Il semble que pour étudier “in concreto” le symbolisme imaginaire il faille s’engager résolument dans la voie de l’anthropologie en donnant à ce mot son plein sens actuel – c’est-à-dire : ensemble des sciences qui étudient l’espèce homo sapiens | Gilbert Durand
1.des lieux imaginaires s’ils sont destinés à l’art | Delli luoghi imaginati se siano per l’Arte [Gesualdo]
C’est en parcourant le livre de Jacques Roubaud, L’invention du fils de Leoprepes: Poésie et mémoire : cinq leçons de poétique, que j’ai appris l’existence d’un ouvrage assez extraordinaire, écrit par un certain Filippo Gesualdo, qui publia, en 1592, un ouvrage titré : Plutosofia, minor con. nella quale si spiega l’arte dellamemoria con altre cose notabili pertinenti, tanto alla memoria naturale, quanto all’artificiale ; soit Plutosophie, traité mineur dans lequel l’art de la mémoire est expliqué, ainsi que d’autres choses notables concernant la mémoire naturelle et artificielle. L’esprit principal du livre est animé par la conviction qu’il existe une véritable topologie des “lieux”, tant naturels qu’artefactuels, ce qui est annoncé dès la Table des Matières :
2. Des Lieux pour la Mémoire.
Des Lieux pour l’imaginaire s’ils sont destinés à l’art.
Des lieux naturels, s’ils peuvent être utilisés.
Et parmi les meilleurs, des Lieux Artificiels.
[…]
Quant à la partition, ou division des lieux, je dis que le lieu est de trois sortes : Imaginaire | Naturel | Artificiel
[…]
Le lieu imaginé est celui que nous formons par notre imagination ; par exemple, si dans un désert nous imaginons un palais, ou un théâtre, etc.
Le livre de Gesualdo s’intéresse à L’art de la mémoire. Dans son ouvrage Poétique. Remarques. Poésie, mémoire, nombre, forme, etc. (Seuil, 2016), Roubaud écrit qu’il « rassemble un demi-siècle de réflexions dans une forme particulière de prose que j’appelle remarques. […] De fait, l’ouvrage se compose de 15 sections de 317 remarques chacune.» On sait que Roubaud était aussi mathématicien, et il explique les raisons de ce chiffrage, qui, à vrai dire, sont sans vraiment d’importance pour le lecteur. On verra aussi là un clin à Wittgenstein, qui numérotait chacune de ces “pensées”… Bref. Le ton employé par Roubaud est parfois cuistre, condescendant, comme ici :
216. Si vous n’avez pas (ou plus) de poèmes dans la tête, je vous plains.
Ma réponse : Si vous êtes platonicien et croyez à la théorie platonicienne des idées, et donc au savoir en tant qu’anamnèse, je vous plains. Gesualdo aussi semblait platonicien, puisque dans sa Plutosofia il place l’imaginaire sous l’égide de la Mémoire :
3. … mais même les simulacres imaginaires formés par notre cognition, qui, ayant contemplé les premières dans la Mémoire, peut joindre une image à une autre, ou plutôt recueillir de nouvelles images à partir de la même image, et ces images et symboles sont alors reçus dans la Mémoire
Je suis un ancien poète. J’ai bien entendu lu moult poèmes et bon nombre de théories. Je n’ai aucun poème dans la tête. Entendez, en cherchant bien, je me souviens d’un vers, ou deux, voire trois, et c’est tout. Suis-je à plaindre ? Du temps de Shakespeare, dans beaucoup d’écoles, on apprenait des ouvrages en entier, et même encore à l’époque d’A.N. Whitehead (qui, d’après son biographe, connaissait par cœur la Critique de la Raison Pure) donc fin XIXe, à Cambridge, on pratiquait encore, oui, cet Art de la mémoire ; que nous avons complètement perdu et que, semble-t-il, nous n’avons jamais connu dans l’enseignement français. Et c’est certainement regrettable. Pour ma part, mon sujet, ici, c’est l’imaginaire. Il faut distinguer, de suite, entre Imagination et Imaginaire. Je ne vais pas recenser toutes les théories, il y faudrait un livre (au moins…) ; non, comme bien souvent, je pars de ce qu’il me “semble être” le cas, à savoir que l’imagination, bien entendu, est une faculté, comme le disait déjà Aristote (notez que l’on ne trouve pas la notion d’« imaginaire » chez Aristote).
Des Lieux pour l’imaginaire s’ils sont destinés à l’art.
Gesualdo valide l’existence des « lieux imaginaires pour l’art », et cela nous fait grand plaisir, comme disait le Dauphin. Dans un monde contrefactuel, Gesualdo est plus jeune que Sartre, qui écrit, dans son livre L’imaginaire (1940), ceci :
4. Car le réel et l’imaginaire, par essence, ne peuvent coexister. […] Toutefois, ces quelques remarques ne contredisent nullement cette grande loi de l’imagination : il n’y a pas de monde imaginaire.
Le très brillant Gilbert Durand (1969) consacre de nombreuses lignes à critiquer l’ouvrage de Sartre, et nous ne ferons certes pas mieux que lui. Citons-le donc :
5. Le mérite incontestable de Sartre a été de faire un effort pour décrire le fonctionnement spécifique de l’imagination et pour bien le distinguer — tout au moins dans les deux cents premières pages de l’ouvrage — du comportement perceptif ou mnésique. Mais à mesure que progressent les chapitres, l’image et le rôle de l’imagination semblent se volatiliser et aboutir en définitive à une totale dévaluation de l’imaginaire, dévaluation qui ne correspond nullement au rôle effectif que joue l’image dans le champ des motivations psychologiques et culturelles.
