Entretien avec Céline Cléron, sculptrice, mais pas seulement…

Léon Mychkine : je regarde vos “Ruines du palais”, sur votre site, c’est excellent.

Céline Cléron, “Les ruines du palais”, 2025, caramel, sucre et isomalt, métal, 141 x 34 x 9 cm / 149 x 30 x 9 cm / 128 x 33 x 15 cm. Réalisé avec l’aide de Monsieur Caramel, Paris 18e. Courtesy Galerie Papillon, Paris
Céline Cléron, “Les ruines du palais”, 2025, caramel, sucre et isomalt, métal, 141 x 34 x 9 cm / 149 x 30 x 9 cm / 128 x 33 x 15 cm. Réalisé avec l’aide de Monsieur Caramel, Paris 18e. Courtesy Galerie Papillon, Paris
Céline Cléron, “Les ruines du palais”, 2025, caramel, sucre et isomalt, métal, 141 x 34 x 9 cm / 149 x 30 x 9 cm / 128 x 33 x 15 cm. Réalisé avec l’aide de Monsieur Caramel, Paris 18e. Courtesy Galerie Papillon, Paris 

Mais comment partez-vous ? Sur les mots ou sur la chose, d’abord ?

Céline Cléron : Ça dépend. Il n’y a pas de règle. Parfois, c’est une image ou un objet, qui va me servir d’impulsion, à créer une sculpture et parfois c’est plus un mot que je vais glaner, que je vais lire, une phrase, que je vais extraire, et qui va donner lieu, de manière poétique, peut-être à un objet, une installation, une sculpture… C’est vraiment un va-et-vient, c’est un peu un jeu. Et parfois les sculptures n’ont pas de titre

LM: Est-ce que cela vous vient le matin, en vous réveillant ? Vous vous dites « tiens j’ai une idée je vais faire ça ou c’est en travaillant différents trucs ? »

CC: Alors, par exemple, et par rapport aux sculptures en sucre, c’était une intention que j’avais eue lors d’une résidence, et ça vient souvent comme ça, parce que l’on se retrouve dans un univers qui n’est forcément le nôtre. Et c’était le cas ici. J’ai été invitée par le lieu d’art contemporain “Hors [  ] cadre”, à Auxerre, qui chaque année choisit un artiste pour une résidence d’artiste et le déplace au sein du Lycée Vauban, Lycée d’excellence des métiers de l’hôtellerie et de la restauration, et j’avais le choix entre plusieurs ateliers, et très vite je me suis tournée vers la pâtisserie [rire] 

LM: tiens donc ! [rires]

CC: j’adore le sucre, un peu trop, et je me suis rendu compte que le sucre, c’est un matériau qui avait de vrais similitudes avec des matériaux que l’on peut utiliser en sculpture, comme le verre, par exemple, 

LM: oui il y un côté fluide, fondu 

CC: voilà c’est ça, l’apparence du sucre coulé ressemble à du verre. Et on s’en sert beaucoup dans le cinéma, dans les cascades, quand quelqu’un traverse une vitre, c’est du sucre. On casse une bouteille sur la tête, c’est du sucre. Donc j’ai mêlé deux choses qui me nourrissent, à savoir le rapport à l’antique, et le rapport à un matériau. Et de la même manière, depuis très longtemps, j’avais envie d’évoquer les intailles romaines, qui sont ces portraits romains qui sont gravés dans les pierres, les agates, ou encore les coquillages, ce qu’on appelle alors des camées ; et le sucre venait parler de dissolution, puisque cela fait référence à un plaisir immédiat, éphémère. Donc il y avait ce rapport entre Chute des Empires, et dissolution.  

LM: [rire] une dernière sucette pour la route.

CC: oui, c’est ça.

LM: [rire]

CC: c’est vraiment une série que je débute, donc je suis encore en train de la travailler. J‘ai modelé d’abord la tête en argile, réalisé le moulage en silicone, et ensuite procédé au coulage en sucre, avec un pâtissier. C‘était une manière de revisiter les formes du passé, comme souvent dans mon travail, et de le faire dialoguer, au présent. 

