La nature visqueuse du démoniaque chez Goya (via Satan, Tertullien, et Madani)

Notice de la National Gallery, Londres :      

Goya nous présente une scène inspirée d’une pièce satirique jouée pour la première fois en 1698 : Les Ensorcelés de force. Le prêtre, Don Camillo, est contraint par la peur de se marier avec Doña Leonora. On lui fait croire qu’une esclave, Lucia, l’a ensorcelé et que sa vie ne durera que tant que la lampe de sa chambre restera allumée. Nous voyons Camillo remplir avec empressement l’huile de la lampe, qui a la forme d’un bélier presque grandeur nature. L’inscription en bas à droite contient la première partie de deux mots, lampara descomunal (“lampe monstrueuse”), que Camillo, craintif et superstitieux, crie à haute voix. Une peinture grotesque d’ânes dansants orne le mur derrière, ajoutant à l’atmosphère générale de mystère et de sorcellerie. Mais la pièce est une comédie, et la pose exagérée et les yeux fixes du héros sont destinés à nous faire rire de sa crédulité.       

Notice de la Goya Fundación en Aragón :     

Le tableau reprend une scène de l’acte II de la comédie L’ensorcelé de force (El hechizado por fuerza), d’Antonio de Zamora (Madrid, 1665-Ocaña, 1727), une pièce très populaire à l’époque de Goya. Elle a été jouée à Madrid à peu près au moment où Goya peignait cette série d’œuvres pour le duc et la duchesse d’Osuna, qui étaient eux-mêmes de fervents amateurs de théâtre et connaissaient sans doute bien la pièce de Zamora. Selon Frank Irving, c’est peut-être Moratín qui a recommandé à Goya de peindre cette scène particulière, au cours de l’une des réunions littéraires auxquelles les deux hommes assistaient régulièrement chez les aristocrates qui commandaient ces peintures. L’image représente Don Claudio, un ecclésiastique asturien qui se croyait ensorcelé et qui pensait que sa vie dépendait de l’entretien d’une lampe à huile, cette même lampe tenue ici par le diable sous la forme d’un bouc. Tout en remplissant la lampe d’huile, il prie pour que le mauvais sort ne se réalise pas. Dans le livre représenté à l’extrême premier plan, on peut lire les fragments “LAM/DESCO” (de “Lámpara descomunal”, ou “Lampe monstrueuse”), en référence aux deux premiers mots du monologue que le personnage de Don Claudio adresse à la lampe : “Monstrueuse lampe / dont le vil reflet / comme une mèche / aspire l’huile de ma vie / …”. Au fond de la composition, trois ânes, peints avec des coups de pinceau lâches, se dressent sur leurs pattes arrière et dansent. Ils représentent le moment de la pièce où Don Claudio, traversant la pièce, dit : “On voit ici une danse / Même si elle n’est pas très bonne, / D’ânes ; je sais qui / Pourrait se joindre à cette danse”. Avec cette œuvre, Goya commente la façon dont un esprit déséquilibré peut finir par transformer la fantaisie en réalité, et vice versa, et rappelle ainsi le contenu de sa série d’eaux-fortes Capricios.    

Je pense qu’il s’agit là d’un sabbat, et que ni la figure démoniaque ne consiste qu’en un porte-lampe, pas plus que les ânes ne se résumeraient à une décoration grotesque dans la scène. Il me semble, bien plutôt, que Goya, si jamais il s’agit de restituer un tableau de la pièce Les Ensorcelés de force, met son grain de sel. D’ailleurs, il existe un titre alternatif au tableau. Et quel est-il ? La lampe du diable. Et si le curé clôt sa bouche de sa main c’est parce qu’il craint d’aspirer le diable et donc la lampe ne représente pas l’extrémité d’un bougeoir par ailleurs assez colossal plutôt c’est le diable lui-même qui offre à l’alimentation en huile la lampe qu’il porte et adresse au curé comme s’il s’agissait de permettre encore un peu de lumière dans un univers soudainement envahi de ténèbres dans lesquels dansent les ânes :     

Francisco José de Goya y Lucientes, “A Scene from “The Forcibly Bewitched” [El hechizado por fuerza ], 1798, oil on canvas, 42.5 x 30.8 cm, National Gallery, London
Je ne nie pas que la pièce Les Ensorcelés de force ne soit pas, en nature, satirique ; en revanche, la connivence de Goya avec le surnaturel, le malin, la sorcellerie, le sabbat, ne me semble pas, chez lui, qu’un sujet satirique. Nous ne sommes encore, après tout, qu’en 1798, et le monde des ombres et des maléfices n’a pas encore tout à fait disparu de notre bonne vieille Europe. Et j’ajoute que Goya avait un rapport ambigu avec ce lien, ambigu dans le sens où il me semble qu’en sus d’être peintre et dessinateur, il entretenait des relations avec l’invisible, la folie des hommes et des femmes au mitan de l’irrationnel, dont nous, spectateurs javellisés au bicarbonate consumériste libéral, ne comprenons plus goutte ; cependant que ce visage de diable nous parle toujours :  

Le diable est fibreux, filandreux (fibroso), polymorphe au besoin. Il semble bien aimable, ce diable, comparativement à l’effroi du prêtre, je veux dire, il n’a pas l’air menaçant, on dirait presque un serviteur, le porteur de lumière, ce qui est logique, puisque l’étymon de Lucifer, c’est « porteur de lumière », du latin lux (« lumière ») et du suffixe fer (« porter »).  

