chromatique de la peinture expulsée, qui fait le sujet de la série : la grimace. Mais, pour le coup, il me semble que le terme de “grimace” ait un caractère un tant soit peu euphémisant, ici. Pourquoi ? Une grimace, c’est ce que l’on fait volontairement avec les muscles du visage. On tord la bouche, fronce les sourcils, retrousse le nez, etc. Une grimace est intentionnelle. Le mot “grimace” vient du néerlandais grime, et sa forme la plus ancienne est grimuche, figure grotesque, circa 1200, nous indique le CNRTL. Ainsi, finalement, le titre donné par Boitard aurait certainement ce sens ; non pas une action intentionnelle, mais le résultat de quelque chose, un accident, en quelque sorte.

Bien !, passons à une autre grimace, pour vérifier si notre exégèse se confirme, ou se perturbe.

Fabien Boitard, grimace n°10, 2019, huile sur toile, 30 X 24 cm

Ce second tableau est plus retors que le premier que j’ai choisi. Quoique, il ne s’agit probablement que d’une impression. En quoi diffèrerait-il ? D’abord, le premier (la jeune femme) : les contours du visage, du cou et des épaules sont comme doucement disséminés dans le décor bleu (et spécialement l’épaule droite). Il y a un échange de texture limitrophe, littéralement, qui mange la limite. Et cet effet est très beau, je trouve. C’est une première différence. La seconde me semble tenir au caractère davantage stylisé de la grimace de l’homme ci-dessus. Mais est-ce pertinent ? Après tout, la grimace sur la jeune femme est très stylisée aussi. Isolons-là :

Une fois inscrite dans ce plan resserré, la grimace se détache et nous apparaît presque comme une toile abstraite sur quelque chose de très doux. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer en bas cette forme rouge qui ressemble à une bouche. Si le lecteur remonte la page et compare avec le portrait d’homme, il verra qu’il n’y a plus rien de reconnaissable :

 

Ici, on serait bien en peine de reconnaître quoi que ce soit de ressemblant (à moins de “reconnaître” une dent dressée encore…). Cela indique-t-il quelque chose de la part de notre peintre ? Y a-t-il un geste artistique plus ou moins délibérément détaché de l’anthropomorphisme, ou pas ? D’un certain côté, les deux grimaces, de toutes manières, sont très travaillées, elles ne sont pas réalistes, bien entendu, car on ne trouvera pas, quelles que soient les circonstances, de telles couleurs sur un visage. Que cherche donc Boitard dans cette débauche macrocosmique de coloris ? Voudrait-il, paradoxalement, insister sur quelque chose de non-humain, voire d’in-humain, qui arriverait à ces visages, comme s’ils étaient attaqués par quelque chose d’alien ? En  un mot, autant de couleurs étalées et empâtées sur un visage n’a-t-il pas quelque chose de monstrueux ? La ruse du langage c’est de nous faire employer des termes qui nous dont dire encore davantage que nous le croyions. Ainsi de l’adjectif « monstrueux » que je viens d’employer. L’origine du mot provient du latin monstrum, de monere « avertir, éclairer, inspirer »… Ajouté à cela que Boitard présente ici une série. En quoi consiste-t-elle ? Premier élément de réponse fourni par Fabien Boitard : il s’agit du « peuple ». Boitard est en train (il ne l’a pas achevée) de faire une série sur le peuple. Nos indices satellisent : monstration (mostrer, mo(n)strare, de monstrum…), peuple, série. Il s’agit de figures du peuple. Que leur est-il arrivé ? Ma première impression (Polaroïd fané) est erronée ; Boitard ne veut pas exprimer une impression de photo (en dehors de la grimace), mais, bien plutôt, la fragilité que constitue ce qu’on appelle l’apparence. Et cette fragile apparence vient de prendre dans la gueule la violence du giclage.

