À partir d’une bottine chez Manet, d’un problème de traduction depuis Wölfflin, et vers Monet

Peint-on mieux depuis Manet ?

Question incongrue ?

 

Peint-on aussi mal ? Mal peindre. Question scandaleuse ? Le grand historien d’art Heinrich Wölfflin distinguait notamment entre « taches » et « lignes », soit finalement la différence entre « pictural » et « linéraire ». Oui mais Picasso. Peintre linéaire ? Oui mais Wölfflin écrit en… 1915. Parle-t-il de Picasso ? Non. De Manet ? Non. Bref. À un moment, il cite (une fois seule), Monet :  

Le tableau de l’animation d’une rue, peinte par Monet, où véritablement plus rien dans le dessin ne recouvre une forme comparable à celles que nous croyons voir dans la nature, une image si audacieusement distante de l’objet témoin n’a pas son équivalent à l’époque de Rembrandt ; pourtant, à y regarder de près, on décèlera déjà le germe de l’impressionnisme. (Heinrich Wölfflin, Principes fondamentaux de l’histoire de l’art, Parenthèses Éditions, 2017)

Il est dommage que la version française rende le mot allemand “Entfremdung”, donc « aliénation », par l’expression “audacieusement distante”, quand la version anglaise donne bien “bewildering alienation of the sign from the thing”, en allemand, “Entfremdung des Zeichens von der Sache”, donc, en français : « aliénation du signe par rapport à la chose ». « Aliénation » doit être pris ici non pas au sens familier, soit en terme de folie, ou en terme marxiste. Historiquement, le mot latin “alienare” signifie « rendre autre, étranger ». Donc, la phrase de Wölfflin, au-delà de la traduction française, doit être redonnée et étudiée en tant que telle. Redonnons-là : « aliénation du signe par rapport à la chose ». C’est très bien dit, et c’est le sujet. Le décalage opéré par Monet, dans… Mais dans quoi au fait ? Wölfflin ne cite pas le tableau qu’il décrit, mais en cherchant, on peut peut-être proposer “Le Pont Neuf” (1873), “La rue Montorgueil” (1878), ou bien “Rue de Saint-Denis” (1878). Mais sans savoir quel tableau a en tête Wölfflin, on peut penser au deux tableaux de 1878, car dans “Le Pont Neuf”, l’aliénation du signe par rapport à la chose n’est pas aussi radicale, par exemple, que dans le fameux “Impression, Soleil levant” (1872-1873), mais qui n’est encore rien par rapport à “La rue Montorgueil”, dont voici un détail :

Claude Monet, “La rue de Montorgueil à Paris. Fête du 30 juin 1878” [Détail 1], huile sur toile, 81 x 50 cm, Musée d’Orsay, Paris

Dans le détail ci-dessus, il s’agit bien d’une foule. Reprenons du champ :

Nous sommes en 1878. Le 30 juin. Que se passe-t-il ? Pourquoi y a-t-il fête ? Le 1er mai, la troisième Exposition Universelle avait été inaugurée. Six millions de visiteurs. Le 30 juin, on célèbre la « la paix et le travail ». En même temps est présentée la statue de la République de Clésinger au Champ-de-Mars.

Sur la page https://histoire-image.org/etudes/30-juin-1878-fete-vraiment-nationale, on lira un descritptif historique et biographique concernant le tableau de Monet. On y apprend qu’à cette date, Monet est toujours pauvre, et qu’il ne peut subvenir aux besoins de sa famille (son fils est né au mois de mars). Il est pauvre, mais il peint. Et il peindra un second tableau de l’événement, titré “Rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878”. Cette page a été écrite par Mme Chantal Georgel, Professeure à l’École du Louvre et conseillère scientifique à l’INHA (Institut National de l’Histoire de l’Art), dont nous prélevons ceci :

La multitude de coups de pinceau colorés, juxtaposés, exalte en effet la palette tricolore et suggère un archétype de réjouissance républicaine et populaire – et donc d’abord le 14 Juillet – plutôt qu’un événement précis. La toile de Monet offre par ailleurs, toujours au-delà de l’événement, une représentation fortement suggestive de la rue, de la foule, de la ville, trois sujets neufs pour le XIXe siècle, qui inspirèrent par exemple aussi Verhaeren (« Ces foules et ces foules… »), poète des villes tentaculaires.

« Exalte la palette tricolore », ou bien la découd ? 

Les hampes se dissolvent, les couleurs se liquéfient, spécialement le rouge. “Exaltation” ? Regardez tout en bas à gauche, le rouge se scinde en deux, et passe par dessus sa hampe ! Le drapeau est-il déchiré ? Et au dessus ! Les rouges s’entremêlent, on ne sait plus d’où ils viennent ! Exaltation ? Dissolution plutôt. Il faut penser Monet ivre ; non d’alcool mais de pigments, de “vision”, donc de peinture. Ivre du « peindre », succédané de la “fureur héroïque” chez Giordano Bruno, ou encore du “délire” exprimé par le poète dans la Poétique d’Aristote (il ne s’agit pas ici de jouer le “sachant”, mais de relever un certain fil historique, mental, dans l’esprit des créateurs et de ceux, philosophes, qui se sont penchés sur la question). 

Encore, d’après Mme Georgel : « représentation fortement suggestive de la rue, de la foule ». Remontez au “Détail 1”, et dites-moi, franchement, si vous voyez là une foule ? Il faut beaucoup d’imagination pour en “voir” une… Ne s’agit-il pas, au final, que de touches ?

Prenez “Rue Saint-Denis, fête du 30 juin”, où commence la foule ?

Claude Monet, “Rue Saint-Denis, fête du 30 juin”, circa 1878, huile sur toile, 81 x 50 cm, Musée des Beaux-Arts, Rouen 

Au premier plan, si l’on peut dire, au niveau du sol : des édiles, des gens habillés de noir, avec haut-de-forme. « Jeune padawan, tu ne sais ce qu’est un haut-de-forme… L’Internet tu maîtrises.» Deux traits de pinceau, et voici un chapeau et un corps ! Et on multiplie, et on décline !

Une fois encore, les drapeaux sont en lambeaux. Rien que le premier, au premier plan, annonce, sans jeu de mots, la couleur. Y aurait-il là quelque chose de politique ? Le peu d’intérêt du pays pour ses grands artistes ? La mise en miette de ses emblèmes ?

 

Baudelaire : « Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles. »