Les étranges réalités de Tom Wesselmann, ou comment échapper à une aporie

 The first living artist to set eyes on them was Jimmy Dine who came down one day. He said “You may be one of America’s great painters.” That never occurred to me. It was a very important thing he said to me. It was quite helpful; gave my morale a boost because I wasn’t sure.

(Oral History, Tom Wesselmann Interview with Tom Wesselmann, conducted by Irving Sandler, at his studio on the Bowery, 1984 January 3 – February 8, Smithsonian)

Le premier artiste vivant à les avoir vues fut Jimmy Dine, qui vint un jour me rendre visite. Il me dit : « Vous êtes peut-être l’un des plus grands peintres américains. » Je n’y avais jamais pensé. Ses paroles furent très importantes pour moi. Elles m’ont beaucoup aidé et m’ont redonné confiance, car je n’en étais pas certain.

 

Tom Wesselmann : Lorsque je suis tombé sous le charme de De Kooning, je dédaignais tout sujet, n’importe quel sujet. Je voulais être un peintre abstrait comme De Kooning. Mais j’ai découvert que je ne pouvais pas, qu’il y avait déjà un De Kooning. Je pensais que je devais aller dans la direction opposée à De Kooning. Il était un grand artiste, j’étais un petit. Il était libre, j’allais travailler de manière plus serrée. Il était abstrait, j’avais besoin de figures. Tout ce que j’ai suivi était donc à l’opposé de De Kooning. […]

Živa Škodlar Vujić : Mais je vois aussi dans vos peintures des paysages et d’autres choses, des réminiscences…

TW : Il ne fait aucun doute que, dès le début, il y a eu le nu, le paysage, etc. C’était le nu. C’était le nu. C’est sur lui que j’ai construit ma fondation. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais c’était certainement l’un des éléments, mon premier mariage venait de se terminer… J’étais un peu libéré. Le sexe n’est pas plus important pour moi que pour la moyenne… Il l’est. C’est aussi important pour moi que pour tout le monde.

ŽŠK : Je dirais que certains artistes s’accordent à dire que c’est la plus grande motivation de la créativité artistique. La sexualité.

TW : Tout s’est brisé à ce moment-là. Même mon mariage s’est brisé parce que la principale motivation était l’intérêt que je portais à mon sujet. Mais ce n’est pas que j’avais besoin d’un coup de pouce supplémentaire. C’est le cas de tout le monde.
Le fait est que j’ai dû m’y prendre de manière à ce que cela me passionne, comme la peinture de De Kooning l’était pour moi. J’allais donc m’occuper de… La première chose dont je me suis occupé était… Sur le mur de ma chambre… Pendant quelques années, une figure assise près de ma fenêtre. Toute ma première année de peinture était donc basée sur tout cela… Je les appelle des collages de portraits. Il y avait presque toujours une vue de fenêtre et une personne assise devant. J’ai donc passé une année entière à faire cela. Puis j’ai commencé à faire des nus. Il s’agissait de nus généralisés, comme les nus de n’importe qui, sauf qu’ils avaient tendance à être plus conflictuels, plus directs… Il n’y avait pas de question à se poser… 

ŽŠK : À cause de l’époque des pin-up qui s’annonce ? Avec les blondes de Playboy ? Vous vouliez faire des références aux américains… ?

TW : Cela n’a rien à voir. C’est plutôt le fait que… Ce qui m’a attiré dans la peinture, à l’école des beaux-arts, c’est la peinture en tant qu’agression. Comme un acte agressif. Ce n’était pas quelque chose de docile. Et je trouvais que les expressions abstraites étaient agressives et que leur imagerie les mettait en valeur… Leurs formes allaient presque toujours de l’avant, poussant les bords, en particulier chez De Kooning… C’est ce que je voulais accomplir. Mes nus allaient donc être agressifs. C’est pour cette raison que j’ai utilisé des zones pubiennes rasées pour un certain nombre de mes premiers nus. Je pensais que ce serait plus agressif. Certaines personnes pensaient que c’était moins agressif. J’ai donc mis l’accent sur les éléments qui rendaient l’image plus agressive que par le passé. Ainsi, les jambes sont écartées, le pubis est visible. J’ai simplifié les éléments pour qu’ils soient tous pertinents. Bouche, mamelons, pubis. C’est tout. […]

ŽŠK : Est-ce que vous dessinez d’abord tout ?

