À partir de l’image Duchamp-Özkaya

Özkaya a fait l’hypothèse que l’image projetée depuis la camera obscura positive d’“Étant donné…” donnait à voir le portrait de Rrose Sélavy. Je ne l’ai pas vu, à vrai dire. Le temps a passé. Mais, en cherchant à traiter l’image, j’ai trouvé quelque chose… Tout à coup, m’est apparue une paire d’yeux. Mais est-ce suffisant ?

Au dessus de la flèche rouge ajoutée par mes soins, on voit bien à ce qu’il semble des yeux, iris et pupille. Et voici donc que maintenant nous pouvons voir un regard (nous le projetons). Voyez-vous bien ? Juste au dessus de la flèche rouge. Mais, alors, ne sont-ce pas les arcades sourcilières que nous voyons au dessus de chaque œil ? Si, avec glabelle et épine nasale. Et voici que nous avons réussi à voir quelque chose de dépictant : cette zone projetée nous fait penser à quelque chose d’existant ; des yeux, et, de fait, un regard. Supposons que nous venons d’effectuer les trois opérations données par Richard Wollheim : « reconstruire les intentions de l’artiste, identifier les problèmes artistiques dont l’œuvre est la solution ». À partir de là, avons-nous assez d’éléments pour dire qu’il s’agit ici du portrait de Rrose Sélavy ? Je redonne l’image, un peu moins sombre, par mes soins :

C’est peut-être un peu fortement contrasté, mais ça permet de voir encore mieux les yeux. Bien. Si l’on suppose que Duchamp aurait voulu, avait prévu, cette projection du regard, alors il faut bien reconnaître déjà et en soi (‘in and of itself’) le tour de force. Car, comment, en effet, à partir des éléments espacés et hétérogènes dans la pièce “Étant-donné…” aura-t-on pu obtenir cette symétrie parfaite de ce qui semble dépicter des yeux ? Mystère, ou pas, car rappelons-nous l’appellation d’« ingénieur » que s’était attribué Duchamp. Posons-nous la question : Quand bien même Duchamp se désigne comme « ingénieur du temps perdu », la qualification n’est pas sans évoquer cette époque lointaine où certains artistes étaient aussi des ingénieurs, à savoir la seconde Renaissance italienne. Qu’est-ce que c’est, un ingénieur ? C’est quelqu’un qui maîtrise aussi certaines sciences — mécaniques, optiques, hydrauliques, anatomiques, etc. Soit. Une fois que nous admettons qu’il s’agit d’une paire d’yeux, et donc d’un regard, alors comment considérer le “reste”, tout ce que nous voyons “autour” ? Pour le moment, je ne le sais pas. L’image dont je me sers est issue de l’Internet, et sa définition est très faible ; aussi, je ne garantis pas, loin de là, être en mesure de “voir” et déchiffrer tous les indices possiblement qui nous échappent ici, dans cet état donné. Mais nous y reviendrons (j’ai demandé d’autres photos, espérant une réponse).

Ref : Richard Wollheim, Art and its objects, Cambridge UP, [1968], 1980

Léon Mychkine