Aaron Siskind. Une approche de sa “philosophie documentaire”

Pour Francesca G.

 

Aaron Siskind, “Credo”, Photo Arts, Vol.1, no.4, May 1951 :

« Lorsque je fais une photographie, je veux qu’elle soit un objet entièrement nouveau, complet et autonome, dont la condition basale est l’ordre… contrairement au monde des événements et des actions dont la condition permanente est le changement et le désordre… Tout d’abord, et avec force, j’accepte le plan plat de la surface de l’image comme cadre de référence primaire de l’image… mais l’objet ne sert qu’un besoin personnel et les conditions de l’image. Ainsi, les pierres sont des formes sculptées ; une section de ferronnerie décorative commune, des formes rythmiques jaillissent ; des fragments de papier collés à un mur, un sujet de conversation. Et ces formes… prennent leur place dans le champ final de l’image… dissociées de… voisins habituels et forcées à de nouvelles relations. Quel est le sujet de ce monde apparemment très personnel ? Il a été suggéré que ces formes et ces images sont des personnages du monde souterrain, les habitants de ce vaste domaine commun de souvenirs qui sont descendus sous le niveau du contrôle conscient. Il se peut qu’ils le soient. Le degré d’implication émotionnelle et la quantité d’association libre avec le matériel photographié iraient dans ce sens. Cependant… ce dont je suis conscient et ce que je ressens, c’est l’image que je fais, la relation de cette image avec d’autres que j’ai faites et, plus généralement, sa relation avec d’autres que j’ai vécues. »         

Il n’est pas toujours aisé d’interpréter la parole des artistes. Je ne sais pas à quoi fait référence Siskind quand il parle de « formes et  [de]ces images [qui] sont des personnages du monde souterrain ». Probablement des choses qui lui ont été rapportées… Plus parlant est le programme annoncé ; volonté de produire de la nouveauté, un objet photographique autonome, complet ; avec cette exigence, assez inattendue, je trouve, d’ordre. La notion d’« ordre » est très intéressante, car dès 1946 Siskind a commencé un tournant que certains auront considéré comme “abstrait”, ce qui, si j’ai bien compris, n’est pas un adjectif dans lequel il se reconnaissait. Ce qui importe, c’est « le cadre de référence primaire de l’image.» Si l’on entend bien, il ne s’agit pas d’indiquer un courant esthétique, mais le cadre d’une émotion, d’un vécu. Tel que :  

Aaron Siskind, “Martha’s Vineyard”, 1946, gelatin silver print, 15.2 × 21.6 cm, MoMa

On est tenté, malgré tout, c’est comme un coin bien enfoncé, de dire qu’il s’agit là de photographie abstraite. Mais, comme je l’ai déjà écrit en détail (ici), il me semble qu’il est erroné de qualifier une photographie non-figurative d’“abstraite”; cela me semble trop facile, trop copié-collé sur l’histoire de la peinture, et tout s’écroule lorsque l’on rappelle que tout tableau, de facto, est abstrait, tandis qu’au départ, la photographie ne l’est pas. Or on peut estimer, vu l’encore jeune âge de la photographie, qu’elle ne nous a pas encore tout “donné” ni tout “montré”. Pour le dire autrement, et si l’on prend la date butoir de 1946 (ci-dessus)s, ce n’est pas au bout de 119 ans (amorce de départ  avec “Point de vue de la fenêtre du Gras”, de Niépce, pris entre le 4 juin et le 18 juillet 1827) que la peinture est devenue purement abstraite (non-figurative, anti-paréidolique). La photographie a bien commencé dans un désir fou et passionné de bien “capter” le monde réel. N’est-ce pas ce que fait toujours ici Siskind, en 1946 ? Comprenez ce que je veux dire : Ce n’est pas le réel qui est abstrait, c’est nous, spectateurs éduqués, connaissants, connaisseurs, qui, à partir d’un “donné” (et encore, la notion de “donné” a bien été déconstruite par le philosophe Wilfrid Sellars, dès 1956, mais nous y reviendrons une autre fois), qui vient de l’histoire de l’art, spécialement la peinture, que nous nous mettons à plaquer cette catégorie sur tout, et parfois, n’importe quoi. Pour le dire ainsi ; la célèbre déclinaison ekphrastique de Leonardo à partir de la vision du mur (comme boîte de Pandore positive) livrant tantôt des paysages, des batailles, etc., est typique de l’interprétation immédiate du donné en autre chose que ce qu’il est. Et c’est déjà une dérive abstraite. Il ne s’agit pas de condamner Leonardo, mais à la manière d’une rétro-ingénierie mentale, de repartir justement depuis le donné : il s’agit d’un mur. De la même manière, l’image ci-dessus de Siskind, à tout coup, est celle d’un sol, jonché de petits débris. Rien de plus. Et je vous fais le pari que Siskind n’y voyait rien d’autre. En revanche, ce qu’il a ressenti a bien existé ; il a été “touché” par cette vue, car nous pouvons être touchés par n’importe quoi, c’est aussi ce qui fait la richesse de la sensibilité humaine. Redonnons cette phrase du photographe : « Cependant… ce dont je suis conscient et ce que je ressens, c’est l’image que je fais, la relation de cette image avec d’autres que j’ai faites et, plus généralement, sa relation avec d’autres que j’ai vécues. » Il y a ici une affaire de contigüité (nous allons y revenir) ; Siskind établit une relation multiple, il suffit de relire cette citation. C’est complexe, très imbriqué.          

