There really is no such thing as Art. There are only artists. (Ernst Gombrich, 1950)
Il n’y a pas une telle chose que l’Art. Il y a seulement des artistes.
Il y a bien des années que je connais peintures et dessins d’Anne van der Linden. Comme souvent chez mézigue, il faut un déclic, quelque chose qui, littéralement, déclenche un arrêt sur images. Et cela s’est passé… il y a quelque jours. Contact : vrmm vrmm ! et c’est parti !
Anne van der Linden (ci-après VDL) se trouve aux antipodes d’une Tendance dans l’art contemporain (très prisée par les troisième et quatrième âge), à savoir celle qui consiste à présenter des œuvres gentilles, c’est-à-dire décoratives (« ça fera bien dans le salon ») et qui, surtout, ne posent jamais aucune question, n’interrogent jamais le medium. Et les stars féminines du moment (suivez mon regard) illustrent parfaitement cette Tendance “culturelle” ; on peut tout dévorer des yeux : rien ne pique, c’est consensuel, ainsi que se doit d’être une bonne attraction culturelle. Chez VDL, nous est proposée une autre limonade. Dans son trait, sa touche, tout est appuyé, contouré, et les chromies sont vives, souvent tranchantes, parfois criantes, et quant aux sujets, mon dieu !

Chez VDL (ici), comme chez Héraclite (mind you), les morts sont vivants, comme les vivants peuvent être morts. Les morts, soit leur représentation ad squelettam chez VDL, ont des relations sexuelles, prennent des fessées, lisent des histoires, bref, agissent comme tout un chacun dans le monde des vivants carnés.
Rappel pour les passionné.es (hi hi) :
Fragment 104 : L’homme s’allume une lumière dans la nuit, étant mort pour lui-même, la vue éteinte; vivant, il touche au mort, endormi, la vue éteinte; éveillé, il touche au dormant.
FR 106 : Immortels, mortels, mortels, immortels; vivant de ceux-là la mort, mourant de ceux-là la vie.
FR 107 : Sont le même le vivant et le mort, et l’éveillé et l’endormi, le jeune et le vieux; car ces états-ci, s’étant renversés, sont ceux-là, ceux-là, s’étant renversés à rebours, sont ceux-ci. (Héraclite, Fragments. Ref. en fin d’article).
Rimbaud disait que le poète doit se faire “Voyant”. Et si Anne van der Linden voyait dans le réel ce que l’on ne voit qu’à peine dans les films, ou les mythes (ou les “anciens” tableaux et gravures issus du Moyen-Âge et des Renaissances) ? Pour le dire autrement : Dans notre cerveau, enfin notre esprit (au sens de “mind”, depuis Locke, et donc de la Philosophy of Mind — XXe siècle), et surtout depuis l’invasion des médias dans nos psychés, constamment — et bien malgré nous — se chevauchent, s’entrecroisent images issues du réel, de la réalité, et d’autres réalités dans lesquelles nous ne sommes pas, entendez, au sens de participants ; nous ne participons pas (tous) à l’ensemble des horreurs qui se déroulent dans ce monde, aussi bien à trois pâtés de maisons qu’à 10 000 km ; cependant nous savons que cela existe : Nous avons des images, et des sons ! Le monde est terrible, et l’on peut en désespérer, en pleurer, mais aussi en rire ; et le renvoyer à ce qu’il est, un miroir. Mais il est encore trop facile de convoquer la simple image du miroir. Il s’agit d’un miroir quantique (licence poétique), dans lequel coexistent, cohabitent, copulent, plusieurs réalités, soit réelles, soit fantasmées : Qui ne se voit pas, jamais, de temps en temps, phantasmatiquement, en train de pratiquer sur autrui des actes inavouables, épouvantables ? Reconnaissez-le donc, même si, comme l’a dit Yehoshua, avoir une pensée déviante, c’est déjà pécher… Mais foin de ces pudeurs de gazelles de Judée, nous avons bien le droit de penser ce que nous voulons, et par contre, alors, d’hypostasier n’importe laquelle de ces pensées dans des formes sublimées, ce que font les artistes, comme par hasard ! (Les sociopathes n’ont pas appris à sublimer et c’est fort regrettable). Mais venons-en à notre première image, qui indique l’un des côtés lindéniens, à savoir l’humour. (Mais, comme disent les journalistes analphabètes : « Pas que !»)
Je décris rarement (l’évitant) vraiment ce que l’on “voit” au sens littéral, car je suppose toujours que les lecteurs sont dotés de globes oculaires mais de temps en temps, il faut bien s’y coller, de la manière la plus asymptotique possible, car parfois nommer, c’est détruire. Un vivant squelette et une femme se protègent — comme ils peuvent — d’une pluie de météorites. La femme ne voit pas, et pour cause, celui qui va lui fracasser l’arrière du crâne. Mais que font-ils dehors ? Surtout elle, car le squelette, direz-vous, est déjà mort. Oui, mais il vit quand même. Alors, à ce moment, vous choisissez votre tabac : Héraclite, histoire de fantômes, ou zombies ? Et pourquoi pas les trois, et vous m’emballerez cela, dit VDL. Notez que le chien s’en fiche complètement. Mais un regard trop pressé pourrait manquer la légère variation de registre chez VDL, comme on le remarque avec ces détails :

