La vie est injuste, dit-on ; même si la vie, en tant que telle, n’est pas une personne morale, nous savons que c’est Clotho, l’une des Trois Moires, Μοῖραι (“Parques”, pour les Romains) qui tisse le fil de la vie ; Lachésis, détermine le destin ; et c’est Atropos qui, choisissant le type de mort, coupe le fil. Ainsi cette affreuse Atropos aura décidé de couper le fil de Ray-Jones à l’âge de 31 ans, en lui attribuant une leucémie. Tony Ray-Jones est beaucoup moins connu que le photographe qui se sera grandement inspiré de lui, pour ne pas dire quasiment plagié quant au choix des sujets, i.e. Martin Parr (ils ne se seront jamais rencontrés), ce dernier, mort à 73 ans, le 06 décembre 2025, des suites d’un cancer. Certes, Parr a reconnu son ascendant, mais pas plus. Pourtant, à regarder les images de Ray-Jones, il n’y a pas photo (je n’ai pas pu résister). Avant de m’occuper des noir et blanc (dans un article prochain), je voudrais m’intéresser à quelques unes en couleur, soit celles prises aux États-Unis :
Il arriva aux États-Unis en 1961 grâce à une bourse d’études à Yale pour y étudier les arts graphiques, et retourna en Angleterre quatre ans plus tard. C’est en Amérique qu’il apprit le métier de photographe. Au milieu des défilés de rue new-yorkais, sur Filth Avenue, à Times Square, à Chinatown et à Little Italy, il apprit à extraire des instants uniques d’une foule dense et à trouver un ordre dans le chaos de la rue. Installé à New York, il a sillonné le pays – de Detroit à l’ouest jusqu’en Floride au sud – réalisant sans cesse des photos en couleur parallèlement à des clichés en noir et blanc. « J’ai trouvé l’Amérique très soucieuse de la couleur. La couleur fait partie intégrante de leur culture, et ils l’utilisent de façon extravagante. Regardez Madison Avenue à l’heure du déjeuner et les couleurs vibrent littéralement… À mon retour en Angleterre, j’ai trouvé le paysage tellement gris que je ne voyais plus l’intérêt de photographier en couleur. Pour moi, la Grande-Bretagne est un pays résolument en noir et blanc. » [Tony Ray-Jones, American Colour 1962-1965, Mack Books, 2013]
Si Ray-Jones était resté aux États-Unis, il eut continué dans la couleur, supposera-t-on, tandis que, rentré en Angleterre, c’est terminé. C’est incroyable. Ce qui époustoufle et captive Ray-Jones, nous l’avons lu, c’est la couleur américaine, l’extravagance, qu’il ne retrouva pas en Angleterre, tandis qu’aux États-Unis, il pratiquait les deux ; couleur et noir et blanc. Curieusement, on ne montre souvent que ces dernières (il suffit de chercher des images sur l’Internet pour constater la prédominance du Noir-blanc), tandis qu’elles n’ont plus grand-chose à voir avec son “roman” de formation, à savoir la couleur étasunienne :

Je copie-colle ici une photographie issue du site de la BBC, car, en cherchant on finit par tomber sur des photos couleurs payantes chez Getty, à $ 385 l’unité ! Non merci, et de toutes façons, je n’ai pas le budget. Et je trouve cela scandaleux. Comment des Institutions peuvent-elles s’accaparer ainsi des œuvres, des images, comme si elles leur avaient toujours appartenues ? Payer pour utiliser une image, je trouve cela détestable. Dans le domaine de l’écrit, il existe le Droit de citation, qui peut, suivant les sources utilisées, comprendre 15 lignes ou une page entière, et voire davantage si l’auteur est dans le domaine public. De même, il devrait exister un droit de citation pictural, c’est-à-dire prélever quelques images sur une œuvre totale, qui en compte souvent bien davantage. Bref. « Les couleurs », disait Ray-Jones. Nous en avons un exemple avec les voitures, mais aussi, implicite, avec les “billboards”, ces grands panneaux d’affichages qui ici confisquent en partie la chaussée et qui sont bien sûr eux aussi saturés de couleurs. Il n’est pas inintéressant de constater qu’au-delà ces billboards, il y a du vide.
À partir de la prochaine image (sauf indication dans l’image), il s’agit de prélèvement depuis le livre Tony Ray-Jones : American colour 1961-1965, consultable sur Internet Archive. Il s’agit donc, pour ma part, de captures, couplées à une vidéo du livre feuilleté, le tout ajouté d’un passage de mon fait via le logiciel Lightroom, afin d’améliorer, autant que faire se peut, le cadrage et les chromies au plus près :

Chez Ray-Jones, c’était l’explosion des couleurs, mais aussi une certaine forme de chaos, comme en témoigne cette image, dans laquelle on ne comprend pas très bien d’où viennent tous ces fils… Reliques de fête ?

