
La série “D’après Ramuz” (Charles Ferdinand Ramuz, 1878-1947) s’inspire de phrases trouvées dans ses livres, dont le photographe dit avoir été grandement nourri. Certaines phrases ramuziennes ont donc été prélevées et détournées ou, si vous préférez, hypostasiées. Ainsi, l’image ci-dessus, titrée “Comme un drap”, me paraît provenir d’une phrase du roman Aline (Ramuz, Librairie Payot et Cie, 1905), telle que :
Le champ moissonné, au penchant de la colline, ressemblait à un drap de toile jaune déroulé dans les prés gris.
À un moment donné, durant ses explorations randomisées écraniques d’une même image basale, et soudain modifiée avec son stylet numérique, Bernard-Reymond choisit le cliché et va travailler dessus ; accentuer ici, effacer là, copier-coller ou, devrait-on dire, fusionne (au sens méréologique); fusionne l’ajout numérique dans l’image réelle. Travail éminent d’artiste. On pourrait, certes, être tenté de raccrocher ce type d’œuvre au bon vieil art du collage, ou encore au surréalisme, mais ce serait là faire preuve de paresse intellectuelle ; la première raison en étant que personne, avant l’IA, n’eut pu produire de telles images. Ensuite, bien entendu, la seconde raison tient à cette faculté assez indispensable à l’artiste : l’imagination en liaison avec la technologie. Il faut un alliage très subtil pour, à partir d’une lecture de Ramuz, et de sa phrase drapesque champêtre, en recouvrir comme réellement la façade d’une montagne, dont l’on pourrait accroire la parfaite véracité — après tout, ne recouvre-t-on pas les roches de filets, et autres paraphernalia afin, soit, de protéger des chutes de blocs, ou bien à des fins de préservation, ou autres… Ici, comme dans toutes ses images, Bernard-Reymond va à l’encontre de la mimēsis, ce qui le distingue parmi d’autres pour qui, dans un héritage post-kantien (souvent inconscient), la nature, à l’état pur, c’est déjà de l’art. Notez qu’il ne faudra pas se contenter de cet ajout drapé, Bernard-Reymond “arrange” (boratte) aussi le réel alentour, comme par exemple ce triangle noir naissant à droite de l’image, comme si le drap était déchiré. Voyez ? Ce qui ajoute un effet de réalité ; il y a un drap, il est même abîmé (intempéries ?), et il est plissé au bas droit. Cependant qu’il est immaculé, comme la neige (avant les retombées du CO2).

Edition 2/5 + 2AP, Hangar Gallery, Bruxelles
Un photographe mimétique eut pris cette photographie et se serait arrêté là :« c’est beau ». Un photographe non-mimétique (Bernard-Raymond et, de fait, quelques ancêtres) ne se contente pas de la donation (dirait un phénoménologue) du réel (surtout que le donné est un mythe, depuis la grandiose démonstration de Wilfrid Sellars, en 1956, à lire en addendum prochainement). Ici la neige semble être sortie de tubes de dentifrices et, sur le côté haut droit, avoir été moissonnée façon épis de blé, quand ils étaient très hauts (maintenant, on dirait de l’herbe jaune). Et pourquoi pas de la neige sortie de tubes ? On en fabrique bien avec des canons — i.e., le canon à neige ou « enneigeur » fabrique de la neige à partir d’eau et d’air comprimé, le tout à basses températures (0°C minimum). C’est ridicule. Mais la neige de Bernard-Raymond est moins banale que celle issue de l’enneigeur (qui n’a bien sûr rien d’artistique) ; elle est plus étrange, voire inquiétante. Après tout, ne serions-nous pas naïvement victimes d’un donné phénoménologique, du type « c’est blanc, dans ce qui semble de la montagne, donc c’est de la neige !» Peut-être nous trouvons-nous dans un paysage qui ne connaît aucune taxonomie connue…

Edition 2/5 + 2AP, Hangar Gallery, Bruxelles
Il est loisible de voir ici un hommage à Aaron Siskind, lui qui avait tenté, en son temps, de presque nous faire oublier la gravité, avec sa série “Martha’s Vineyard” (en 1954, article ici). Avec son stylet, Bernard-Raymond y parvient, et “on y croit”. Et pourquoi pas ? N’est-ce pas le propre de la fiction ? On aura remarqué, du côté droit, deux froissages de matériaux semblant métalliques, donc extérieurs à la roche, cependant que le second, le plus bas, paraît plus adhérent au milieu. Résultat : Accident extra-terrestre → cavitation.

