Dans l’atelier d’ Hervé Auzaneau. Cosmos et Empédocle, ou comment mettre un point à côté de l’autre ?

Hervé Auzanneau dessine. Tous les jours. Sur de grand ou petits formats. Mais tous les soirs sur son carnet. Il y a des années qu’il n’a pas exposé (ici), mais il ne court pas après. Il dessine, il en a besoin. Et c’est déjà ça. Dans son atelier, je regarde ses dessins. Certains me parlent, d’autres non. Cest ainsi. C’est toujours ainsi. J’opère ma sélection.     

Hervé Auzaneau, sans titre, feutre, 100 x 70 cm, photo Mychkine
Hervé Auzanneau, sans titre, encre de Chine, gouache, 100 x 70 cm

Avec ces deux images, nous avons presque l’entière taxonomie du dessin chez Auzanneau. En cherchant bien, on peut voir des formes, des constrastes plus appuyés, évoquant d’autres formes dans les formes, ou bien d’autres formes dans l’informe. On pourrait appeler cela une “Cosmologie labyrinthique”. Un cosmos à hauteur de main. Le cosmos est très divers. Nous n’en avons ici que des aperçus. On ne peut pas dessiner l’entier cosmos.

Le cosmos, κοσμος, cela veut dire « ornement, couronne, ordre ». L’antonyme de cosmos, c’est « chaos », paraît-il. C’est donc curieux, parce que, dans le cosmos, il n’y a pas que de l’Ordre. Loin s’en faut. C’est aussi un sacré bordel. Mais Auzanneau, c’est curieux, ou pas, le cosmos, il le contient. C’est un cosmos chaotique contenu. Dans quoi ? Les limites du double cadre (feuille et limites physiques de l’inscription dans l’espace — ce n’est pas redondant). Le premier dessin, on pourrait presque le croire d’une empreinte de télescope, quand elles étaient en noir et blanc (Constellation d’Hantaï).    

Parfois, le cosmos prend la forme d’un dolmen, ou d’un galet préhistorique poli (le cosmos est facétieux) :

Hervé Auzanneau, sans titre, feutre Pentel, 42 x 29,7 cm, photo Mychkine

 

L’énergie noire, ou énergie sombre — “dark energy”, encore du cosmique, on distingue aussi la matière noire — vient de l’intérieur, entendez, du centre de la page ; et se répand, conquiert l’espace, et puis, pour des raisons mystérieuses, décidément, elle est contenue, ou se contient (pourquoi l’énergie ne pourrait-elle pas se contenir tout autant qu’elle contient ?). On note, aux abords, une dissipation de l’énergie noire. On dit alors que l’énergie frisotte (en haut, voyez ?).

Parfois une forme en volume se dégage (en haut à l’extrémité gauche ↓), comme une empreinte, ou bien, peut-être, une ébauche d’organe :

Hervé Auzanneau, sans titre, feutre Pentel, 42 x 29,7 cm, photo Mychkine

Il semble que toute la forme, quasi organique, devait y aboutir ; à cette bouche.

Et il peut arriver que, dans le cosmos, l’énergie noire se transforme en arbre :

Hervé Auzanneau, sans titre, feutre Pentel, 29,7 x 21 cm, photo Mychkine

C’est logique, c’est l’arbre Monde, Yggadrasil. Même le dieu Odin s’y est accroché (neuf jours), pour comprendre un truc.

 

Hervé Auzanneau, sans titre, feutre Pentel, 42 x 29,7 cm, photo Mychkine

 

Il y a plusieurs dimensions dans l’Espace. Dans le microcosme aussi. La théorie des cordes annonce dix, onze ou vingt-six dimensions. Le dessin, ici, et je suppose qu’Auzanneau n’y faisait pas référence, a plusieurs dimensions. Il s’agit bien sûr du fameux illusionnisme traditionnel. À un moment, puisque l’artiste m’a confié qu’il « tournait » autour du dessin en ces quatres côtés, il faut bien comprendre qu’il n’y a, comme dans l’Espace, ni haut ni bas dans ses dessins. 

Celui-ci est assez spectaculaire. C’est, semble-t-il, un instantané de l’énergie noire sur une grande surface :

Hervé Auzaneau, sans titre, feutre, 150 x 100 cm, photo Mychkine

Comment mettre un point à côté de l’autre ? (Il faut se répéter cette question, c’est l’enfance du dessin). Quel espace laisser entre les noirs ? (Même type de question). Donc ici, y a-t-il plus de noir que de blanc ? Auzaneau doit bien se reculer, évaluer les zones à davantage remplir, et d’autres à laisser vierges. Nous avons-là une sorte de pointillisme orbital, qui montre la lumière autant qu’il la parasite. C’est encore une lutte, une lutte cosmique, que le philosophe présocratique Empédocle avait ainsi décrit ; l’univers est constamment agité par deux entités cosmologiques antagonistes : 

Empédocle déclare que l’ ordonnance du monde est administrée par la Haine qui est malfaisante, et que l’autre, intelligible, est gouverné par l’Amitié. 

Auzanneau a souhaité que soit reproduit en quatre versions ce dessin. Soit :

Hervé Auzanneau, sans titre, feutre Pentel, 42 x 29,7 cm, photo Mychkine

Sorte de yinyang imbriqué retrouvant sa forme presque traditionnelle. Auzanneau ne m’a absolument pas parlé du yinyang (prononcez “yinyong”), c’est pour ma part ce que j’y vois. C’est un peu téléphoné ? Ce n’est pas moi qui dessine. Le yinyang, c’est encore une histoire de lutte, plutôt, de lutte pour l’harmonie, et traditionnellement  — c’est-à-dire dans la Chine ancienne —, les deux couleurs du yinyang sont le noir et le blanc, chacun symbolisant des forces et faiblesses, mâle et féminin, contenant et contenu, comme on sait, mais aussi plein d’autres, jusqu’au cosmos, décidément :

L’Empereur Jaune affirme que le yinyang est le Dao du ciel et de la terre, le filet (gangji) des dix mille choses, le parent (fumu) des transformations, l’origine (benshi) de la vie et de la mort, et la résidence (fu) de l’esprit et de la perspicacité. 

 

RefsLes Présocratiques, Pléiade, Gallimard, 1988 /// Robin R. Wang, YinyangThe Way of Heaven and Earth in Chinese Thought and Culture, Cambridge, 2012