La fonction “ester” chez Toni Grand. (Avec Eva Hesse)

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Toni Grand a longtemps rêvé d’ester.      

Un poly-ester est un poly-mère. Quand on pense « polymère », on “a” matériau industriel, matières plastiques, caoutchouc, colles, peintures… Or, les polymères représentent aussi des artefacts naturels, comme la cellulose, le collagène, les protéines, qui sont des polymère d’acides aminés, et les glucides. Ce savoir (petit), que j’ai acquis en quelques secondes, est toujours étonnant, non ?  

On parle de « fonction ester » quand s’opère la double liaison d’un atome avec un atome d’oxygène associé à un groupement alkoxyle. Un groupe alkoxyle, c’est une « espèce chimique » de type monoradicalaire, soit doté d’un électron. Le groupe alkoxyle est lié à un atome d’oxygène. H-O-R ou encore R1-O-CnH2n-O-R1. Le “savoir” s’arrête là, pour moi, je ne comprends rien à ce genre d’équation, mais cela parlera à ceux, bénis soient-ils, qui comprendront celle-ci, et donc l’équation ci-dessous. Une dernière chose : Lorsque l’atome lié est un atome de carbone, on parle d’« ester carboxylique », dont voici la forme :   

C’est joli. Évidemment, il faut imaginer ce schéma en trois dimensions. Grand rêve de la fonction ester. Et pourquoi ? Parce qu’il sait la notion de polymère interspécifique ; elle concerne les artefacts naturels et ceux non-naturels. Le polyester a fasciné un certain nombre d’artistes dont Arman, Niki de Saint Phalle, Eva Hesse, De Wain Valentine, Christo & Jeanne-Claude, Manzoni, entre autres, et alii, donc. 

Ce qui frappe, p.ex chez Grand, qui utilise le polyester (sauf erreur) à partir de 1970 et Hesse (une précurseuse), c’est parfois (souvent ?) la recherche d’une certaine sorte de mimēsis biologique (nous sommes ici sous le signe du polymère).  

Toni Grand, “Sans titre, ligne serpentine polychrome”, 1970-1977, bois et résine, 117 et ⌀ 3 cm, Collection Privée, @Association Toni Grand

On aura remarqué que l’empreinte de Sans titre donne — à gauche — une branche fourchue, et — à droite — uen courbe en forme de “gourde”…

Eva Hesse, Sans II,1968, résine de fibre de verre et de polyester, 96.5 × 218.4 × 15.5 cm, SFMOMA (Sans Francisco Museum of Art)

Mais en disant « une certaine sorte de mimēsis », je ne veux pas dire une mimēsis fidèle, Hesse et Grand n’en étaient plus là. Ni Hesse ni Grand ne cherchent à “imiter” la nature, cependant que, dans certaines pièces, comme les deux ci-dessus, nous pouvons avoir l’impression d’une approche mimétique, mais, disons-le tout de suite, il s’agit d’asymptote. L’asymptote, en mathématique, c’est une figure géométrique qui s’approche d’une autre sans jamais la rencontrer, c’est-à-dire se fondre en elle. Les artistes médiocres sont heureux quand on leur dit que leur tableau “ressemble” à la réalité ; les bons, et très bons artistes, n’en ont cure. Un artiste n’est pas un singe savant, il n’est pas là pour faire comme ; enfin, nous n’en sommes plus là depuis au moins… 188 ans, si l’on prend comme point de référence “The Fighting Temeraire tugged to her last berth to be broken up” (Le “Fighting Temeraire” remorqué jusqu’à son dernier mouillage pour être démantelé”), de Joseph Mallord William Turner, peint en 1838. Vous en doutez ? Voici trois aperçus : 

Voyez l’asymptote ? Et là, pour le faire entendre, j’ai un peu biaisé, je suis reparti dans la peinture, tandis que nous n’y étions pas. Mais peu importe. Ce qui compte, c’est la saisie, l’idée, la compréhension. De quoi ? Que nous sommes proches, mais pas au point de mettre les pieds dans le plat, ce qui, même chez Rembrandt, Chardin, Fragonard, Lovis Corinth, Thomas Agrinier, etc., ne se faisait pas ; non pas par bon goût, mais par éthique. La pièce de Grand, franchement, ne dirait-on pas une forme vivante ? Certes, peut-être, étêtée. Et celle d’Hesse ? Ça me fait penser à des cadres de ruche. Soit, il ne s’agit pas d’alvéoles, mais on peut y penser.  