Ici, un effet que je dénommerais “l’effet Mario,”, c’est-à-dire répétitif automatique (Bon !, il y bien sûr la casquette). On remarque, en passant, les jolies traînées jaune-vert des météorites, totalement farfelues, mais c’est joli. Ensuite, second détail (télescopé) :

Vous voyez bien : Deux indices anthropomorphes abstractisés. Ça alors ! Et cela juste derrière un corps (la circassienne) qui n’est pas abstrait. (Je rappelle que tout art pictural, sculptural, photographique, etc., est abstrait, mais le lecteur comprend ce que je veux dire, sinon il cherchera sur ce site même, avec p.ex des indices ici. Merci. J’évite de me répéter quand cela est loisible). Donc, si l’on m’avait dit qu’il y avait des signes d’abstraction non-littérale chez van der Linden, je ne l’eus cru…

Il y a aussi, chez VDL, un versant féministe. [Je m’en suis enquis pour le vérifier, et l’artiste m’a confirmée que c’était venu très tôt, chez elle, le féminisme, et même que certaines artistes, plus tard, lui ont adressé une certaine reconnaissance. C’est dire]. L’image ci-dessus en est une occurrence. Le titre drôlatique en apparence (on connaît bien le “jus d’homme”), est proportionnellement inverse à l’horreur de la scène. Mais avec les talibans, ces tarés consanguins totalement tombés d’une autre planète (qui a vu atterrir l’appareil ?) ne seraient pas à ça près, après tout, si quelque part un texte secret leur enseignait qu’il faut presser les femmes jusqu’à… jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. N’est-ce pas ce qu’ils font, ces satanistes déguisés en religieux ? Imaginer deux secondes que les talibans fussent des femmes, avec un même traitement réservé aux hommes ; il y a longtemps qu’on leur aurait à toutes fait avaler leur bulletin de naissance. On remarquera tout de même la joyeuse verdure en lévitation, car, tout cela, rappelons-le, est bio ; le pressage de femmes est traditionnel.

Je me fais la remarque que nous laissons (depuis bien trop longtemps) aux media l’apanage du narratif de l’horreur, de l’absurdité du monde, de l’étrange, de l’extraordinaire, enfin surtout de celui dans lequel agissent des milliers de sociopathes, et alors, pourquoi retirer à l’art ce qui constituait aussi l’une de ses prérogatives, des Écritures, remplies de trucs dingues :
Juges 19:29 : Arrivé chez lui, il prit un couteau, saisit sa concubine, et la coupa membre par membre en douze morceaux, qu’il envoya dans tout le territoire d’Israël,
en passant par Jheronimus van Aken, Jan De Baen et son terrible tableau des frères de Witt, jusqu’à Otto Dix et ses épouvantables dessins de guerre, parmi d’autres sources… Vous me direz : « il y a les films d’horreur ». Certes. Cependant, si personne n’est obligé de regarder un film d’horreur, et à moins de se tenir “au courant” de rien, personne ne peut ignorer le lot quotidien, le seau quotidien de merdre (sic) que l’on nous déverse dans le mental et que nous redemandons chaque jour que Dieu (ou Satan) fait (il faut se rappeler que Dieu abandonnât la Création après le Péché originel…). Les images et paroles et rapports et témoignages et comptages des cadavres assermentés ne nous laissent aucune échappatoire ; on les prend dans les yeux, les oreilles, etc. À côté, de nombreux artistes nous racontent encore de belles histoires, et pourquoi pas ? Mais que faire de ce que Bataille appela la « part maudite », expression qu’il faudrait repenser à nouveaux frais. Bref. Ce que je veux dire c’est que très peu d’artistes prennent en charge la violence du monde. Or c’est (aussi) ce que fait van der Linden, mais pas dans sa version fasciste, comme l’avait prophétisé Walter Benjamin (1939), et qui nous a justement tous transformés en consommateurs fascistes-passifs :
Au temps d’Homère, l’humanité s’offrait en spectacle aux dieux de l’Olympe ; c’est à elle-même aujourd’hui, qu’elle s’offre en spectacle. Elle s’est suffisamment aliénée à elle-même pour être capable de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre. Voila l’esthétisation de la politique que pratique le fascisme.
VDL n’est pas une pornographe de cet acabit ; la plupart des choses qu’elle donne à voir sont impossibles, et pourtant elles existent. Comme ici :

Dans l’Entretien (ici), VDL ma confiée qu’elle avait trouvée, et trouve encore, beaucoup d’inspiration dans le livre de Stanislas Klossowski de Rola, Le Jeu D’or (ref. en fin d’article). Ainsi, l’image ci-dessus pourrait évoquer un corps siamois, mais une gravure dans le livre sus-dit, à savoir un corps humain bicéphale, est décrit comme hermaphrodite. Il faut dire que la gravure montre assez bien un visage masculin et un autre de type féminin ; cependant que la peinture semble nous montrer deux têtes masculines… Alors, serait-ce ici un indice entre homosexualité et “gémellité” ? (Une petite recherche m’apprend que Michel Tournier a rapproché « l’homosexualité » d’une « contrefaçon sans-pareil de la gémellité » dans son livre Les Météores, 1975). Bien sûr, chez VDL, il y a aussi des échos des contes, ces doux contes que nous connaissons tous, et dont elle réactualise la vision, tout en poésie :

