Tout le monde a manqué l’ours totémique en PVC !

Le sommet de l’art sera la Comédie dans laquelle l’Acteur agit exactement comme l’homme agit dans la vie quotidienne. Alors l’art se « supprime » lui-même ; on passe à la vie réelle. [Alexandre Kojève, Introduction à la lecture de Hegel (1947), 1980, Gallimard]

Tout visiteur d’Art Paris (9-12 avril dernier) aura remarqué une grande figure représentant un ours en plastique. Cette admirable sculpture est due à l’artiste international Fabrice Hyber. Plutôt que de dire moins bien ce qui a déjà été écrit, donnons un exemple de ce que nous pouvions lire à ce sujet, par exemple dans la parution sortiraparis.com : 

Impossible de le rater si vous passez par là. Dressé sur le parvis du Grand Palais, dans le 8e arrondissement de Paris, un ours gonflable vert de 10 mètres de hauteur nous saute aux yeux à l’occasion d’Art Paris 2026. Il s’appelle le Ted Hyber, et il est l’œuvre de Fabrice Hyber […] l’une des figures les plus engagées de la scène contemporaine française. Présentées par la Galerie Nathalie Obadia […] Le Ted Hyber, contraction de Teddy Bear et du nom de l’artiste, est apparu dans l’œuvre de Fabrice Hyber en 1998. Il fait partie d’une famille de personnages humanoïdes que l’artiste a baptisés les Hyber héros : le fantôme, le père Noël, l’homme éponge, l’homme de Bessines, l’homme cellulaire… On en compte aujourd’hui plus d’une trentaine. Ces figures mutantes incarnent chacune un comportement, une prise de conscience, un questionnement sur le vivant. Le Ted Hyber est le personnage central de cette galerie de héros à laquelle Fabrice Hyber s’identifie depuis ses débuts. […] Les deux sculptures ne sont pas là par hasard. L’ours vert en PVC, dont la couleur rappelle la chlorophylle, est une figure totémique de protection, un signal à la fois gai et optimiste face à l’urgence écologique. Il a été réalisé à l’origine pour l’exposition …de la Vallée à la Power Station de Shanghai en 2025, dans la continuité d’une rétrospective présentée à la Fondation Cartier en 2022-2023. La seconde structure, transparente et de 5 mètres, baptisée Ted Hyb’Air, a été spécialement produite pour Art Paris 2026. Elle évoque un refuge contre la pollution, une réserve d’oxygène pour protéger le vivant. Ensemble, les deux œuvres forment un message clair : rappeler la crise écologique que nous traversons et maintenir l’espoir de s’y intéresser. […] 

Hyber aime à jouer, tant des rôles qu’avec les spectateurs. Il déborde de fantaisie. N’est-ce pas frais ? Et cela commence (ou re…) avec le nom de l’ours : Ted Hyber. Pour les initiés, cela évoquera donc le fameux Teddy Bear étasunien, soit un ours en peluche qui avait ainsi été nommé par le fabricant de jouet Morris Michtom, en hommage à Theodore Roosevelt, surnommé à l’époque Teddy. Mais Mitchtom s’était lui-même inspiré d’un dessin animé de Clifford K. Berryman dans lequel le Président Roosevelt, à la chasse, montrait de la compassion envers un ours :

Clifford K. Berryman, “Le Président Roosevelt et Teddy Bear”, The Washington Post, 1902. Le dessin s’inspire d’un fait réel : Roosevelt, lors d’une partie de chasse dans le delta du Yazoo, refusa d’abattre un animal sans défense, un acte de fair-play conforme aux principes de chasse loyale du Boone and Crockett Club. La popularité de cette caricature inspira directement Morris Michtom, propriétaire d’un magasin de jouets new-yorkais, à créer une peluche qu’il nomma “Teddy’s Bear”, devenue mondialement connue.

Qui connaissait l’origine de Teddy Bear avant de lire ces lignes ? Pas moi. Revenons à Hyber (trophié). On lit que les “figures” animales, mutantes, chez lui, « incarnent chacune un comportement, une prise de conscience, un questionnement sur le vivant. Le Ted Hyber est le personnage central de cette galerie de héros à laquelle Fabrice Hyber s’identifie depuis ses débuts. » Nous voici en pleine introspection psychanalytique, car on croit comprendre l’impensable : Hyber, enfant, déguisé en ours, capturé par un chasseur (ivre) et presque mis à mort, car les ours sont abondants en forêt vendéenne, mais sauvé par le Président de la Fédération Départementale des Chasseurs de la Vendée (FDC 85) ! Il y a de quoi rester traumatisé. Heureusement, l’art est là pour sublimer. Et c’est pourquoi Hyber, nous dit-on, est l« une des figures les plus engagées de la scène contemporaine française ». Engagé. Ça n’est pas rien, c’est un verbe très fort. Hyber, figure politique de l’art contemporain ? “Sortir à Paris” nous le confirme :

L’ours vert en PVC, dont la couleur rappelle la chlorophylle, est une figure totémique de protection, un signal à la fois gai et optimiste face à l’urgence écologique. 

