À partir du monde magique et merveilleux de Karl Blossfeldt (feat Christ, Jacob Boehme…)

Karl Blossfeldt, “Adiantum pedatum”, ∼ 1926. Stiftung Ann und Jürgen Wilde, Pinakothek der Moderne, München 

Blossfeldt nous montre une Nature que nous ne verrons jamais, à moins d’avoir une loupe sous la main, ce qui, tout de même, est assez rare. Et quand bien même, il est guère possible d’isoler ainsi un item naturel de son environnement immédiat. L’adiante du Canada ↑ est une fougère à rhizome, à tiges érigées, avec fronde archée, à large foliole, nous dit-on dans la littérature.      

Technique. Image :12 à 45 fois le négatif. Coffrage en vitre. Travail souvent à la chambre. Plaques émulsionnées orthochromatiques et parfois panchromatiques.   

Revenons à l’étonnement de l’Enfance de l’étonnement :

Quand je regarde cette image, qui date de 1926, je suis frappé, émerveillé. C’est tout autant magnifique qu’artificiel, car, bien entendu, la Nature ne se présente pas ainsi, dans un vide conceptuel. Mais ce n’est pas ce qui importe ici. Ce qui importe, c’est le magnifique mimétisme des mouvements d’une espèce ; des courbes similaires, des penchés, replis, enfouissements, de reliefs et bas-reliefs… N’en jetez plus, c’est la Nature qui a inventé l’architecture. Après, une question se pose : Est-ce Blossfeldt qui a agencé ainsi les adiantes, ou bien a-t-il composé une sorte de partition personnelle ? Mais, à lire la légende, et à chercher ce à quoi ressemble in situ l’adiantum pedatum, on n’y comprend plus rien. Je trouve bien des photographies de la dite plante, mais aucun rapport avec celle de Blossfeldt… Je ne vais pas insérer d’image, mais, franchement, “on” ne voit pas le rapport. 

Karl Blossfeldt, “Dipsacus laciniatus”, 1928, Gelatin silver print, 25.9 × 19.8 cm, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Ci-dessus, une cardère laciniée (découpé en lanières irrégulières).

D’un certain point de vue, on pourrait croire que les végétaux posaient pour Blossfeldt, ou bien qu’ils leur montraient des aspects jamais vu auparavant. C’est d’ailleurs bien ce qu’il dit dans son livre, que je lis dans sa version anglaise, Art forms in Nature (1929) : 

Grâce au ralenti et à la projection rapide, nous pouvons étudier dans des films l’expansion et la contraction, la respiration et la croissance des plantes. Le microscope révèle des systèmes de mondes dans une seule goutte d’eau et les instruments de l’observatoire astronomique nous permettent d’explorer les profondeurs infinies de l’univers. Les techniques modernes nous rapprochent de la nature comme jamais auparavant et, à l’aide d’appareils scientifiques, nous entrevoyons des mondes jusqu’alors cachés à nos sens. Et c’est également la technique qui nous offre de nouvelles possibilités de modelage artistique.  

On a beau mettre en avant la technique, en l’occurrence optique, pour découvrir de nouvelles formes, l’image ci-dessus peut sembler complètement christique. Voir les signes de la cure dans les plantes ou les représentations du Christ, c’est quasi la même opération mentale. Et c’est d’ailleurs doublement le cas pour ce qui, ici, s’apparenterait à la signature naturelle du sacré-cœur de Jésus Christ (Yeshouah). En effet, le cœur aura été, longtemps durant l’Antiquité et le Moyen-Âge, le lieu de l’intelligence. Pour Henri de Mondeville (1260-1320), chirurgien du Roi, il est avéré que l’esprit fermente dans le cœur, et que le cerveau n’en reçoit une part qu’en raison de l’afflux du sang issu de cet organe :
 
Quant à la seconde partie, qui est le cerveau, il faut savoir qu’après avoir tissé, et composé la pie-mère, lesdites artères et veines entrent dans la substance du cerveau, lui apportant du foie la nourriture, du cœur la vie et l’esprit. Cet esprit est digéré dans le cerveau même par une nouvelle digestion, et il y devient l’esprit de l’âme.
Chirurgie de Maître Henri de Mondeville, 1306-1320
 
Voyez cette cardère laciniée, et son quasi cœur transpercé par la tige principale. Et les épines !, partout autour et au dessus. La paréidolie christique, ce n’est pas nouveau. Évoquons le Psautier de Bonne de Luxembourg, 1348-49, composé par Jean Le Noir, élève de Jean Pucelle, pour la princesse de Normandie (Bonne de Luxembourg, épouse de Jean de Valois, futur roi Jean le Bon). Il s’agit de représenter la plaie du Christ, plaie qui connu un véritable culte durant le Moyen-Âge.

