Journal #15. Cynthia Fleury et Trump. La philosophie est dans l’escalier

Quand on considère encore que certaines émissions de télévision peuvent aider à réfléchir, à apprendre des choses, il peut arriver de regarder “En société” suivi de “C politique” (vive la langue française !) sur la chaîne France 5. Ce fut le cas dimanche 11 janvier dernier. Le sujet principal était Trump. Parmi les invités, certains prestigieux, notamment la philosophe Cynthia Fleury, était la première dans “En société” (ici). Comme elle est aussi psychanalyste, nous avons eu quelques saillies psychologisantes, mais rien sur la politique de Trump, et l’analyse se basait, ça tombait bien, sur ce que Trump a récemment déclaré durant un grand entretien avec des journalistes du New York Times (08 01 25, avec Zolan Kanno-Youngs, Tyler Pager, Katie Rogers and David E. Sanger), où il a notamment dit :   

Je n’ai pas besoin de loi internationale,

et 

Ma propre morale. Mon propre esprit. C’est la seule chose qui puisse m’arrêter.

Pain béni pour Fleury qui, avec Trump, confirmait sa thèse du moment, à savoir celle du “grotesque” (12:52). On ne comprend pas très bien, voire pas du tout, comment la catégorie du grotesque peut résumer Trump. Certes, Trump est (aussi) un clown, un showman, qui n’a jamais peur du ridicule. Mais il n’est pas que cela. Et si c’est un clown, c’en est un de film d’horreur, comme dans Clown, de Job Watts (2014). Trump fait rire son auditoire conquis, avec son humour d’adolescent inculte et attardé, mais il ne fait rire que sa cour, c’est-à-dire un auditoire aussi vulgaire et graveleux que lui.  

Avant d’arriver au second taxon trumpien, et comme le sujet de l’émission porte aussi sur la capture de Maduro au Vénézuéla, Fleury, interrogée à ce sujet, montre clairement qu’“elle n’a pas fait ses devoirs” (expression étasunienne), en affirmant que l’invasion du Vénézuéla n’est liée qu’à la propre conviction personnelle de Trump et de rien d’autre. Nous allons bien voir qu’il n’en est rien. Voici donc qu’au caractère grotesque trumpien Fleury ajoute autre chose : Trump a une personnalité « pronoïaque » ; le mot est lâché à 14:42. L’adjectif, fort peu connu, fait son petit effet. Que signifie-t-il ? « C’est l’inverse de la paranoïa, dit-elle, Trump pense conspirer au bien, il pense même que l’univers l’a sans doute élu pour faire quelque chose sur cette planète, qui serait la réorganisation du monde et notamment la grande réactivation de l’Amérique ». La notion n’est pas nouvelle chez Fleury, elle l’a cite déjà en 2010, dans un entretien au NouvelObs :  

Comme disent les Anglo-Saxons, les hyper-individus présentent souvent une personnalité pronoïaque, convaincue de son propre talent et d’être la pierre de touche de l’événement. Dans un monde qui abat les certitudes, la certitude de son propre génie est certes momentanément une force mais principalement une insuffisance. Surtout pour un chef d’Etat, cela ne permet pas le décentrement nécessaire pour incarner symboliquement le peuple.

Tout cela est bel et bon, comme on dit, mais Fleury donne l’impression que Trump décide de tout, tout seul, tel un roi. Mais les choses sont tout de même beaucoup plus complexes. S’il est patent qu’il a une liberté de parole absolument insensée — Trump est dénué de Surmoi —, il n’a pas toute latitude pour agir et, comme on sait, on a beau mettre le terme de « performatif » à toutes les sauces, il y a parfois loin de l’élocution à l’agir propre. Ainsi, l’intervention spectaculaire au Vénézuéla n’est pas (qu’)une idée de Trump ; elle est intégrée au Programme auquel, en tant que Vecteur principal, il a adhéré. Et ce programme, dont personne n’aura parlé dans les deux émissions, c’est le “Project 2025”, issu de l’Heritage Foundation (information ici). Tout a été donc fait pour que Trump, une fois réélu, mette en œuvre le “Project 2025”, dont voici la page de titre : 

