C’est officiel : Certains milliardaires ont des goûts de chiottes. Mais que ne dépenserait-on pas pour avoir un Monet ? 50 millions d’Euros…
Pourtant, Marianne Mathieu, ancienne directrice du musée Marmottan-Monet à Paris, déclare qu’il s’agit-là d’une « œuvre grandiose ». Entretien France-Info :
Aux yeux d’une historienne de l’art comme moi, il s’agit d’une œuvre exceptionnelle. J’allais dire qu’elle a tout pour elle : l’originalité, le fait que ce soit des iris et pas des nymphéas, la composition qui vient redéfinir la notion de tableau parce qu’il n’y a plus de ligne d’horizon, ce qui en fait une œuvre jalon dans l’histoire de l’art. Son côté extrêmement vivant aussi, avec un mouvement, une force que l’on ne retrouve pas dans les autres tableaux de Monet de cette époque et qui en fait une toile extrêmement singulière. […] Donc c’est effectivement une œuvre grandiose, paradigmatique, qu’on ne peut déprécier. […] Le sujet de sa peinture, c’est le paysage transfiguré par la lumière. Quand il arrive au soir de sa vie, ce paysage, il veut le représenter complètement, totalement et pour pouvoir le faire, il ne trouve qu’un moyen : le monde est trop grand pour rentrer sur une toile, alors il faut l’aborder par son essence. Et l’essence du paysage, c’est l’atmosphère, c’est l’espace, c’est le temps. Cette peinture Iris, comme les Nymphéas du musée de l’Orangerie à Paris, est une peinture de l’espace et du temps. Cette peinture, Monet l’a réalisée sur le bord de son bassin : les iris semblent comme couchés sur l’eau. Quand on regarde le tableau, on se demande : est-ce que je vois le ciel ou est-ce que je vois ses reflets ? Cette confusion, cet « indécidable », rend cette peinture tout à fait unique et amène d’ailleurs Monet à ouvrir une nouvelle porte.
Eh bien mes aïeux ! Il semble difficile, voire outrecuidant, de remettre en cause le jugement d’une spécialiste de Monet. Mais pourquoi pas ? Ce ne sera pas la première fois que cela sera lu ici. Tout d’abord, on peut tout à fait se demander en quoi ce tableau serait exceptionnel ? J’avoue que je trouve cet adjectif incompréhensible. Mais se tient-il sociologiquement ? Je veux dire, d’où parle Mme Mathieu ? Je dirais : Du côté de la puissance, du pouvoir, de l’Institution. Pour ma part, je suis tout en bas, je n’ai aucun pouvoir, et n’en désire aucun. De fait, je suis du côté basal quand Mme Mathieu est sise du côté apical. Et je suis donc libre. Non pas libre comme n’importe quel imbécile via les réseaux ““““sociaux”””” qui sait comment on gouverne un pays… (Je n’en ai pas la moindre idée, si ce n’est que je tiens à la démocratie, mais à part ça…). Donc, derechef, je suis très sceptique, voire, en synchronie, stupéfait. D’après moi, et j’ai beaucoup regardé Monet, et écrit pas mal sur lui et, en un mot, ce tableau d’Iris est une croûte. Mathieu m’apprend que Monet a peint 2000 tableaux, et qu’il y en a beaucoup d’inconnus puisqu’en logis privés. 2000 tableaux ! Quand bien même on s’appelle Monet, il est inévitable qu’avec un pareil tableau de chasse on va produire des croûtes (vous me direz, il y en a qui, dès le premier, sont déjà dedans, et ils persistent. Comme on disait dis jà : Errare humanum est, perseverare diabolicum.) Et l’on connaît les problèmes de cataracte du peintre, amorcée en 1908 mais diagnostiquée seulement en 1912, qui, entre autres, filtrait les longueurs d’onde courtes (bleu/violet) et jaunissait sa vision. À titre de comparaison chevauchante, la série des “Nymphéas” est entamée de 1890 jusqu’à son décès (1926). Et en la regardant, on peut avoir une idée de quand commence le brouillage des ondes lumineuses dans le regard de Monet ; aini le panneau “Soleil couchant”, peint entre 1914-26, est totalement dans les choux. On ne peut pas avoir une lumière d’aube avec des couleurs si bien définies et des motifs vraiment random :

La France connaît depuis longtemps une précellence pour les Vaches sacrées. Monet en est une ; et s’il vivait encore aujourd’hui, lui qui a connu la faim, les dettes, les déménagements successifs pour fuir les créanciers, devrait bien rire de cet état de fait, et encore plus de voir ruisseler ces millions d’Euros sur un mauvais tableau, car il devait bien savoir que ce tableau n’était pas bon, mais un artiste crée, c’est comme ça, chaque jour s’il le peut, jusqu’à la fin. Et il dut se dire que si ce tableau était bien médiocre, eh bien c’est tout ce qu’il pouvait faire, et que ce n’était pas la fin du monde non plus. Mais revenons à “Iris”.