TW : Oui. Je m’appuie beaucoup sur le dessin. Beaucoup. En fait, sur ces petites pièces au crayon de couleur que j’ai faites… tout est dessiné. Quand je fais des changements, c’est toujours par le dessin.

ŽŠK : Avez-vous toujours procédé ainsi ? D’abord le dessin, puis… ?

TW : Tout mon travail a commencé par de petites études, qui ont toujours commencé par des dessins. Toujours. Je ne vois guère d’exception. Un dessin de ma bouche ou d’un modèle ou autre. Ensuite, je le modifiais au fur et à mesure que je le faisais en couleur et je le construisais dans une étude. Mais tout cela reste orienté vers le dessin. Mais il est toujours difficile de répondre à cette question. […]

ŽŠK : Mais vous n’avez jamais fait partie du groupe, du groupe pop.

TW : Oh, j’ai essayé de ne pas l’être. Mais ils ont continué à m’y inclure. Je refusais de l’être. Il y a eu une exposition à Londres. J’ai refusé d’y participer parce qu’ils utilisaient le terme “pop”.  [Extraits d’un entretien lisible in extenso ici]

L’aporie esthético-intellectuelle rencontrée sur la via De Kooning narrée par Wesselmann m’évoque celle vécue jadis par Samuel Beckett et James Joyce. Beckett admirait son ami Joyce, d’une manière mimétique, touchant presque à l’irrationnel. C’est la biographe Deirdre Bair qui nous apprend que « Beckett portait même des escarpins en cuir verni à bout pointu trop petits, parce qu’il voulait avoir la même chaussure à la même taille que Joyce, qui était très fier de ses petits pieds bien chaussés.» Beckett imitait aussi Joyce dans sa manière de rapprocher ses yeux en lisant, alors qu’il ne connaissait nul problème de vision, a contrario de Joyce. Bref, Beckett, se voulant écrivain, réalisa, bien lucidement et courageusement, qu’il ne pouvait écrire “comme” Joyce, c’est-à-dire dans la pure dépense de la langue, plutôt, des langues et des vocabulaires. Il choisit donc l’exact opposé exploratoire, et d’abord, pour aller à l’essentiel, écrire avec le minimum de mots, ce pourquoi il écrira très vite en français (Molloy, 1951) afin justement de limiter son expression, ce qui aura pleinement réussi. Cette anecdote permet non pas de calquer les vies, mais de saisir comment on négocie une aporie existentielle ; c’est-à-dire que 1) soit on renonce, 2) soit on change son fusil d’épaule. Pour le dire autrement : Tandis que l’on peut avoir des difficultés à reconnaître la moindre “woman” chez De Kooning, l’identification ne laisse aucun doute chez Wesselmann :   

Tom Wesselmann, “Long Delayed Nude”, 1967-75, oil on canvas, 172,1 x 258,4 cm, Sotheby’s

Ceci dit, il y a quelque chose d’étonnant ici, voire détonant. Quand on a regardé une fois ou deux un tableau de Wesselmann on peut penser avoir déjà tout vu et n’être jamais surpris par l’artiste. Or ici, ce qui frappe, c’est l’absence d’organes faciaux en dehors de la bouche. Cet indice nous conduit à reconsidérer des visions préalables — peut-être — expéditives. On note aussi les différences d’échelle, rendant presque le corps trop petit par rapport aux objets… On aura lu plus haut que l’artiste ne se considérait pas issu du mouvement Pop art, et il avait raison. C’est le moment de rappeler qu’à la Fondation Vuitton a eu lieu (17.10.2024 au 24.02.2025) une exposition titrée “Pop Forever, Tom Wesselmann &…”. Décidément, nombreux sont les commissaires d’exposition qui ne tiennent aucun compte de la parole des artistes ! Car à ce moment, les commissaires de l’exposition (Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer) ne sont pas (1) au courant, (2) le savent mais ils passent outre, parce que le titre est plus vendeur… 

