Tomber des Tabouret (avec Notre-Dame en fond de teint)

On peut voir, au Grand-Palais, Paris, les tableaux (tout le monde dit des « maquettes ») peints par Claire Tabouret qui, à terme, vont devenir des vitraux (courant 2026). D’après La Tribune de l’Art (ici), on peut apprendre que le Président Macron, à qui revînt le choix, avec l’Archevêque de Paris, de nominer l’artiste, préférait la proposition de Buren. Certainement que Buren eut été plus consensuel, car on imagine, faute d’images, ce que cela donnerait ; des formes géométriques colorées, sans figuration aucune, car on ne sache pas que Buren fut jamais figuratif. Las ! Sur 110 candidats déclarés (Togo, Convert, di Rosa, Yan Pei-Ming, Combas, Prouvost, Parreno, Alberola, Plensa…) une liste resserrée aura été validée le 14 juin 2024, et c’est finalement sur une dernière comptant huit finalistes que Tabouret a été retenue. Élue ! C’est le cas de le dire. La controverse a accompagné dès le début cette proposition, puisqu’il fut question, afin de mener à bien le projet, de démonter les vitraux de Viollet-le-Duc, épargnés par l’incendie, mais qui, du coup, avaient profité d’un bon nettoyage. Les démonter, donc, de nouveau, pour y placer ceux de Tabouret, via l’atelier de verrerie Simon-Marq. On dit : « les vitraux de Viollet-le-Duc », comme si ce dernier les avait faits. Non, Viollet-le-Duc n’était pas vitrier, ni peintre, en revanche, en tant qu’architecte (avec Jean-Baptiste Lassus, que l’on omet constamment), il coordonna le projet.    

Dans sa lettre-programme de 1855, Viollet-le-Duc insisite sur sa volonté de parvenir à « un ensemble complet et harmonieux, surtout si le travail est réparti à chaque artiste en raison de la nature de son talent ». (Source ici).

Dans l’hebdomadaire Le Pèlerin, Tabouret confie : En hommage à Viollet-le-Duc, j’ai cherché à faire le lien avec l’histoire de cette cathédrale.  

Je ne suis pas expert en vitraux, ni en ceux de Notre-Dame de Paris, mais, au vu des images dans la Presse, je me demande qui pourrait bien voir ici un hommage à “l’esprit Viollet-le-Duc”… Mais l’on est vite rassuré en lisant dans la même Presse que, d’après Bernard Blistène, Tabouret a été choisie en raison de

sa très grande qualité artistique de la proposition et son insertion architecturale

Cependant, à regarder les images des “maquettes”, on s’interroge. Notamment sur le chromatisme, mais aussi par exemple sur la manière dont sont représentés les personnages. Rappelons que le sujet des vitraux, tel que l’Archevêque de Paris l’a décidé en son for intérieur, c’est la Pentecôte. Rappelons aussi, pour les non-initiés, que la Pentecôte, c’est le moment où l’Esprit Saint se répand sur des disciples de Jésus-Christ : 

Actes [des Apôtres] 1, 26 : Le jour de la Pentecôté étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu, quad, tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d’un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où il se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu’on eût dites de feu; elle se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tours furent alors remplis de l’Esprit Saint et commencèrent à parler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. Or il y avait, demerant à Jérasalem, des hommes dévots de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui se produisit, la multitude se rassembla et fut confondue: chacun les entendait parler en son propre idiome. Ils étaient tous stupéfaits, et, tout étonnés, ils disaient: « Ces hommes qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ?» Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende dans son proper idiome maternel ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et d’Asie, de Phrygie et de Pamphylie, d’Égypte et de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains en résidence, tant juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons publier dans notre langue les merveilles de Dieu! (Bible de Jérusalem).

On conviendra que ce moment de la Pentecôte décrit un événement éminemment mystique. Comment Tabouret rend-elle compte de cet épisode, rempli de langues de feu et de disciples en pleine possession ? Si j’ai bien compris les images dans la Presse, de cette sorte, entre autres : 

Où sont les langues de feu, intervention décisive ? A priori, nulle trace. Que constatons-nous d’autre d’édifiant ? Tout le monde sort de chez le coiffeur, et tous sont uniment vêtu d’une sorte de poncho de randonneur. En cherchant comment pouvaient bien être vêtus les gens de l’époque et du lieu, on trouve « manteau », « tunique » et « robe » (Jésus portait les trois, lit-on). Dans la maquette tabourétienne, ce n’est pas très clair… Étonnamment (mais le stade de l’étonnement n’est-il pas dépassé ?), sur une autre peinture, on trouve semble-t-il une femme (?) parmi les disciples

qui semble voir quelque chose… (Un avion ? Un missile sol-air ?). Notez la robe très contemporaine, cintrée et tout. Or à l’époque, si l’on peut dire, il semble que les femmes portaient des robes plus amples que celles des hommes… Et c’est l’inverse ici. Mais, encore une fois, il s’agit d’art contemporain ; il faut vivre avec son temps. Nous avons un gros plan :

On note la touche, comme dirait Blistène, « de grande qualité artistique ». Même en maquette, remarquez comme cela est bien dépeint, avec ce léger strabisme dans l’œil droit qui nous rappelle le souci d’inclusivité dans le propos. Comme tout cela est expressif ! Et il n’aura échappé à personne le signe chromatique du bleu de la robe, du blanc de la capuche (street style) et du rouge d’un autre vêtement, évoquant ? La France bien sûr, Fille aînée de l’Église (baptême de Clovis), et donc, de fait, le drapeau français en sous-texte ! Quelle fierté ! 

Rappel (ou information) : Entre 1855 et 1865, Jean-Baptiste Lassus et Eugène Viollet-le-Duc firent réaliser un décor vitré qu’ils souhaitaient le plus respectueux possible des traditions médiévales. Leur programme fut réfléchi pendant une dizaine d’années avant d’être mis en œuvre suivant un agencement mêlant harmonieusement verrières figurées et verrières ornementales, vitraux à grandes figures pour les baies hautes du chœur, vitraux légendaires pour quelques chapelles et verrières en grisaille pour le reste de l’édifice. (Source, indispensable, ici).

Lassus et Viollet-le-Duc : une dizaine d’années pour réfléchir à la question des vitraux de Notre-Dame… En 2025, combien d’années pour examiner les propositions ? Fallait-il y aller si promptement ? Y avait-il le feu ?

 

En Une. Charles Nègre, Le Stryge [redimensionné, pardon Charles !], circa 1853, épreuve sur papier salé à partir d’un négatif sur papier ciré, 32,5 x 23,0 cm, © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt

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