Ray Metzker (1931/2014) aura toujours résisté à définir, de manière littérale, ce qu’est une photographie. Il a commencé pourtant bien tôt, à l’âge de 13 ans. En 1977, donc à l’âge de 46 ans, il cherche toujours car, apparemment, il n’est toujours pas certain de ce que c’est, la photographie. À cet âge, nombre de photographes, de nos jours, ont apparemment compris de quoi il en retourne ; au risque de… la répétition, l’épuisement, l’ennui (pour le spectateur). Mais cela pour dire quoi ? Qu’un artiste, c’est un chercheur. Le jour où il s’arrête de chercher, il est mort (peut-être pas pour le commerce, mais c’est une autre histoire). Qu’est-ce qu’un bon photographe si ce n’est un enquêteur du visible ? Mais attention (!), un visible dans lequel, bien évidemment, on est acteur, le donné du visible étant un mythe (le philosophe Wilfrid Sellars l’aura magistralement démontré en 1956, mais c’est un autre sujet).

En 1977, Metzker est toujours bien vivant. Il questionne le réel, et il décide de s’interposer, de produire des petits dispositifs pour empêcher sa saisie pavlovienne :
La série “Pictus” est née d’une fascination pour ce que j’appelle l’effet aspirateur de l’appareil photo, sa capacité à capter une multitude de détails. Beaucoup trouvent cet effet fascinant, mais pour moi, il est symptomatique de notre époque. Nous nous laissons absorber par une profusion de détails qui, au bout d’un moment, ne révèlent plus grand-chose. J’imagine que cela nous empêche de nous ennuyer. Et cette série illustre parfaitement ce phénomène : on reste rivé sur tous ces détails sans jamais vraiment percevoir l’essentiel. Cela me semblait tout à fait logique, alors j’ai construit une image autour de cette idée. En fait, je dirais même que j’ai élaboré une sorte de méthode de travail autour de ce principe. [In Barbara Diamonstein, Visions and Images. American Photographers on Photography, Rizzoli New York, 1981-82]
On l’a compris, ce contre quoi réagit Metzker, c’est la consommation des images. Or, comme il l’a bien saisi, l’art, comme la philosophie, c’est, quand c’est bien “fait”, ce qui arrête la pensée. Je veux dire, soit on passe, on zappe, comme les consumateurs (sic), soit on pause, et on s’interroge. Une des grandes erreurs que font les néophytes face à une œuvre d’art, une œuvre littéraire, un livre de philosophie, c’est d’arrêter tout effort dès que l’on ne comprend rien, ou plus rien, et donc d’abandonner pour de bon toute idée de nouvelle tentative ultérieure. C’est une erreur fatale. Au lieu de baisser les bras, il faut prendre ce moment d’incompréhension comme une invitation à pauser ; autrement dit, il faut garder dans un coin de la tête ce sur quoi on vient de butter, en se disant que nous y reviendrons ; demain, ou dans trois jours… On ne s’en rappelle pas, mais notre petit cerveau d’enfant a fourni des efforts colossaux pour apprendre à parler, à lire et à écrire, et l’on supposerait qu’ensuite la connaissance va désormais tomber toute cuite dans la bouche… Non, ça ne peut pas fonctionner comme cela. Bref. Revenons à Metzker.
La série des “Pictus Interruptus” arrête la pensée, ou produit une pause. Le lecteur aura remarqué un jeu de mots dans le titre, sur lequel nous n’allons pas trop revenir, quoique. Si dès les années de la déferlante consommation de masse, inventée autant que suscitée aux États-Unis dès les années 1920 (avec l’invention du “supermarché”) tout est devenu immédiatement séduisant, désirable, achetable, etc., alors l’artiste, pas bête, se sera rendu compte de cette pavlovisation générale d’une partie non congrue de l’espèce humaine, pavlovisation qui, puisqu’elle s’est fixée dans le cerveau humain, aura conduit à une érotisation générale, voire à une pornographie des produits, dans leur abondance, tout autant que via le recours à des créatures érogènes pour en vanter les mérites, aboutissant au fait que l’on en vient à rendre une voiture “désirable”, ce qui constitue le crux de la vulgarité et de l’affaissement de ce qui constitue l’humanité dans sa noblesse et spécificité.
et aura réagi en conséquence.
On pourrait en faire un slogan instantané :
Warhol ou Metzker !
D’un côté, Warhol clame : « Consomme !», et de l’autre, Metzker suggère: « Pense !»

En Une: Ray K. Metzker, 58 CH-6, Chicago”, 1958, gelatin silver print, 71/2 x 71/2 inches, Howard Greenberg Gallery (ici), New York