Pour ma part, je trouve qu’il y a ici une sorte de mélange entre érotisme et… joie. Souvent, chez Wesselmann, les visages sont dénués d’yeux et de narines. Notez que cela pose davantage un problème que si le corps entier était abstractisé, façon de Kooning, par exemple. Cela ne me pose pas de problème, mais je suis quasi sûr que cela peut en présenter un, pour tel ou tel regardeur. Et pourquoi ? Parce que, dira-t-on, dans un dispositif assez réaliste, on ne s’attend pas à ce qu’un visage manque d’yeux et de narines… Mais qui a dit que l’art devait être conforme à la “vérité” de la réalité telle qu’elle est, c’est-à-dire prosaïque et tristement banale la plupart du temps ? Sortez dans la rue, et vagabonder au hasard ; vous aurez fort peu de chance de croiser une personne dénuée d’yeux et de nez. Il s’agit d’un monde le plus désépérément répétitif qui soit. Donc il y a ce monde et, c’est bête à dire, il y a le monde de l’art. Cependant que, même en art, l’on peut se poser des questions. Ainsi, chez Wesselmann, de cette absence indiquée, cela doit vouloir signifier quelque chose… Mais quoi ? Je ne sais pas. Sauf qu’en retournant au “transcript” d’Oral history (source citée en exergue), je tombe sur ce passage, à-propos du “Great American Nude”:   

Ce n’était pas un nu à proprement parler, car j’ai refusé toute précision dans ma peinture, ne voulant pas de représentation humaine, pas de visage. Mais je peux la regarder et me dire : « Waouh, je l’ai vraiment saisie.» C’est Claire : la bouche, c’est elle, tout. 

Où l’on apprend donc que Wesselmann ne voulait pas de signe distinctif autre qu’une bouche ; autrement dit, comme il l’indique clairement : « pas de visage ». C’est extraordinaire. Et voilà donc un point décisif qui éloigne décisivement notre artiste du Pop art. Car allez donc trouver, à part chez lui, un non-visage, en quelque sorte, sauf des lèvres ! Il faut se lever d’avant bonne heure. Et voici donc encore une bonne raison pour ne pas inviter Wesselmann à l’auberge espagnole des artistes Pop. Wesselmann est un artiste en soi, il n’a nul besoin d’être rangé dans un assortiment (comme tout bon peintre). Du coup, comment qualifier cette omission organique chez Wesselmann ? On pourrait tout à fait se contenter de ce que l’artiste nous propose, et de passer notre chemin, mais, en tant que naturels questionneurs, nous restons sur notre faim. Dans l’entretien cité, Wesselmann, et relativement à la série des “nude”, et de Claire, parle très clairement de sexe, de « chatte » (il prononce bien le mot “pussy”), d’amour, etc. Quand on fait l’amour dans la plus complète obscurité, on ne voit ni le nez ni les yeux. En revanche, on ressent très bien la bouche, les lèvres, et le corps en son entier, et particulièrement les zones érogènes, et je ne vais pas vous faire un dessin. Alors… extrapolation de l’acte d’amour ?                                                                 

C’est vrai qu’on peut trouver une femme la tête rejetée en arrière, la langue sortie ou la bouche ouverte, et il est clair qu’elle est probablement en train d’avoir un orgasme ou de se faire lécher la chatte ou quelque chose du genre. Il se passe quelque chose de ce genre ; c’est pour ça que sa tête est dans cette position. Mais ce n’est pas représenté. [source citée]

Wesselmann, ou la joie du sexe. Voyez, rien que ce gros plan, je trouve que c’est digne d’un grand peintre. Qu’est-ce qu’un grand peintre, ou même, si vous y tenez, un “bon” peintre ? C’est quelqu’un qui ne tient pas compte de la réalité.