Georgina Kleege be-holds Eva Hesse’s “Sans II” (1968) during Fayen d’Evie’s sensorial research at SFMOMA, 2017. Photo: Don Ross.

 

Il y a, chez Hesse et Grand, ce que j’appellerais la grâce du non-vivant, donc de l’art. L’art n’est bien sûr pas vivant au sens biologique, mais il est vivant au double sens éternel et éphémère, et ce n’est pas paradoxal, car il est bien à la fois évident et mystérieux qu’une œuvre peut être qualifiée d’« art » pendant des décennies et puis tomber dans l’oubli, et parfois revenir un ou deux siècles plus tard, ou bien ne jamais revenir du tout. La durée de vie de l’art, et j’entends, des œuvres, est de fait relative, et seules les œuvres exceptionnelles (nombreuses et variées) traversent insolemment les siècles, mais il en va de même pour les grandes œuvres poétiques, philosophiques, et littéraires, et tout cela est bien banal à rappeler.  

Ce qui est remarquable dans l’art contemporain, c’est le double régime (du latin regere, mener, administrer) sous lequel il existe, depuis son apparition, soit vers la fin des années 1950 ; d’un côté, il y a une poursuite des œuvres traditionnelles — peinture, sculpture —, de l’autre, il y a ce que Valéry appelait la  « singularité », c’est-à-dire la « poïétique » de l’œuvre. La singularité, c’est ce qui empêche l’addionnalité. On peut additionner un tableau de Bacon à un autre, ce qui donne, pour reprendre la formule steinienne “Rose is a rose is a rose is a rose” : « Un tableau est un tableau est un tableau est un tableau ». Mais, à partir de l’art contemporain, il me semble que l’on ne peut pas dire « une sculpture est une sculpture est une sculpture est une sculpture ». Pourquoi ? Parce que le peintre, dans sa maturité, va exprimer un régime, tandis que le sculpteur ne peut qu’exprimer, à chaque fois, la singularité. Disons le autrement : « Un Michelangelo est un Michelangelo est un Michelangelo est un Michelangelo.» Mais “un Robert Morris n’est pas un Robert Morris”. Cette proposition peut sembler insoutenable (indéfendable). Mais si l’on suit la logique steinienne, cela veut dire qu’une sculpture de Robert Morris ne ressemble pas à une sculpture de Robert Morris. Certes, ce postulat est un tantinet exagéré, mais il s’agit de mieux cerner l’idée. Laquelle ? Pour le dire crument : La peinture n’a pas de forme, la sculpture en a une. De Rembrandt à Fischl, c’est toujours de la peinture. Mais, de Michelangelo à Toni Grand, ce n’est pas “toujours” la même… sculpture. La peinture n’est pas une singularité, la sculpture en est une, mais seulement depuis le tout début du XXe siècle. Peut-être que le premier artiste, sculpteur et dessinateur, qui ait énoncé cela, c’est Constantin Brâncuși qui écrit :   

Chaque matière a son individualité propre que nous ne pouvons pas détruire à notre guise, mais seulement lui parler sa propre langue. (Ref)

Voyez ? De quoi parle Brâncuși ? D’individualité. Je gage qu’il n’est pas possible de parler d’une peinture en tant qu’individualité, tandis que c’est tout à fait loisible pour une sculpture. 

Constantin Brâncuși, ”Prodigal son”, 1914, bois sur socle de pierre, 44.45 x 20.48 x 20.48 cm

Photographie d’époque (La Gazette Drouot) : 

“Prodigal son” fut la première sculpture en bois de Brâncuși. On s’éloigne (déjà) de la mimēsis.