Cette dévaluation, n’est-ce pas, nous l’avions bien sentie avec les deux phrases sus-citées de Sartre. Comment peut-on déclarer qu’il existerait une « grande loi de l’imagination » ? C’est tout à fait grotesque. Il ne peut exister une telle loi. C’est aussi absurde que si l’on disait qu’il existe une « loi de la pensée » (fors George Boole et son Investigation of the Laws of Thought, on Which are Founded the Mathematical Theories of Logic and Probabilities, 1854), ou encore une « loi des sensations » (fors Condillac et son exquis Traité des sensations, 1754). Et, oubli grave chez un philosophe, Sartre ne s’est pas rappelé à notre bon Descartes (1664), qui écrivit :
6. Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires. Les philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d’aller jusques au bout, entrons-y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans ; et après nous être arrêtés là en quelque lieu déterminé, supposons que Dieu crée de nouveau tout autour de nous tant de matière que, de quelque côté que notre imagination se puisse étendre, elle n’y aperçoive plus aucun lieu qui soit vide.
Quel plus bel éloge de l’imaginaire ? (Cette phrase devrait, pour son efficace, être prononcée via un porte-voix, en haut d’une vallée, en son adret). Tentons de l’analyser. Descartes, qui n’était pas platonicien, donc peu sujet aux saillies extra-terrestres, nous permet toutefois de « sortir hors de ce Monde » — entre parenthèse, redondance calligraphique et sémantique, n’était-ce ce que dît plus tard notre cher Baudelaire ?, sortir hors ce monde ; voir son fameux Anywhere out of this world… Le plus extraordinaire, c’est que Descartes, une fois sorti de ce « Monde », en fait venir un « tout autre », conjointement au « Monde » déjà trivial ; soit un tout autre réceptacle, celui des « mondes imaginaires ». C’est magnifique ! Un siècle avant René, c’est suite à l’invention, par le mathématicien Jérôme Cardan (Gerolamo Cardano) de sa méthode de résolution des équations du troisième degré que surgiront, sous la plume de Descartes, l’appellation de « nombres imaginaires » (!) qu’à l’époque on écrivait ainsi
a ± √–b
et que nous avons fini par écrire comme cela :
Pour ma part, je ne comprends absolument rien à ce type d’équation, car je devins “neuroniquement” idiot en matémathiques, dès l’âge fatidique de 12 ans, mais cela importe peu car, heureusement, je ne rêvais pas de devenir mathématicien. Poursuivons donc avec les lexèmes dont nous pouvons user. Et voilà que Descartes nous rappelle, ou apprend, que ces sont les philosophes qui ont inventé les espace imaginaires ! Donc bien avant les nombres imaginaires ! Sans nul doute Descartes fait ici référence à Platon, le premier grand metteur en scène de mondes parallèles, dont la théorie de la connaissance était pour le moins mystique, tel que nous le rappelle le grand spécialiste Luc Brisson à-propos du célèbre dialogue Le Phédon :
7. Le mythe central décrit l’ascension d’une âme dépourvue de corps terrestre mais montée sur un char ailé, tirée par deux chevaux, qui suit la troupe des dieux et des démons pour aller contempler la réalité véritable qui se trouve hors de ce monde. Puis c’est la bousculade des âmes et leur chute dans le sensible où se succèdent les réincarnations ; chaque âme doit alors choisir entre la séduction par le discours rhétorique orientée vers le plaisir et la recherche du savoir en quoi consiste la philosophie qui apparente l’être mortel aux dieux dont le savoir est la nourriture.
Dans sa Métaphysique, Aristote annihilera magistralement la théorie platonicienne, tant elle est mystique et non-philosophique. Et c’est une autre histoire. Mais on voit bien comment l’“autre monde” imaginé par Platon aura pu favoriser l’irrigation, et donc la fictionnalisation, de nouveaux mondes (supposés réels ou imaginaires) chez les philosophes après Platon. Notons que le monde du mythe, chez les Grecs de l’Antiquité, n’avaient non plus attendu Platon.
Retour à 6. Descartes prévient qu’il ne saurait être question de se substituer à Dieu, mais tout de même, avec son accord tacite (celui de Dieu, non pas de Descartes), nous pouvons découvrir de nouveaux espaces imaginaires, dans lesquels nous sommes assurés de ne trouver « aucun lieu qui soit vide ». Notez bien le mot « vide ». Cela ne vous rappelle rien ? Descartes avait-il lu Gesualdo ? « Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde » (Descartes dixit)… N’est-ce pas magnifique ?
Retour à 7. L’ironie du sort — pour Platon, a posteriori — c’est qu’il n’y a pas qu’un seul lieu intelligible, i.e., le monde des idées — topos noétos ; il y en a d’autres, plusieurs (le cauchemar de Platon !), et notamment, et au pluriel s’il vous plaît, « les lieux pour l’imaginaire s’ils sont destinés à l’art » (Gesualdo). Cette phrase de Gesualdo, c’est un viatique (neutre subst. de l’adj. viaticus « du voyage ») ! Et nous pouvons donc, oui, voyager. Mais voyager pour quoi, vers où ? se demande l’homme qui, dit-on, risque de disparaître bientôt de la surface de l’écoumène.
Refs. / Jacques Roubaud, Poétique. Remarques. Poésie, mémoire, nombre, forme, etc., Seuil, 2016 //// Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire (1969), Armand Colin, 12e ed., 2020 //// Descartes, Le Monde: Description d’un nouveau Monde et des qualités de la matière dont il est composé,1664
En Une : Un ensemble de Mandelbrot (en noir) : illustration d’un système dynamique dans le plan complexe. [I.e, l’appellation nombre complexe s’est substituée à celle de nombre imaginaire].