Mme Mathieu nous dit que les iris « semblent être couchés sur l’eau ». Ben non… Les iris sont bien droits, et le bleu n’est pas celui de l’eau, mais du ciel ; et les gribouillis à droite, ce sont des nuages (certes tuberculeux). Monet aura fait, bien sûr, beaucoup mieux, confinant, pour certains tableaux, à la génialité. Mais ce tableau d’iris, non, décidément.

Donc certains multimillionnaires et milliardaires, ont des goûts de latrines. Mais, comme disait l’autre, on ne peut pas tout avoir. Mme Mathieu, décidément, voit de l’« indécidable » dans “Iris”. Cela sent bon son Derrida, qui aimait à employer ce mot mystérieux. Mais le terme ressort aux théorèmes mathématiques qui n’ont rien à voir avec la choucroute ici présente. Un tableau ne constitue pas une proposition liée à l’arithmétique ou aux nombres entiers, et n’ont rien à voir avec le théorème d’incomplétude de Gödel, qui énonce : « Dans n’importe quelle théorie récursivement axiomatisable, cohérente et capable de formaliser l’arithmétique, on peut construire un énoncé arithmétique qui ne peut être ni démontré ni réfuté dans cette théorie.» Rappel : L’incomplétude est la propriété d’un système axiomatique qui contient au moins une proposition indécidable. Quel est le rapport avec le peint monétien ? Nul. Nous pourrions revenir sur chaque phrase énoncée par Mme Mathieu et en démontrer l’inanité, car tout y est artificiel, comme est artificiel le prix de vente. Nous n’avons rien contre Mme Mathieu, on peut néanmoins supposer que, par son langage, elle illustre le langage lustré de l’Institution. Tout y brille de mille feux : « œuvre jalon dans l’histoire de l’art », « toile extrêmement singulière », « œuvre grandiose, paradigmatique ». Aïe ! Nous voici encore dans un topoï déviant : encore quelque chose de paradigmatique (Heinich, sort de ce corps !). Mais paradigmatique de quoi ? La logique voudrait que si “Iris” était une œuvre paradigmatique (et je me suis déjà expliqué ici sur l’usage incongru de ce terme en matière artistique) elle eut pris en main toute la suite de la peinture française en tant que Modèle ; c’est cela que signifierait l’emploi de l’adjectif. Il n’en fut évidemment rien. Pour finir, le tableau constituerait « l’essence du paysage », qui regroupe « l’atmosphère, l’espace, le temps ». Excusez du peu ! Mais tout cela ne veut rien dire, car il n’y a rien de tout cela dans cette huile sur toile. Encore une fois, je n’ai rien contre Mme Mathieu, je ne la connais pas, mais c’est son discours qui me semble problématique, et surtout symptomatique du discours porté sur l’art, tant historique que contemporain. Et ce symptôme, en un mot, c’est l’emphase. De fait, l’emphase est un trope. Le trope est une figure de style qui, notamment, consiste à augmenter, hypertrophier le sens des mots que l’on emploie. L’étendue sémantique du concept de trope ne s’arrête pas ici, mais nous n’allons pas entrer dans une démonstration par catégories. Nous le prenons donc dans son sens linguistique :
La rhétorique oppose aux figures de pensée (litote, ironie, interrogation oratoire, etc.) et aux figures de construction (ellipse, syllepse, etc.) les tropes ou figures de mots (emploi figuré des mots). Trope a fini par s’appliquer à toutes les espèces de figures qu’on peut considérer comme un détournement (en grec tropos) du sens du mot. [Dictionnaire de linguistique, Dubois et alii, Larousse, 2002].
Le discours tropique en art contemporain est — depuis combien d’années ?— pléthore. La caractéristique principale de ce trope est donc l’emphase. Mais on pourrait tout à fait y inclure le non-sens, l’usage de mots totalement hors-contexte (“paradigme”, “indécidable”, “espace-temps”, etc), ou encore la grandiloquence. On ne compte pas les articles dans lesquels tout est indexé à l’exagération et le “toutisme”, non pas ce mouvement artistique russe du début du XXe siècle mais le fait que dans un nombre incalculable d’œuvres on peut trouver tout : l’infini, l’espace, le temps, la vie, les animaux, la biologie, le cosmos, le vertige, le soi, l’expérience intérieure, l’interrogation sur l’identité, la politique, le colonialisme, le genre, bref, tout ce que vous voulez, dans cette auberge linguistique ouverte à tout vent volcano-sémiotique. Ce n’est pas sérieux. Dans ce sens, les paroles de Mme Mathieu constituent un exemplum type de cette tendance : tout mettre dans un item (en l’occurrence un tableau) avec, étage supérieur du tropisme, une asymétrie flagrante (hurlante) entre l’être-là et le dire, entre l’être-de-l’objet, son étant plutôt, qui ne peut “donner” que ce qu’il a, c’est-à-dire, précisément, et en l’occurrence, pas grand’chose.