Comment es-tu tombé du ciel, Lucifer, toi qui paraissais si brillant au point du jour ? Comment as-tu été renversé sur la terre, toi qui frappais de plaies les nations ? (La Bible, Lemaître de Sacy, 1701)

il n’en est pas un qui ait reçu le jour dans le jardin des délices; je n’en excepte pas même Adam, qui n’y fut que transporté; pas un qui ait été établi chérubin sur la montagne sainte de Dieu, c’est-à-dire dans les hauteurs célestes, d’où Satan est tombé, suivant le témoignage même du Très-Haut; pas un qui ait résidé au milieu des pierres éblouissantes, c’est-à-dire parmi les rayons enflammés des étoiles qui étincellent comme autant de diamants, d’où Satan encore a été, précipité avec la rapidité de la foudre. (Tertullien, Contre Marcion, Livre II. Les paroles entre guillemets sont celles d’Ezéchiel). 

Admettons, si tu le veux, que Satan n’ait pas su autrefois qu’il y avait un Dieu au-dessus de sa tête; alors qu’il le vit déployer sa puissance au-dessous du ciel où il résidait, il ne peut s’empêcher de le reconnaître. L’accablante vérité que le prince des ténèbres avait découverte s’était répandue jusqu’aux derniers rangs de sa famille sur la terre, et dans l’étendue de ce ciel où agissait la divinité étrangère. Si elle eût existé, le Créateur n’eût pas manqué de la connaître, lui et ses créatures. Elle n’existait pas; donc les démons ne connaissaient d’autre Christ que celui du Dieu sous lequel ils tremblaient. Aussi, écoute leurs supplications! S’ils demandent de n’être pas précipités dans l’abîme, de qui sollicitent-ils cette grâce, sinon du Créateur? Ils l’obtiennent, mais à quel titre? Est-ce pour avoir menti? est-ce pour l’avoir proclamé le fils du Dieu cruel? Singulier Dieu, qui assiste le mensonge et protège ses détracteurs. Mais non, comme ils avaient proclamé la vérité en reconnaissant leur Dieu et le Dieu de l’abîme, le Christ a sanctionné leurs dépositions, et attesté qu’il était Jésus vengeur, fils du Dieu vengeur. (Tertullien, Contre Marcion, Livre IV).

 Satan ne peut être divisé contre lui-même

  • 14. Il jette dehors un démon; il était muet. Et c’est, quand le démon est sorti, le muet parle. Les foules s’étonnent.
  • 15. Mais certains d’entre eux disent: « C’est par Ba‘al Zeboul, le chef des démons, qu’il jette dehors les démons. »
  • 16. D’autres, pour l’éprouver, cherchent de lui un signe du ciel.
  • 17. Mais il sait leurs pensées et leur dit: « Tout royaume divisé contre lui-même est dévasté, et, maison sur maison, s’effondre.
  • 18. Ainsi de Satân: s’il est divisé contre lui-même, comment son royaume subsiste-t-il ? Parce que vous dites que c’est par Ba‘al Zeboul, que je jette dehors les démons.
  • 19. Mais si je jette dehors les démons par Ba‘al Zeboul, vos fils, par quoi les jettent-ils dehors ? Ils seront donc vos juges.
  • 20. Mais si c’est par le doigt d’Elohîms que je jette dehors les démons, alors le royaume d’Elohîms est venu jusqu’à vous.
  • (La Bible, “Loucas”, Annonce de Loucas, Évangile de Luc, §11, traduction Chouraqui).

Mais à vrai dire, tout est filandreux : 

Que dirait Wölfflin ici ? “Impressionnisme ? Entre-deux ? Joker ? Je rappelle que nous sommes ici en 1798… La manière de peindre, de dépicter et de représenter chez Goya est absolument… je ne trouve pas le mot, tant les superlatifs sont démonétisés. C’est incroyable, disons. Je sais, c’est pauvre, mais en matière d’art, on le sait, les mots sont comme des fourmis parcourant des surfaces bien plus grandes qu’elles ; c’est ainsi. Regardez donc cette main du prêtre (clérigo); elle est, mais moins que le pichet, visqueuse (A. − Qui a une consistance épaisse, pâteuse; qui s’écoule lentement, difficilement. […] Synon. collant, épais, gluant, gras, huileux, poisseux, sirupeux. Empr. au b. lat.viscosus « englué, enduit de glu ; visqueux, gluant », dér. de viscum « gui ». ← CNRTL). De quoi est faite cette main ? Mais, et tout autant, de quoi est fait ce pichet d’huile ? De peinture. Oui, évidemment. Mais, concernant la vérité du peint, sommes-nous dans la représentation ou la dépiction ? Dans la dépiction. Maintenant, comment aspire-t-on un diable filandreux ? 

En fait, le tableau est majoritairement dans la dépiction, ce d’ailleurs à quoi semble nous inviter le premier plan, en l’espèce, le sol :

D’encore plus près :

Le sol est filandreux, mixte, non homogène, il nous prépare à une scène du même genre. Même le feu est filandreux :

Que conclure ? 

Que s’il existe quelque chose comme le mal, et il est bien certain que cela existe, ceux et celles qui pratiquent le mal ne peuvent pas se diviser en eux-mêmes, sinon ils s’auto-détruisent. Et c’est pourquoi ceux qui pratiquent le mal méprisent autant ceux qu’ils considèrent comme “faibles”, car ces derniers, justement, se “divisent”, ils peuvent douter, et afficher leurs doutes, et questionner leurs certitudes, si tant est qu’ils en aient.