LM: oui, il y a souvent un rapport au passé, comme par exemple vos dessins au sable dans des urnes en “verre soufflé”, ça on se demande vraiment comment vous avez fait pour obtenir ces trois visages ? On se dit que c’est un travail de dingue…

CC: oui, c’est un peu un travail de psychopathe. [Rires]

LM: [rire]

Céline Cléron, “Sans titre”, 2017-2020, verre soufflé, sable, dimensions variables, verre soufflé par les infondus. Courtesy Galerie Papillon, Paris

CC: c’est un travail avec le sable, et le temps. Essayer de réaliser un dessin au sable, comme on en voit dans les bouteilles très kitsch que l’on ramène de voyage. Et pour expliquer techniquement comment ça se passe, j’ai fait réaliser les vases, en verre, inspirés de formes antiques. J’ai fait appel à des souffleurs de verre. Et ensuite j’ai utilisé deux sables ; un sable naturel et un sable noir, plutôt volcanique, et l’idée c’est de tenter de retenir la présence d’un dessin, en tout cas le regard, ou l’essence d’un visage, à travers des superpositions de sable. 

LM: ça doit prend un temps fou

CC: c’est assez lent, c’est méditatif, et archéologique aussi, parce que suis au dessus du vase, je me suis fabriqué mes outils, j’ai des petits entonnoirs, des pipettes, des cuillères. Et ce qui est beau dans ce travail, c’est que c’est un dessin en suspens, il n’est jamais figé. Entre le moment où je pars du bas et où je termine par le haut de la tête, il y a des centaines d’expressions différentes qui passent. 

LM: c’est vraiment étonnant chez vous, je trouve, cette plasticité des œuvres, par exemple on passe de cette main de sable 

Céline Cléron, “Sans titre (main)” [i.e., la main même de l’artiste], 2020, verre soufflé, sable, 34,5 x 16 x 16 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris 

à cette bulle de verre sur un meuble

Céline Cléron, “Fabula”, 2018, meuble en bois, verre soufflé, 100 x 43 x 33 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris

on passe à “l’horizon des événements”, avec un squelette de serpent sur des montagnes russes. Il n’y a aucun rapport entre tout ça 

Céline Cléron, “L’horizon des événements #2”, 2017, squelette de python, bois (chêne, hêtre), 175 x 60 x 128 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris
Céline Cléron, “L’horizon des événements #2”, 2017, squelette de python, bois (chêne, hêtre), 175 x 60 x 128 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris

CC: en apparence

LM: oui, en apparence. Alors justement, quel est le rapport ? 

CC: c’est vrai que les pratiques et les médiums sont multiples et presque infinis, ça dépend de l’idée que je vais avoir.

LM: oui, et c’est très bien !

CC: je ne me restreins pas du tout à une technique ou à un médium, et d’ailleurs je ne pourrais pas le faire. Donc, il y a différentes familles de sculpture. Il y a des sculptures où je suis vraiment en rapport avec l’objet, et son détournement, mais ça c’est quelque chose qui revient quasiment tout le temps. Et il y a parfois une sculpture plus expérimentale, où j’hybride encore plus, quand je travaille avec l’animal, le vivant, quand je fais intervenir d’autres acteurs.

LM: comme la vidéo avec le chien, par exemple ?

CC: exactement. C’est la vidéo “80 %”, où on suit un chien-loup, qui est loup à 80%. Et on voit ce chien sortir du bois, et venir déambuler dans l’un des plus vieux cimetières pour animaux, qui est le cimetière d’Asnières-Sur-Seine. C’est un lieu complètement incroyable, qui existe depuis les années 1930, et qui est encore en activité.

LM: on dirait des tombes pour êtres humains.

CC: c’est exactement la même chose, en format réduit. Et les gens viennent toujours y enterrer leurs animaux. Je crois que le chien de Houellebecq est enterré-là. Il y pas mal de chiens assez connus, comme Rintintin..

LM: ah oui Rintintin ? Ça alors…

CC: ou des chiens morts après avoir accompli des actes de bravoure pendant la guerre. 

LM: il y a Mabrouk peut-être aussi non ?

CC: peut-être, mais je ne l’ai pas vu.

LM: Il y même un Fantômas !

CC: et l’idée de la vidéo, c’était de réinjecter un peu de sauvage dans un lieu où il n’y en a plus du tout. Et d’ailleurs le chien ne se sentait pas bien du tout pendant le tournage.