Signalons, et c’est admirable, qu’il y a consensus à lire ces informations sur ce grand artiste, car nous les retrouvons dans quasiment tous les magazines et organes de presse spécialisés en art (oui, en art, mind you!). C’est à cela que nous reconnaissons qu’a émergé une grande figure : le consensus. À moins, persifleraient certains, qu’il ne s’agisse tout bonnement que d’un copié-collé généralisé du Communiqué de presse, ce qui est certes monnaie courante, il faut bien le reconnaîre, et c’est un secret de Polichinelle. Mais cela n’enlèvera rien au génie qui aura écrit ces lignes, dont il faut saluer la souplesse d’esprit et la clairvoyance.

Nicolas Bonnart, “Polichinelle”, circa 1680, gravure

Cependant, depuis mon expérience personnelle, je dois avouer que je n’ai pas immédiatement pensé à la chlorophylle à la vue de l’ours vert. Mais c’est là l’intérêt. On se perd en conjectures : Quel est le rapport entre ours et chlorophylle ? Mais notez, et c’est vertigineux, qu’il ne s’agit que du premier niveau de lecture, certes bien exigeant, car quand on aura rappelé que la chlorophylle est le « nom générique des principaux pigments assimilateurs des végétaux photosynthétiques », on sera conduit à l’instant à ce fameux processus, fort méconnu, de la photosynthèse de l’ours. Le deuxième niveau de lecture consiste dans ce fait que cet ours vert est une figure totémique. Comme on dit : Il fallait y penser ! C’est pourtant tellement évident. Ne sommes-nous pas, pour la plupart, animistes, et donc habitués à entretenir des relations avec les totems animaux ? Mais au fait, pour ceux et celles qui ne sont pas animistes (ils sont rares), en quoi consiste le totémisme ? 

face à un autrui quelconque, humain ou non humain, je peux supposer soit qu’il possède des éléments de physicalité et d’intériorité identiques aux miens, soit que son intériorité et sa physicalité sont distinctes des miennes, soit encore que nous avons des intériorités similaires et des physicalités hétérogènes, soit enfin que nos intériorités sont différentes et nos physicalités analogues. J’appellerai « totémisme » la première combinaison… [Philippe Descola, Par delà nature et culture, Gallimard, 2005]

Le totem est une figure, généralement animale, qui, redonnons-le, incarne « des éléments de physicalité et d’intériorité identiques aux miens ». Soit. À partir de là, il faut se demander quels sont ces éléments relativement isomorphiques entre un ours vert en PVC et un être humain qui s’apprête à entrer dans le Grand Palais ? On doit avouer qu’ici cesse la recherche scientifique, faute d’étude de terrain. Il eut fallu en effet interroger les visiteurs sur les relations qu’ils ont entretenu, ne serait-ce qu’un instant, avec l’ours vert en PVC et les signes de protection qu’ils ont reconnu et dont ils ont senti l’onction ondulatoire. Car, c’est le fameux “effet-totem”, si bien décrit par Lucien Lévy-Bruhl (Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, 1910) : le totem ne peut qu’interagir avec autrui, autrement dit, il serait intéressant de savoir comment les visiteurs ont reçu les “messages” totémiques. Hélas, nous n’avons pu obtenir le budget pour une telle étude qui, à tout coup, se serait avérée riche d’enseignements. Mais cela ne s’arrête pas là. Il y a encore un troisième niveau de lecture (!) : la puissance épiphane de l’ours vert sait se faire aussi « signal à la fois gai et optimiste face à l’urgence écologique ». Il faut saluer ici la haute qualité du travail intellectuel : faire signe vers l’urgence climatique en étant à la fois gai et optimiste, seul un artiste en est capable. Rappelons que, sur Neuf Limites Planétaires, sept sont outrepassées, et c’est irréversible (pas de “totem d’immunité”). Autant de raisons d’espérer gaiement ! 

Bonus track:

De l’ours aussi, les Kalar recueillent les excréments pierreux à l’issue de l’hivernage, pour soigner la constipation. [Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Presses Pocket, 1962]