Fabien Boitard, grimace n°16, 2019, huile sur toile, 30 X 24 cm

Ce qui semble une septuagénaire au moins voire davantage a un gros trou à la place de l’œil droit, tandis que le gauche est complètement exorbité. Ici, quelque chose s’ajoute à ce que nous avons déjà constaté. Nous atteignons un autre palier. Pourquoi ? En raison de ce trou, dont on dirait qu’il traverse la toile et que Boitard l’a découpée ainsi afin d’insister remarquablement sur quelque chose de barbare. Avec ce portrait, on peut penser à Mme Zibeb Redouane, 80 ans, à  Marseille, qui, en fermant ses volets au 4ème étage de son appartement, a reçu des éclats de bombe lacrymogène. Elle est décédé à l’hôpital des suites d’un choc opératoire, dira le procureur de la République, Xavier Tarabeux. Cependant, si elle n’avait pas reçu ces éclats de bombe, il est probable qu’elle serait toujours vivante. Donc ça y est, le lecteur a compris l’objet de la série de Fabien Boitard ; il s’agit de rendre hommage au peuple français qui a été énucléé, amputé, frappé, battu sauvagement à coup de matraques, comme ce samedi 1er décembre 2018, dans le Burger King de l’avenue de Wagram, à Paris, et ailleurs ; et partout sur le territoire ce déchaînement de violence policière, avec la constante onction du pouvoir, et, jusqu’aujourd’hui, restée dans une impunité totale, et, pis, sans le moindre regret rétrospectif de quiconque au gouvernement, ni, à ce qu’il semble, d’aucun des députés de la majorité. La manifestation récente du 17 novembre qui commémorait l’anniversaire du mouvement des Gilets Jaunes permet de rappeler que, d’après le journaliste David Dufesne, de Mediapart, on doit compter avec 284 blessures à la tête, dont 24 personnes rendues borgnes ; 26 blessures au dos, 69 blessures aux membres supérieurs, 15 blessures à la main dont 5 arrachées, 5 blessures aux parties génitales, et 120 blessures aux membres inférieurs. Nous nous souvenons de cet homme dans l’arrêt de bus, assailli par au moins quatre CRS, les autres faisant le guet, comme des malfrats, car la besogne n’est pas terminée. Quant au Ministère de l’Intérieur, il recense sur une année 2448 blessés parmi les manifestants, et 1797 au sein des forces de l’ordre (je ne suis pas certain du degré de gravité de blessure chez ces dernières).

Donc nous avons ici, par un artiste, un exercice qui tient du politique et de l’art, équilibre difficile. Ce que Boitard réussi à éviter, c’est le pathos pornographique. La violence est symbolisée par les giclures, qui éclatent au visage, plutôt, dans le visage. Ce qui ressortit aussi à cet équilibre, c’est la qualité de la giclure, à la fois laide et belle, mais tout de même incongrue, inattendue sur un visage. Mais, paradoxalement, c’est cette giclure qui fait la force de chaque tableau, et justifie l’intervention d’un artiste dans ce champ miné qu’est l’alarme politique. Le silence assourdissant — selon la formule convenue —, du Politique face à la répression et le rappel sporadique par les media de ces voies de fait produisent, conjugués, un étrange effet de communication qui ressemble à peu près à la candide confiance éprouvée par l’oiseau pour rentrer dans la pièce tandis que la baie vitrée est fermée ; l’oiseau tombe raide et n’enlève en rien le goût du Champagne. C’est aussi pour cette raison que les artistes doivent s’emparer de cette tragédie populaire, pour ne pas oublier. Dans l’un de ces tours de France récent, l’infâme Président déclare « … Ne parlez pas de “répression, de “violence policière”, ces mots sont inacceptables dans un État de Droit… »

Il y a longtemps, en 1986, mais on s’en souvient, Charles Pasqua, alors Ministre de l’Intérieur, avait déclaré : nous allons terroriser les terroristes. Il est probable que, sous les dorures de la République énucléée, quelqu’un ait dit au moins une fois, durant le mois de novembre 2018 : Nous allons terroriser le peuple.  

PS: Je dois avouer au lecteur que j’ai intentionnellement inventé une étymologie fantaisiste concernant le mot « limitrophe », empruntant au latin limes, « route frontalière », et au grec trophein, « nourrir ».

Un documentaire sur le mouvement populaire et l’origine de la répression sanglante, en ligne ici.

Léon Mychkine