Ce qui intéresse Ray-Jones, nous l’avons compris, ce sont les contrastes, mais aussi les prises de vues improbables. Ci-dessus, à travers les bras d’une personne tenant la hampe du drapeau, un policier, et, à gauche, une femme regardant le défilé, ajouté à des mots et des lettres relativement incompréhensibles pour le profane (prix de journées de parking… ? Mais encore ?). Là encore, aucun photographe, au sens “du dimanche”, n’aurait gardé cette image, ni même ne l’aurait prise, car elle est pour le moins encombrée, et chevauchée de plans (trois). Elle n’aurait donc rien signifiée. Mais pas pour un photographe, dont l’œil se glisse partout. La symbolique dans l’image, alors, il me semble, et c’est une leçon de Ray-Jones : une image, c’est toujours complexe. (Ce que ne savent ni les photographes du dimanche ni les mauvais artistes). Une image, j’entends ici, au sens du réel, de la réalité. Prendre une photographie, ce n’est pas seulement regarder et appuyer, sur le déclencheur ou la vitre du smartphone.

Contraste, couleurs improbables, c’est-à-dire que l’on se demande d’où ça sort ? De l’appareil ? (filtre ?), ou bien de la réalité ? Les deux personnes étant proches dans l’espace, comment se fait-il que le corps du garçon soit si rouge et si flou, en regard du visage de la femme, beaucoup plus net ? Ray-Jones, nous l’avons lu plus haut, fut plongé dans un bain étasunien de couleur tout à fait extravagant et inattendu. Est-ce en raison de cette immersion totale qu’il s’est mis aussi à saturer, de facto, l’image, comme ci-avant et ci-dessous ? Comme s’il fallait, parfois, surjouer la chromie déjà très poussée de la réalité, vers le monochrome ?

Ray-Jones, ivre de la couleur étasunienne :

Nous le savons, même sans y être allés, qu’aux États-Unis la publicité est partout ; elle est grande, immense, et James Rosenquist en savait quelque chose, lui qui commença sa carrière de peintre, souvent en hauteur, à peindre de gigantesque publicités qu’à l’époque, donc, on peignait à la main.

Je ne suis pas certain que l’édition des photographies couleur de Ray-Jones soient de grande qualité, mais cela importe peu pour mon propos. Ce que je veux souligner, c’est le côté expérimental et insatiable dans l’œil du photographe, comme encore ci-dessus, où l’on pourrait croire à un montage, du type souris d’ordinateur (uchronie, quoique, la première fut inventée en 1963 et rendue publique en 1968) projetée sur une voie ferrée… Il s’agira bien plutôt d’un feu ferroviaire. Mais même encore, et si tel est le cas, comment en vient-il à “flotter” ? Il y a là une certaine “magie”, terme à réévaluer, bien entendu, tant il est galvaudé. La magie de l’image, c’est l’effet de la réunion du compréhensible et de l’incompréhensible dans un seul cadre, et seuls (ou seules, pour les fanatiques qui croient que le langage est sexué) quelques photographes parviennent à cela.
Maintenant, et nous l’avons lu aussi, comment Ray-Jones a-t-il pu couper si radicalement son évolution graphique une fois revenu en Angleterre ? Bis repetita :
À mon retour en Angleterre, j’ai trouvé le paysage tellement gris que je ne voyais plus l’intérêt de photographier en couleur. Pour moi, la Grande-Bretagne est un pays résolument en noir et blanc.
Il s’agit d’une rupture très profonde, j’irais même jusqu’à dire épistémologique (car l’art est aussi un producteur de concepts et de connaissance) qui aura transmué une photographie de l’expérimental en une photographie de la sociologie, et quelque chose, c’est certain, aura été perdu au change. Que ne restât-il en Amérique ? Il serait devenu un photographe extraordinaire.