Autre phénomène paréidolique : Nicolas Monardes missionnaire jésuite en Amérique du Sud en 1569, découvre la passiflore (fleur de la passion). Qu’y voit-il ? Les filaments représentent la couronne d’épines ; l’ovaire évoque l’éponge trempée dans du vinaigre ; les sépales et pétales honorent les 10 apôtres restés fidèles ; le pistil représente les 3 clous qui ont servi à crucifier Jésus ; les étamines représentent les 5 plaies du Christ ; les stigmates évoquent la croix.

C’est ce qu’on appelle la Doctrine des Signatures, qui n’est qu’un dérivé christique d’une théorie plus large que l’on retrouve chez un Jacob Boehme : 

Tout ce qui est dit, écrit ou enseigné de Dieu, sans la connaissance de la Signature, est muet et incompréhensible, car il ne s’agit que d’une conjecture historique, sortie de la bouche d’un autre, et l’esprit sans connaissance est muet ; Mais si l’Esprit lui ouvre la Signature, alors il ne comprend pas le discours d’un autre, et il comprend mieux comment l’Esprit s’est manifesté et révélé (de l’Essence par le Principe) dans le Son avec la Voix. […] En second lieu, nous comprenons que la Signature ou la forme n’est pas un Esprit, mais le réceptacle, le conteneur ou le cabinet de l’Esprit, dans lequel il repose ; car la Signature se tient dans l’Essence, et est comme un luth qui reste immobile, et est en effet une chose muette qui n’est ni entendue ni comprise, mais si l’on en joue, alors sa forme est comprise, dans quelle forme et dans quel air elle se tient, et selon quelle note elle est réglée. De même, la Signature de la Nature, dans sa forme, est une essence muette ; elle est comme un instrument de musique préparé, sur lequel l’Esprit de la Volonté joue ; quelles cordes il touche, elles sonnent selon leur propriété.

— Jakob Böhme, Signatura rerum, or the signature of all things : shewing the sign, and signification of the severall forms and shapes in the creation, version anglaise 1651.

Mais comment en est-on venu à voir une vulve fichée dans le corps de Dieu fait chair ? Notez que sans la blessure causée par ce triste sire de centurion de la pointe de sa lance, la “vulve” ne serait pas apparue. Question : Y avait-il une vulve in corpore, que le centurion aurait alors révélée ? Ce centurion était-il un initié ?

Parallèlement à la théorie des signatures, il y a une longue tradition qui a conduit à réinterpréter peu à peu la sexuation du Christ, au point d’effacer quasiment toute trace d’organe mâle dans les représentations. Le Christ bébé montre des genitalia mais, une fois adulte, nulle trace, sauf, rare exemple, chez Buonarotti, avec son Crucifix de Santo Spirito :

Michelangelo Buonarotti, “Crucifix », 1492, bois dépeint et étoupe durcie, 142 x 35 cm, Basilique Santo Spirito, Florence

 

Giotto di Bondone, “La Crocifissione” [Détail], circa 1300, fresque, 2,024 × 1,855 cm, Chapelle des Scrovegni, Padoue, Italie

Comme l’indique la Notice en ligne, « le corps du Christ est modelé dans des voiles très liquides » (Il corpo di Cristo viene modellato a velature stese molto liquide). Giotto rend ce qu’on appelle le perizonium très transparent ; au point qu’il nous semble voir à travers. Mais rien ne se voit.

Plus surprenant, on apprend dans la même notice que « le centurion est représenté avec une auréole car, au Moyen Âge, il était considéré comme un saint.»  Ce centurion, d’après la légende, s’appelait Longin (Longinus), qui était un soldat gaulois des légions romaines. C’est donc lui qui perce le flanc du Christ pour s’assurer de son décès. Après son geste, il se serait écrié : «Vraiment cet homme était Fils de Dieu ! ». Mais une autre filiation, celle-ci canonique, attribue la sanctification non pas au centurion poignardeur, mais à celui qui, seul profane dans la fresque de Giotto, est auréolé. En effet, d’après Matthieu 27.54 :

Quant au centurion et aux hommes qui avec lui gardaient Jésus, à la vue du séisme et de ce qui se passait, ils furent saisis d’une grande frayeur et dirent : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu ! »

Du côté de Marc (15.25), on lit :

Voyant qu’il avait ainsi expiré, le centurion, qui se tenait en face de lui, s’écria : « Vraiment cet homme était fils de Dieu !»

Sur ce, et ces digressions mystiques, il est temps de conclure, en rappelant que toutes les photographies afférentes de Karl Blossfeldt sont magnifiques et extraordinaires, et que, presque cent ans plus tard, elles pulvérisent toujours nombre d’images contemporaines de fleurs et plantes, qui n’ont toujours pas compris comment saisir la grâce de la nature. Nous pourrions citer quelques noms, mais nous sommes animés, est-ce un hasard, par une douce charité chrétienne — et les chrétiens, lecteur, je te le rappelle, ne sont pas des babas-cool.  

Léon Mychkine

écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art, membre de l’AICA-France

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