Ce “Project”, rédigé par 34 auteurs, compte 920 pages ! Il est bien clair que Trump ne les a pas lues, cependant qu’il se trouve des conseillers pour lui expliquer les grandes lignes, à petites doses, parce que Trump met du temps à comprendre, ou bien est tellement distrait qu’il a des difficultés pour se concentrer, sauf devant Fox News, dont nous savons que, durant son premier mandat, pendant qu’il dégustait sa nourriture favorite — des hamburgers — il captait telle ou telle idée, à tel point qu’il est devenu un véritable marronnier de dire que Trump prenait beaucoup de ses “idées” relativement à sa politique, chez Fox News ! N’oublions pas cependant que, durant ce premier mandat, Steve Banon était une éminence grise de Trump. Et c’est aussi durant ce premier mandat que l’on n’a fini par apprendre qu’il ne lisait pas les “briefings”. Chaque jour, le POTUS (President Of The United States) prend connaissance du “President’s Daily Brief” (PDB). Il le lit, et en parle avec ses collaborateurs. C’est un document confidentiel qui traite de sujets importants, sensibles, voire ultra-secrets, et sur lesquels on attend l’avis du POTUS. En 2014, le Président Obama avait demandé à le recevoir sous forme imprimée. Il le lisait le soir, et en parlait le matin avec son équipe. Quand Trump lui a succédé, on a continué à lui fournir de cette manière les PDB. Stupeur ! On s’est aperçu que Trump ne le lisait pas. Les informations quant à la capacité de concentration chez Trump ont largement été relayées dans les medias intelligents, c’est-à-dire objectifs au mieux, tels CNN, ou encore MSNBC, avec l’inégalée Rachel Maddow. Et ces informations, parmi bien d’autres, auront été communiquées par un auteur anonyme, ancien employé de haut niveau à la Maison Blanche, qui fit paraître, dans The New York Times du 08 septembre 2018, un article anonyme titré : “I Am Part of the Resistance Inside the Trump Administration”. En 2019, le même auteur fait paraître, chez Twelve, une branche du Hachette Book Group, cet ouvrage :

Une semaine avant les Élections Présidentielles étasuniennes de 2020, l’auteur révéla son nom, Myles Taylor, ancien fonctionnaire ayant travaillé sous les administrations de George W. Bush et de Donald Trump, nommé au sein du département américain de la Sécurité intérieure (DHS) de 2017 à 2019 sous la première administration Trump, et recruté par l’ancien secrétaire du DHS et chef de cabinet de la Maison Blanche, John F. Kelly, où il a occupé le poste de conseiller principal.

Et voici donc ce qu’écrit l’auteur de “A Warning” au sujet des briefings :

Prenons l’exemple d’une réunion d’information avec le président des États-Unis, une expérience indescriptible. Dans n’importe quelle administration, les conseillers souhaitent légitimement être préparés à un tel moment. Il s’agit de la personne la plus puissante du monde. Avant de s’entretenir avec lui, il est essentiel de s’assurer d’avoir bien préparé ses points principaux et un ordre du jour précis. On s’apprête à discuter de sujets cruciaux, parfois de vie ou de mort, avec le dirigeant du monde libre. Un moment de gravité et de détermination absolues. Sous l’administration Trump, les choses ne se déroulent pas ainsi. Les réunions d’information avec Donald Trump sont d’une toute autre nature. Dès le début, on a demandé aux chargés de ces réunions de ne pas envoyer de documents volumineux. Trump ne les lirait pas. Il était également interdit d’apporter des résumés au Bureau ovale. Si des documents papier étaient indispensables, PowerPoint était privilégié, car il a une mémoire visuelle. « Très bien », s’est-on dit, « les dirigeants ont des méthodes d’apprentissage différentes. » On a ensuite demandé aux responsables d’alléger les présentations PowerPoint. Le président ne pouvait pas assimiler trop de diapositives. Il lui fallait plus d’images pour capter son attention, et moins de mots. Puis, on leur a demandé de réduire le message global (sur des sujets complexes comme la préparation militaire ou le budget fédéral) à trois points principaux. Bof, c’était encore trop. Rapidement, les conseillers de l’Aile Ouest échangeaient leurs « meilleures pratiques » pour réussir dans le Bureau ovale. Le conseil le plus pertinent ? Oubliez les trois points. Arrivez avec un seul point principal et répétez-le sans cesse, même si le président s’égare inévitablement, jusqu’à ce qu’il comprenne. Ramenez constamment la conversation à ce point. UN SEUL point. Juste celui-ci. Parce qu’on ne peut pas focaliser l’attention du commandant en chef sur plus d’une chose à la fois pendant une réunion, compris ?

La question, que ne pose pas Fleury, et que ne pose jamais aucun journaliste français, c’est Comment, avec le niveau intellectuel dont il est doté, Trump arrive-t-il à mettre en place la moindre politique que ce soit ? Eh bien il est aidé, nous l’avons dit, et il est piloté par les engagements qui le lient au “Project 2025”. Autrement dit, si Trump donne toujours l’impression qu’il est seul à décider, que tout le pouvoir dont il dispose lui appartient personnellement, c’est bien parce qu’on lui laisse jouer ce rôle de showman auquel il s’est habitué depuis le temps qu’il est une personnalité médiatique, bien avant sa mise en orbite par le Parti Républicain. Il jouit de ce rôle à l’envi, mais il sait parfaitement qu’il est “encadré”. Et justement, au sujet du Vénézuéla, voici ce que l’on peut lire à la page 181 du “Project 2025” :