LM: ah il devait trop sentir la mort…

Céline Cléron, “80%”, 2021, co-réalisé avec Antoine Bonnet vidéo HD, 5min20. Édition de 3+1 EA. Courtesy Galerie Papillon, Paris

CC: ce rapport à l’animal, dans mon travail, il est de différentes natures. Ça peut être le détournement de l’objet zoomorphe, ça peut être dans le dessin, ça peut être l’animal qui vient parler de nous, un peu comme dans les fables. Et en fait, pour répondre à votre question, ce qui réunit tous ces objets, c’est cette pratique d’hybrider, d’associer, de métamorphoser, mais il y a quand même un effort de conserver quelque chose de l’objet dans son histoire.  

LM: mais, je me répète, mais votre variété est vraiment très étonnante, et, comme je vous l’ai dit, j’aurais presque écrit sur tout… 

CC: merci. On peut parfois être un peu perdu dans toute cette différence. 

LM: je trouve que c’est vraiment une très grande richesse que vous avez, et cette pertinence que vous avez, comme par exemple avec “L’aire de rien”. “L’aire de rien”, vraiment, c’est quasiment génial. 

CC: c’est un instantané, pas une mise en scène.

Céline Cléron, “Aire de rien”, 2022, photographie couleur contrecollée sur aluminium, 40 x 53 cm encadré. Édition de 3 + 1 EA. Courtesy Galerie Papillon, Paris

LM: et là on se dit « mais qu’est-ce que ça fait là ?»

CC: c’est exactement la question que je me suis posée quand je l’ai vue. C’est au bord d’un lac gelé, en Suède.  

LM: ah d’accord… Et pour terminer, y a-t-il, parmi toutes vos pièces, l’une qui vous tient particulièrement à cœur, comme on dit ?

CC: il y a en plusieurs. Mais l’une des pièces les plus importantes, pour moi, c’est la pièce avec les abeilles

LM: “La Régente”

Céline Cléron, “La Régente”, 2010, tissu, cire d’abeille et miel, tubes acryliques, bois, verre. Sculpture : 35 x 54 x 45 cm. Vitrine 160,5 x 72 x 61,5 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris

CC: qui a marqué aussi un processus assez long. Il y a une temporalité qui est celle des abeilles, donc qui crée un temps différent du mien. Donc j’associe un autre temps, qui est celui de l’animal. C’est une pièce importante pour moi, parce qu’elle est encore plus expérimentale, plus hybride. Donc là j’associe un élément de costume de la Renaissance à l’univers des abeilles, en passant par la figure de la reine. 

LM: la ruche, les plis

Céline Cléron, “La Régente”, 2010, tissu, cire d’abeille et miel, tubes acryliques, bois, verre. Sculpture : 35 x 54 x 45 cm. Vitrine 160,5 x 72 x 61,5 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris

CC: les mots, puisque les collerettes alvéolées s’appellent des « fraises », et ça s’appelle aussi un « col ruché ». Je l’ai appris en cherchant.

LM: mais cette pièce, quand vous l’exposez, il y a du vivant dedans, non ? Il n’y en a plus ?

CC: elles sont dans des vitrines, présentées comme des reliques. Le vivant est encore présent par la construction en cire des abeilles.

LM: je veux dire, vous ne l’avez jamais exposé avec des abeilles vivantes ?

CC: non, j’aurais adoré. Au départ ce devait être une performance, mais cela ne s’est pas fait. Je voulais faire porter cette collerette à un acteur, qui aurait vaqué à une occupation, et cette collerette aurait été comme un essaim portatif, on aurait vu des abeilles rentrer et sortir du col. Mais cela ne s’est pas fait. Mais à force de chercher comment faire, en regardant par exemple ces vidéos de concours de “barbes d’abeilles”, aux États-Unis ; j’ai compris que cela pourrait fonctionner en capturant la reine et en la dissimulant. Dans ce cas là, les abeilles ne sont pas dans un rapport offensif, mais défensif, et donc elles ne piquent pas.

Une recette de Céline Cléron : Assemblage raffiné, pointe de readymade, sauce native, tamis d’humour

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