Comme le dit Charles A. Meyer (1994): « On a beaucoup écrit sur le rejet apparent par Aaron Siskind du mode de travail documentaire au profit des abstractions. Considérer les images d’Aaron Siskind comme deux corpus d’œuvres distincts — suggérant qu’il a abandonné brusquement le style documentaire pour embrasser son style abstrait, ou que le changement de sujet reflète un changement dans sa politique —, ne prend pas en considération sa poursuite intensive d’une vision personnelle. Il est plus juste de considérer la transition comme une étape naturelle de son processus de développement, travaillant instinctivement tout en recherchant consciemment une vision personnelle. Bien que le changement de sujet ait été spectaculaire, son approche est restée cohérente : formelle, directe et franche. Dans une interview réalisée par Jaromir Stephany enregistrée en 1963, Siskind affirmait “..que bien qu’il s’agisse d’images dites abstraites dans leurs formes et qu’elles soient extraites du cadre naturel… il y a un véritable contact émotionnel avec la chose elle-même, et une croyance en la chose elle-même”. Cette croyance et cette approche représentent un continuum plutôt qu’un changement radical d’idéologie et/ou de préoccupations picturales.»

Siskind ne valide pas ses photographies en tant qu’“abstraites”, il rapporte ce que l’on en dit, c’est différent. Et justement, il suffit de lire ce que dit Siskind à-propos des fameuses roches de Martha’s Vineyard :

«...j’ai commencé à ressentir l’importance de la façon dont ces roches planaient les unes sur les autres, se touchaient, se poussaient les unes contre les autres — ou ce que j’appelle la contiguïté. Puis j’ai senti que j’avais obtenu quelque chose d’unique. C’était un document, vous voyez, c’était un documentaire. C’était un document de ma philosophie, une projection de ma philosophie, et j’ai été capable de le faire sans trop déformer les roches.» (In Kao and Meyer, 1994)

Tel que Siskind les a photographiés, on peut avoir l’impression d’énormes blocs de pierre, agencés d’une manière telle que la construction semble défier les lois de la gravité (pourquoi tout ne s’écroule-t-il pas ?). On a tendance, dès que l’on s’approche des premières photographies non-figuratives de Siskind (à partir de 1946), d’oublier ce caractère princeps qu’il voulait donner à ses photographies, celui de documentaire. Relisez la dernière citation, Siskind parle bien de « document.»  Mais non seulement il parle de document, mais il ajoute « document de ma philosophie »… Quant à savoir de quelle “philosophie” il s’agit, cela demande encore à mûrir pour moi, humble réceptacle, khóra.

 

Aaron Siskind, “Martha’s Vineyard III”, 1954, Gelatin silver print, 33.66 x 41.75 cm

 

Aaron Siskind, “Martha’s Vineyard 108”, 1954, gelatin silver print, 31.6 × 41.9 cm, MoMa

 

Aaron Siskind, “Martha‘s Vineyard, Massachusetts”, 1954, circa 1959, gelatin silver print, 33,3 × 41,8 cm

 

Leonardo : « Je ne manquerai point de faire figurer parmi ces préceptes un système de spéculation nouveau [‘nuova invenzione di speculazione’] : encore qu’il semble mesquin et presque risible, il est néanmoins fort utile pour exciter l’intellect à des inventions diverses. Si vous regardez des murs barbouillés de taches [muri imbrattati di varie macchie], ou faits de pierres d’espèces différentes [o in pietre di varî misti], et qu’il vous faille imaginer quelque scène, vous y verrez des pays variés [diversi paesi], orné de montagnes [ornati di montagne], fleuves, rochers, arbres, plaines, grandes vallées et divers groupes de collines ; tu pourras encore y voir diverses batailles et actes prêts de personnages étranges [diverse battaglie ed atti pronti di figure strane], des airs, des visages, des vêtements et des choses infinies, que vous serez en mesure de réduire à une forme intègre et bonne…».

 

Ref. Aaron Siskind: Toward a personnal vision 1935-1995,  Deborah Martin Kao and Charles A. Meyer (Eds), Boston College Museum of Art, Chestnut Hill, Massachusetts, 1994

 

 

Léon Mychkine

écrivain, critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 

 


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