Quand on “découvre” les photographies de piscines de Yohann Gozard, on ne peut éviter l’esprit (‘mind’) de produire un flash “piscines → Elmgreen & Dragset”. Seulement, les piscines desdits n’offrent rien d’autre que leur propre tautologie. À la question « Que voyons-nous ? » la réponse ne peut être que : « Une piscine. » Donc, A = A. Exemple :

Passons sur le titre pour le moins putassier — “Van Gogh’s Ear”. Qu’eut-il pensé, lui ou son fantôme, s’il s’en était venu à voleter autour du Rockfeller Centre ? Même si, de manière hippotracée, la forme de la piscine pourrait évoquer celle d’une oreille, pourquoi diable convoquer Van Gogh ? Ici, le duo veut éviter la tautologie avec son titre asymétrique, qui conduirait à une contradiction (voir plus bas avec Ludwig), mais c’est bien trop grossier pour que cela fonctionne (sans mentionner, du pur point de vue humain, l’irrespect inclus dans la démarche du duo pour la souffrance d’un artiste — ce n’est pas tous les jours que l’on se tranche l’oreille, en l’occurrence dix-huit mois avant de se suicider. Il y a là une détresse que l’on peut difficilement tourner en dérision.)
Il est tentant de considérer la forme d’une équation comme la forme des tautologies et des contradictions, car il semble que l’on puisse dire que x = x est évidemment vrai et que x = y est évidemment faux. La comparaison entre x = x et une tautologie est bien sûr meilleure que celle entre x = y et une contradiction, car toutes les équations mathématiques correctes (et « significatives ») sont en fait de la forme x = y. Nous pourrions appeler x = x une équation dégénérée (Ramsey a très justement appelé les tautologies et les contradictions des propositions dégénérées) et en effet une équation dégénérée correcte (le cas limite d’une équation). En effet, nous utilisons des expressions de la forme x = x comme des équations correctes, et lorsque nous le faisons, nous sommes pleinement conscients qu’il s’agit d’équations dégénérées. Dans les preuves géométriques, il existe des propositions dans le même cas, telles que « l’angle α est égal à l’angle β, l’angle γ est égal à lui-même… ». (Ludwig Wittgenstein, Philosophical Grammar, 1933).
Dans la série des piscines de Gozard, certaines images ressortent à la tautologie, d’autres non, et c’est justement cette autre sorte qui m’intéresse. Cette autre sorte, c’est ce qui peut caractériser l’œuvre d’art, soit, justement, un “sortal”, “so-called ‘sortal’ — work of art”, comme la qualifie le philosophe Nick Zangwill, Aesthetic Creation, 2007. L’adjectif “so-called” marque un léger doute quand à la justesse de l’emploi du mot ‘sortal’, mais, il nous convient bien. One more? Nous trouvons chez Locke (1690), cette indication :
But, it being evident that things are ranked under names into sorts or species, only as they agree to certain abstract ideas, to which we have annexed those names, the essence of each genus, or sort, comes to be nothing but that abstract idea which the general, or sortal (if I may have leave so to call it from sort, as I do general from genus), name stands for.
Mais, comme il est évident que les choses ne sont classées sous des noms en sortes ou en espèces qu’en tant qu’elles s’accordent avec certaines idées abstraites, auxquelles nous avons annexé ces noms, l’essence de chaque genre ou sorte n’est rien d’autre que cette idée abstraite que représente le nom général ou sortal (si j’ai la permission de l’appeler ainsi à partir de la sorte, comme je le fais pour le général à partir du genre).
Ainsi donc, on peut dire que la piscine en coque polyester constitue un “sortal” chez Gozard. La piscine du Rockfeller Centre n’est qu’une piscine, tandis que certaines photographiées par Gozard produisent un effet autre, c’est le devenir–sortal :

Ce qui est très étonnant, déjà, c’est bien entendu le contraste entre la scène nocturne, éclairée on se demande pour qui ?, et l’éclairage détonant de la piscine, dressée comme un totem, une entité mystérieuse. C’est extraordinairement bizarre, cette sortalité. Pourquoi éclaire-t-on ainsi une piscine ? En pleine zone (cher Apollinaire)
Saint-Apollinaire est une ville en Côte-d’Or où vous trouverez des piscines municipales et des centres aquatiques.
Le titre de la série est “Wonderpool”. On l’a saisi, Gozard joue sur le mot “wonderful”, merveilleux, et “pool”, piscine, flaque, étang, etc. Du coup, si l’on peut comprendre le jeu de mots, on aurait du mal à le transcrire en français (je ne trouve pas, pour ma part, mais ce n’est pas la question).

Celle-ci est assez saississante. Complètement saturées, les piscines semblent faites d’une matière lumineuse inconnue. L’éclairage est tellement puissant qu’il redonne de la couleur au champ. C’est assez incroyable. Si l’image ne s’inscrivait pas dans la série, on pourrait, vite vu, croire à une sorte d’usine, ou encore à des sortes de pièces gigantesques en fusion. Et tout cela à partir de piscines en plastique !
Art opportunisite ? (la photographie, en bonne part : être là au bon moment, et si le moment perdure, revenir)
Art Conditionnel ?
Hypothèse pataphysique : puisque Mondrian avait suggéré, en vain, que
« les couleurs doivent être peintes à l’endroit précis où l’œuvre doit être vue » (cité par Yard, In Irwin Robert, “The Hidden Structures of Art”, In Ferguson Russell (Ed), Robert Irwin. Exhibition Catalogue, The Museum of Contemporary Art, Los Angeles, Rizzoli International Publications, New York, 1993)
Gozard, en l’occurrence, prend les couleurs comme elles sont, et là où elles se trouvent.
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