#1. Un entretien avec Mad Meg, dessinatrice crypto-encyclopédiste

Léon Mychkine : bonjour Mad Meg. Donc, comme je vous l’ai dit, c’est grâce à Anne Van der Linden que j’ai appris votre existence ainsi que de celles de vos dessins. Et vos dessins sont assez extraordinaires, et c’est sûrement une question que l’on vous a déjà posée, mais combien de temps passez-vous sur un dessin ?

Mad Meg : c’est la première question que l’on me pose ! Le pire, pour ainsi dire, c’est “Feast of Fools” (ici), qui fait huit mètres de long, dans les collections du Musée des Beaux-Arts de Nancy   

LM : ah d’accord ! 

MM : et pour celui-là, en bout à bout, j’ai mis deux ans. Mais en fait, ça a duré six ans. Mais depuis quelques années, en gros, je ne passe plus de six mois sur un dessin. 

LM : et par exemple, celui que tu m’as envoyé, comme étant le dernier, pour le moment, combien de temps ?

Mad Meg, “L’Annonciation de l’Illumination Obscure”, 2025, encre de Chine sur papier, 207 x 147 cm, Galeria D 406, Modène, Italie

MM : six mois. Disons que je ne passe pas moins d’un mois sur un dessin. Et comme j’ai une expo en septembre prochain, je suis à flux tendu, et j’y passe la nuit. [Mad Meg m’explique que la seule galerie qui la représente est la Galleria D 406, à Modène, Italie].  

LM : en regardant ton œuvre, et le dessin dont je parlais, m’est venue en tête l’expression “dessin encyclopédique”

MM : c’est sympa. Oui, j’aime bien. En fait j’y pensais, 

LM : ce qui étonnant, notamment sur ton site, c’est que dès que l’on clique sur une image on a tout de suite un gros plan, et donc on dézoome pour voir le dessin en entier, et puis après on n’arrête de zoomer/dézoomer, bref, quand on zoome, c’est complètement hallucinant [un terme par trop galvaudé] tout ce qu’il y a à voir, ce que tu fais sur un dessin, c’est juste dingue, et c’est tellement dingue que je me suis dit que c’est peut-être pour ça que tu t’appelles Mad Meg, non ? 

MM : en fait Mad Meg, c’est d’après le tableau de Brueghel [incidemment on en parle ici], “Margot l’enragée” 

LM : Dulle Griet

MM : en fait mon nom complet c’est Marguerite, on m’appelle Margot. 

LM : mais du coup sachant le temps que tu passes sur un dessin, il n’est pas étonnant que le spectateur y passe aussi du temps.

MM : c’est un peu une invitation à la contemplation et l’hésitation. On est obligé de se poser des questions. Et pour moi l’art sert aussi à exprimer tel ou tel propos, notamment, en ce qui me concerne, un propos politique. Je ne veux pas juste faire un truc joli, il faut que j’ai un truc à dire. Et du coup, il y a des pièges. Il y l’aspect “toile d’araignée”, et plein de “refs” ; il y a des refs à des cartoons, des refs à des mèmes de gamins, il y a des refs hyper perchés, élitistes, des refs politiques. Et donc le jeu ce n’est pas de trouver toutes les références, c’est de plutôt puiser, de piocher, de confronter les images, et c’est vraiment un truc d’enquêteur. 

LM : si, comme je le suppose, c’est un dessin encyclopédique, eh bien une encyclopédie, tu ne l’as lis jamais de A à Z. Souvent tu l’as prend au hasard, et tu tombes sur quelque chose, qui t’intéresse ou pas, sauf que là c’est juste sur un dessin, et c’est encyclopédique. Et dans l’encyclopédie, il y a du texte, et il y en a aussi dans tes dessins. À quoi sert-il ?

MM : il sert à renforcer mon propos. J’ai été victime d’inceste, à l’adolescence, ça fait partie des sujets que j’aborde depuis longtemps. J’ai fait une série à ce sujet, mais curieusement elle n’a jamais été exposée au complet. Les galeristes sont assez timides là-dessus. J’en ai quand même exposé un qui était particulièrement rude et explicite, et j’avais inclus dans le dessin des statistiques sur les violences sexuelles faites aux enfants, qui étaient mises sous la forme d’objets dans des étagères. [S’ensuit une longue digression sur les réactions du public, qui parfois ne comprend rien à ce qu’il voit, notamment ce visiteur malotru, flanqué de sa femme, interpellant l’artiste pourtant en pleine discussion pour lui dire qu’il avait compris que ces statistiques faisaient référence aux problèmes conjugaux…! Dessin en question ci-dessous] :

Mad Meg, “Une chambre à soi. Va DATA chambre”, 2015, encre de Chine sur papier, 140 x 210 cm, hyperlien ici
Mad Meg, “Une chambre à soi. Va DATA chambre”, 2015 [Détail]

LM : sur ton site Internet, notamment, je regardais “La Machine” (ici). Il est magnifique ce dessin.