Anne me disait que beaucoup de personnes ne retiennent que le sexe dans ses œuvres, comme s’il n’y avait que cela ; mais, comme nous en sommes convenus — réflexe assez classique — les gens ne voient que ce qu’ils veulent voir… Comme je l’ai dit, il y a une grande variété de thèmes chez elle, et il suffit de “scroller” (horreur !) sur son site pour s’en rendre conte (sic). Ici VDL télescope les épisodes, car quand le jeune Prince épouse Cendrillon, elle ne fait plus le ménage. Et Rappelons que son surnom, tout d’abord, est Cucendron (prononcez Cu-cendre-on), car :
Lorsqu’elle avait fait son ouvrage, elle s’allait mettre au coin de la cheminée, et s’asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu’on l’appelait communément dans le logis Cucendron. (Charles Perrault, Contes)
Comme par hasard, ce premier surnom aura disparu des versions infantiles… Notez donc, entre autres, les yeux de paon sur les feuillages, qui pour l’occasion, profitent de ce qu’il se passe de croustillant alentour. Les rats, myxomatosés, énormes. Et puis, le très massif corps de Cucendron, relativement au princier, qui, stupéfiée par l’amour ou décidément toujours autant aliénée, en train de passer brosse et serpillière mais sur un cours d’eau ! Est-elle bête à manger du foin ? On remarquera enfin, un classique chez VDL, les testicules en guise de pendants. Je vais me répéter, mais il y a chez VDL, décidément, de l’abstraction non-littérale, comme ici :

C’est (toujours) très curieux comment un artiste (au sens générique, rien de sexué, pitié !) décide d’abstractiser non-littéralement ceci et littéralement cela. En clair, VDL a fait en sorte que l’on reconnaisse deux personnages dans une barque. Soit. Gageons qu’il s’agit d’un homme et une femme, nus. Maintenant, dans quel “milieu” évoluent-ils ? Si vous me dites : « de l’eau », je vous dirais : « Pas sûr », ou bien : « Comment le savez-vous ? » Vous me répondrez : « C’est évident », et je vous ferai alors remarquer que vous n’avez pas encore compris la différence entre abstraction littérale et abstraction non-littérale. Mais ce n’est pas grave, vous avez le temps d’y réfléchir.
Nous pourrions continuer ainsi, d’image en image, car les saillies ne manquent pas (“no pun intended”), c’est-à-dire que les peintures et les dessins donnant lieu à interrogation sont foison. Deux derniers pour la route ?

Et là, étonnamment, avec l’aquarelle, c’est toute une douceur qui se présente, contredisant quelque peu mon propos du début… Où l’on s’aperçoit qu’il suffit de changer de medium pour “dire” des choses différentes. Par exemple, de telles nuances superposées, à l’acrylique, c’est impossible :

Les choses se compliquent. Nous croyions l’affaire ficelée : chez VDL, il y a le dessin (elle commence toujours par là), et ensuite l’acrylique. Oui mais : il y a l’aquarelle. Ça se complexifie, vous dis-je. Et pourquoi cette découpe de blanc autour des deux personnages ? Un clin d’œil vers le collage ? Je demande toujours des HD aux artistes, cela fait mon miel (mental), car ça permet de mieux rentrer dans les œuvres ; surtout quand on ne peut pas se déplacer façon “téléporteur” (de chez Star Trek). Et tenez !, voici encore un détail curieux :
Van der Linden a du métier, et je crois qu’il s’exprime aussi très bien, peut-être même mieux, avec l’aquarelle. Eh oui ! Encore une question : pourquoi y a-t-il différentes strates dans la dépiction, produisant cet effet que le bas du corps, mais aussi la main, et les pieds, traversent plusieurs milieux ? VDL ne fait pas cela “random”, comme disent les jeunes (je crois que je me répète), il y a une raison, et cette raison, c’est le métier (c’est un argument global, il faudrait questionner l’artiste). Moi, voyez, rien que ce détail, en apparence tout simple, ça me plaît beaucoup. Et ne pourra comprendre cela que celui ou celle qui aime vraiment l’art (les artistes, devrais-je dire, Maître Gombrich !).
Après cette incursion solennelle dans les arcanes du métier, terminons avec une note nataliste :

Refs/ Ernst Gombrich, The Story of Art, Phaidon, 1950 //// Héraclite, Fragments, édition M. Conche, PUF, 1986 //// Walter Benjamin, “L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique”, dernière version, 1939, Folio Gallimard //// Stanislas Klossowski de Rola, Le Jeu D’or. Figures hyéroglyphiques et emblèmes hermétiques dans la littérature alchimique du XVIIe siècle, Thames & Hudson, 1997
Entretien : ici
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