La République bolivarienne du Venezuela 

Autrefois modèle de démocratie et véritable alliée des États-Unis, la République bolivarienne du Venezuela (Venezuela) s’est quasiment effondrée sous les régimes communistes de feu
Hugo Chávez et de Nicolas Maduro. Au cours des 24 années qui se sont écoulées depuis la première élection d’Hugo Chávez à la présidence du Venezuela en 1999, le pays a violemment réprimé les citoyens et les organisations pro-démocratie, anéanti son économie autrefois riche en pétrole, renforcé les cartels criminels nationaux et contribué à alimenter une crise des réfugiés à l’échelle du continent. Le Venezuela est passé du statut de l’un des pays les plus prospères, sinon le plus prospère, d’Amérique du Sud à celui de l’un des plus pauvres. Ses dirigeants communistes se sont également rapprochés de certains des plus grands ennemis internationaux des États-Unis, notamment la RPC et l’Iran, qui cherchent depuis longtemps à s’implanter sur le continent américain. En effet, le Venezuela nous rappelle à quel point les institutions démocratiques peuvent être fragiles lorsqu’elles ne sont pas entretenues. Pour endiguer le communisme au Venezuela et aider les partenaires internationaux, la prochaine administration doit prendre des mesures importantes afin de mettre en garde les responsables des exactions communistes au Venezuela, tout en œuvrant pour aider le peuple vénézuélien. La prochaine administration doit s’efforcer d’unir l’hémisphère contre cette menace importante, mais sous-estimée, dans l’hémisphère Sud.

C’est moi qui ai souligné cette dernière partie, car elle prévoit, dès 2023, comment le prochain POTUS devra agir face au Vénézuéla, pour le bien de la démocratie et du peuple vénézuélien, évidemment. On note l’expression « unir l’hémisphère ». Qu’est-ce à dire ? Le “Project” prévoit des tâches très précises concernant les Agences gouvernementales et concernant, par exemple, le Département d’État, dont voici l’un des axes qu’il devra développer :

Département d’État : Autoriser le DHS [i.e. Department of Homeland Security] à piloter l’engagement international dans l’hémisphère occidental sur les questions de sécurité et de migration. Par ailleurs, il convient de réagir rapidement et fermement face au refus des pays récalcitrants d’accepter les personnes expulsées, en imposant des sanctions sévères jusqu’à ce que ces personnes soient effectivement acceptées pour le retour (et non pas seulement promises).

[…]

AUTRES ENGAGEMENTS INTERNATIONAUX

Hémisphère occidental. Les États-Unis ont tout intérêt à ce que l’hémisphère occidental soit relativement uni et économiquement prospère. Néanmoins, la région compte aujourd’hui un nombre considérable de régimes socialistes ou progressistes, incompatibles avec les politiques de liberté et de croissance menées par les États-Unis et d’autres pays voisins, et qui représentent une menace croissante pour la sécurité de l’hémisphère. Une nouvelle approche est donc nécessaire, qui permette simultanément aux États-Unis de se repositionner au mieux de leurs intérêts et d’aider les partenaires régionaux à entrer dans un nouveau siècle de croissance et d’opportunités.

On note que le prochain mandat devra toujours être, bien entendu, placé sous l’égide de la démocratie, du moins c’est ce que l’on peut être raisonnablement être conduit à penser quand on lit l’expression « politiques de liberté ». Mais peut-être traçons-nous trop vite une ligne directe entre « politiques de liberté » et « démocratie, », car, après tout, les Républicains étasuniens ont une conception très plastique de la démocratie… Mais à-propos, le mot apparaît-il dans le “Project” ? Vingt-et-une fois. Sur un document format A4 de plus de 900 pages, c’est vraiment chiche. Au fait, on peut le consulter, le lire, le télécharger, ici.

Dans l’émission “C politique” (ici), se trouvait Nastasia Hadjadji, journaliste, qui vient de faire paraître, avec Olivier Tesquet, le livre Apocalypse nerds. Comment les techno fascistes ont pris le pouvoir (Éditions Divergentes). Parmi ces cinq invités, c’est bien elle qui apportait quelque chose de pertinent relativement à l’époque étasunienne, car oui, Trump, et cela Fleury ne l’a pas dit non plus — et c’en serait presque grave —, Trump est un fasciste. Et si le néo-fascisme (les saluts fascistes de Banon, ou encore de Musk, ne sont pas anecdotiques) et le techno-fascisme font si bon ménage, c’est parce que Trump, là encore, en est le premier Vecteur. Et qu’est-ce que l’“Attaque du Capitole” si ce n’est pas une sorte de “Marche sur Rome” ? Hélas !, Nastasia Hadjadji aura été certainement celle qui aura pu le moins s’exprimer et, doublement hélas !, il ne sera jamais venu à l’esprit de Thomas Snégaroff d’interroger la journaliste au sujet, justement, du fascisme, et en quoi, il y avait fascisme ? Et c’est bien dommage.

Un indice : 

Capture d’écran de la chaîne étasunienne ABC. John Kelly, ancien Général des Marines et ancien Chef de cabinet de Donald Trump, avait été nommé directeur de la Sécurité intérieure (Homeland Security) de 2017 à 2019. Vidéo ici

 

En Une : Capture d’écran (retravaillée) de la Une du journal Hamburger Morgenpost du 08 11 2016 :

 

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