Une dernière :

Edition 2/5 + 2AP, Hangar Gallery, Bruxelles
« Le soleil vomira rouge, et puis il ne sera plus là. »
C’est ce qu’Anzévui avait dit à la vieille Brigitte et elle faisait peur aux femmes à qui elle racontait ce que lui avait dit Anzévui. [Charles Ferdinand Ramuz, Si le soleil ne revenait pas, Édition Mermod, Suisse, 1941]
Référence donc, à Ramuz, mais aussi, peut-être, à la “vraie” extinction du soleil estimée advenir dans 5 Milliards d’années. Bon, il y a le contexte littéral, et puis il y a l’image. Mais il est fort improbable que vous verrez ou ayez vu un tel crépuscule du soir dans une forêt. Dans cette image, tout est trafiqué, à commencer par les arbres, qui tantôt sont dotés d’un houppier tantôt d’un tronc doublé d’un houppier et triplé d’un autre tronc ajouté d’un autre houppier, et ceci indéfiniment. Voyons, ce n’est pas ainsi qu’est structuré un arbre. Il n’y a rien au dessus du houppier, et dans le terme « dessus », il faut entendre le dessus du dessus, à savoir la canopée. En sus, le soleil (alias Jean Rosset), quasiment à ras de terre, qui continue, dans un milieu non réflecteur — la forêt — à irradier son rouge saignant comme il le fait dans un ciel dégagé. Et généralement, à ce stade de luminosité sanguinaire cosmique, on ne voit qu’une “tranche” liminale du soleil, et jamais entier ni si jaune d’or et si bas à l’horizon. Mais il est possible que cette image évoque encore d’autres choses, par exemple les feux de forêts, ou bien rien d’autre qu’une proposition pour l’imaginaire, ce qui est déjà bien.


Bernard-Reymond navigue dans toutes ses images jusqu’à trouver la “bonne”, la plus parlante non-parlante. Dans un entretien (ici) le photographe fait bien remarquer que l’IA se trompe, elle fait des erreurs, et dans ses images, Bernard-Reymond ne cherche pas la perfection, il y a là quelque chose de suspendu entre l’illusion parfaite et l’artisanat, et c’est en cela qu’il reste bien maître de son outil, ce n’est pas l’IA qui “décide” pour lui.
PS. La question « L’intelligence artificielle peut-elle contribuer à produire de l’art ?» est quasi nulle et non avenue ; tout autant que nulle et non avenue la crainte qu’une œuvre littéraire ou, beaucoup plus complexe, et impossible, une œuvre philosophique soit écrire par un programme génératif. Tout le monde a remarqué que l’on ne cesse de parler d’intelligence artificielle, mais sans jamais que le terme « intelligence » ne soit défini en tant que tel. Qu’est-ce que l’intelligence ? Et le terme même d’intelligence artificielle n’est-il pas un oxymore ? Tout ce à quoi a recourt l’IA, comme l’avait bien décrit Turing avant l’heure de cette appellation, c’est à l’“Imitation game”, dans son article “Computing Machinery and Intelligence” (1950). L’IA imite tout ce que l’humain peut faire et ne pourrait pas faire aussi rapidement. Soit. Mais l’IA n’est pas intelligente, elle n’a pas d’imagination, elle n’a pas d’environnement ; or l’intelligence, par définition, a besoin d’un environnement pour se développer. Tout ce qui tient d’environnement à l’IA, c’est un gavage de data, certes, qui connaissent en fin de processus des milliers d’applications, et qui sont bien utiles pour beaucoup de cas les plus divers mais, jusque plus ample informé, l’intelligence, au sens propre, est réservée au vivant, de la croissance des épines pour se protéger des herbivores à la danse topographique de l’abeille, en passant par ces oiseaux qui, en cas de danger, simulent la mort (c’est la thanatose), jusqu’aux chiens sentant les émotions humaines et capables de réconfort inter-espèce, sans oublier les nombreux cas d’empathie radicalement interspécifiques, comme cet orang-outang, filmé au zoo de Dublin en 2009 et qui, à l’aide d’une feuille, a sauvé un oisillon de la noyade et l’a éloigné ensuite, dans le creux de ses mains, du point d’eau. Que s’est-il passé dans le cerveau de cet orang-outang ? Il a bien fallu qu’il se livre à une activité dont est incapable l’IA ; il a examiné la situation, s’est mis à réfléchir ; bref, il a pensé. Et il a pensé parce qu’il est aussi doté de ce dont n’est pas équipé l’IA, à savoir une conscience.
PPS. Le superdoninateur K peut traiter 10,51 pétaflops d’opérations par seconde (Petaflop/s), soit environ 10.510 billions de calculs par seconde. Il est nécessaire d’activer 82.944 processeurs pendant 40 minutes à un superordinateur K pour simuler une seule seconde d’activité du cerveau humain (chiffre 2022). Comme on dit, ça calme.