Mad Meg, “La Machine”, 2021, encre de Chine sur papier, 180 x 123 cm, sur site ici

MM : merci. [Digression de l’effet libérateur, sur Mad Meg, de la découverte des dessins d’Anne van der Linden, et sur sa rencontre avec elle, et ensuite de son galeriste, Frédéric Roulette, lors d’une discussion avec icelui durant laquelle elle confie l’un de ses goûts pour certains thèmes, comme le cannibalisme, quand, à ce moment, Roulette lui indique qu’il a, dans sa réserve, un tableau sur le thème du radeau de la Méduse, par AVDL ! S’en est suivi un projet d’exposition auquel “devait” participer Mad Meg à la Galerie Roulette, mais la date a été repoussée, et  finalement le dessin a été exposé puis vendu en Italie] 

Mad Meg, “La Machine”, 2021 [Détail]
Mad Meg, “La Machine”, 2021 [Détail]

LM : la question qui me venait à l’esprit, c’est ce que je trouve frappant, dans ce que tu fais, c’est le mélange, le mixte que tu produis entre histoire de la peinture, Histoire avec un grand H, et puis l’histoire immédiate, notamment les Sans-papiers, la carte de séjour, la police, Frontex, la répression. Tu as besoin, comme ça, de mélanger les époques, de surimprimer, en quelque sorte, les époques ? 

MM : oui. D’abord j’ai un sujet politique, une urgence, qui m’énerve, et c’est pour ça que j’ai toujours dessiné sur un truc qui m’énerve, enfin qui m’angoisse, qui me questionne, que je pourrais comprendre, etc. Après, pour ce dessin, il y avait l’idée d’une commande. Et normalement je travaille au format, c’est-à-dire que “Le radeau de la Méduse” il fait à peu près 5 mètres sur 7 ; mais chez moi je ne peux pas faire pareil, mais Roulette avait une copie d’époque, car quand Géricault cherchait à vendre son tableau, il avait une copie d’atelier, transportable, qu’il montrait dans les galeries. Et donc j’ai dessiné au format de cette copie. Et c’est un tableau que j’aime beaucoup. C’est toute une histoire : C’est le retour du Roi, la Contre-Réforme, le colonialisme, l’esclavage, et il y a du cannibalisme. “Le Radeau de la Méduse”, c’est le fait divers qui rentre dans l’Histoire. Et du coup, qui sont, aujourd’hui, les naufragés ? Ce sont les sans-papiers, les migrants, les naufragés dans la Méditerranée. [Digression sur le fait que, d’après Mad Meg, rien, dans l’humanité, n’a changé depuis l’apparition de Cro-Magnon ; nous sommes toujours les mêmes, d’où ma question] :

LM : c’est donc parce que tu as cette vision d’une certaine impermanence dans l’Histoire que tu télescopes les époques dans tes dessins ?

MM : tout à fait. Exactement, on est bien d’accord. [Digression, et retour sur la nature de l’écrit dans les dessins]. Mes premiers travaux tenaient dans des petits carnets, où je dessinais et je mélangeais avec du texte et de l’écriture. Je les imprimais, et les mettais au mur. Je voulais que ce ne soit ni de l’illustration, ni de la BD. Et j’ai un ami qui comparé ces dessins à la neige d’écran de télé [pour ceux et celles qui ont connu l’écran cathodique…]. Et j’aimais bien ; c’est du bruit, c’est du glitch — à l’époque on n’avait pas encore le mot. Donc en fait mon texte c’est du bruit. Ça peut donner des indications, mais on ne va pas lire le texte en entier. Après, si je prends tel ou tel texte, c’est qu’il m’intéresse. Par exemple pour le “Jardin des Délices”, j’avais utilisé La Stratégie du Choc, de Naomi Klein, qui est un livre brillant, et extrêmement d’actualité, et on peut pas faire plus “d’actualité” qu’en ce début d’année…

Mad Meg, “Le jardin des Délices”, 2024, encre de Chine sur papier, panneau central : 165 x 150 cm, panneau de droite, 2011 : 165 x 75 cm, panneau de gauche, 2012 : 165 x 75 cm, sur site, ici
Mad Meg, “Le jardin des Délices”, 2024 [Détail]

LM : mais il n’y a pas de titres…?

MM : j’aime bien que l’on cherche un peu, et mon webmaster aussi, donc il faut aller sur la gauche avec la souris, il y a un petit menu qui apparait, et notamment un point d’interrogation à cliquer, et c’est le cartel.

LM : ah d’accord… Mais je reviens sur cette profusion que tu offres dans chaque dessin, c’est juste dingue. Tu sais l’expliquer ça ou bien c’est juste comme ça, il faut que tu donnes le plus possible, parce que ton dessin est hyper généreux, parce que, par exemple, tu as des dessinateurs, ils vont faire deux traits, et ça y est, c’est un dessin, tu vois ce que je veux dire

MM : oui, ça je n’y arrive pas. Mais je suis admirative de ceux arrivent à faire ça. Après, d’où ça vient… Mon père était expert en livres anciens, et par exemple j’ai collationné l’édition originale de l’Encyclopédie, de Diderot et d’Alembert [Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1751-72], qu’il a eu un moment dans son cabinet, je comptais les gravures, j’ai eu accès à des choses comme ça, enfant. Et dans la famille on avait Gustave Doré, La Légende Dorée en édition originale, et quand on me lisait une histoire quand j’étais petite, c’était dans un livre comme ça.  

LM : tu as imprimée direct…

MM : c’est un peu ma ref de gamine. Et ma mère était fresquiste, et elle faisait des Marilyn dans les pizzerias et salons de coiffure, mais aussi du dessin de fouilles, notamment à Tanis [Égypte] et donc le côté très précis — et elle faisait aussi du dessin médical — et scientifique, qu’elle m’a probablement transmis, et puis on allait aussi beaucoup au musée, tous les quinze jours on allait au Musée des Beaux-Arts de Lyon. 

 

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