À propos de la soi-disant “imagination artificielle”

Un ami peintre me signale des artistes qui pourraient peut-être m’intéresser. Parmi eux, Grégory Chatonsky. En cherchant sur l’Internet, je vois sa page personnelle, ainsi que différents projets auxquels il participe. L’expression d“imagination artificielle” retient mon attention. Me voilà à visionner une vidéo enregistrée en 2017 à l’École Normale Supérieure de Paris, en présence dudit, et de Béatrice Joyeux-Prunel, professeure ordinaire à l’université de Genève (chaire en Humanités numériques), et d’Alexandre Cadin, entrepreneur, entre autres. Rappelons que Normale Sup (comme on l’appelle communément), c’est l’École française intellectuelle de référence ; c’est elle qui “forme” l’élite, qui va ensuite peupler les universités, les administrations, et les ministères, etc., et dont l’une des premières fonctions est donc bien celle de penser. On attend donc d’un quelconque séminaire à Normal Sup un niveau d’excellence, de rigueur et d’érudition sans égal. Qu’en est-il ? La vidéo dure deux heures, et n’y parlent que les deux hommes. L’“imagination”, c’est un concept ; un concept éminemment complexe, et qui donne lieu à de très nombreuses recherches et théories. Le champ d’investigation théorique de l’imagination est si vaste que l’on ne peut pas encore le circonscrire, ce qui en fait, assurément, une des facultés les plus merveilleuses de l’esprit humain. Les deux orateurs sont-ils à la hauteur de l’enjeu ? (Ici en hyperlien la table des matières de The Routledge Handbook of Philosophy of Imagination (2017), pour donner une idée de la complexité et de la vastitude du sujet. On se demandera peut-être : que vient faire la philosophie ici ? On répondra que l’imagination est un concept philosophique, et, si le lecteur se demande pourquoi on site un ouvrage anglais, eh bien !, répondrons-nous, c’est parce que nous sommes à la traîne… Les Idoles nous ont considérablement ralenti et empêché ! Si tant que nous sommes derrière…). Bref. La conférence nous a fait accroire — à tort peut-être —, qu’on allait définir l’imagination. Et ce, une fois fait, qu’on établît une différence entre l’imaginaire et l’imagination. Mais tout cela n’est pas de circonstance, tant il semble évident aux orateurs que la définition de l’imagination est claire pour tout le monde. Elle l’est tellement qu’elle est associée sans problème avec à la production d’images issues de cette fameuse intelligence artificielle. Nous sommes alors introduits à certaines recherches liées à ce qu’on doit donc appeler l’“imagination artificielle”, et notamment à un programme d’AI (‘artificial intelligence’) issu du programme de recherche DeepDream, lancé et piloté par… Google. Pour l’instant, nous en sommes là. L’“imagination artificielle” est principalement axée sur la production d’images. La première que nous montre Chatonsky est celle-ci :

Chatonsky nous explique que dans ce cas, le programme informatique a été nourri d’images de mollusques, de chiens, et de pizzas. Et voici donc le résultat ! On peut déjà s’interroger sur le sens donné au mot “imagination” par les auteurs, et Chatonsky notamment. En effet, en quoi la restitution graphique issu d’un moteur AI nourrit de data spécifiques (des données numérisées) ressortit-il à une quelconque imagination ? Réponse : Nullement. Pourquoi ? Sous l’autorité d’Aristote, et du bon sens même, nous commencerions par répondre que, pour avoir de l’imagination, il faut penser. Dans son immortel traité De l’âme, Aristote va jusqu’à dire que « l’âme ne pense jamais sans représentation ». Ici, j’utilise la traduction de Richard Bodéüs, tandis que celle de Tricot donnait « imagination », pour le même mot : phantasia. Les animaux, ainsi, sont capables de représentation, par exemple pour chasser (il faut bien que l’animal se représente, par quelque moyen que ce soit, une proie, ou un indice nutritif, ici et maintenant). Dans le cas des animaux, Aristote parle de « représentation sensitive », tandis que « la représentation délibérative appartient aux animaux doués de raison », c’est-à-dire aux hommes (pour Aristote), soit aux êtres humains. La grande force de l’imagination, c’est qu’elle peut s’activer avec ou sans support réel : je peux penser à un dragon, là, maintenant. L’image que j’ai du dragon ne correspond à rien de réel, car les dragons n’existent pas ; tandis que, si j’imagine un pot-au-feu, je peux toujours acquérir les ingrédients pour en cuisiner un. (NB : Les dragons existent dans le monde de la fiction, et ils ont sûrement existé en vrai pour les anciens Chinois). L’imagination dont nous parle Chatonsky ressortit donc plutôt à la représentation délibérative, dans l’absolu, parce que les animaux non-humains ne sont pas capables d’imaginer quoi que ce soit, au sens de ce qui n’existe pas. 

Par exemple, le chaton s’ébat dans la cour et le jardin depuis des semaines. Il passe et repasse par dessus le tuyau d’arrosage sans que cela lui pose le moindre problème. Un jour, quelqu’un tire sur le tuyau au moment où le chaton passe à côté. Voyant le tuyau remuer, le chaton, de surprise et de peur, fait un bond. Le chaton ne s’est pas fait la réflexion qu’il ne s’agissait ici que d’un morceau de plastique inoffensif ; il a soudain vu cette partie du tuyau remuer brusquement, et il a été effrayé. Certainement que, quelque part dans son programme génétique, une certaine capacité à identifier des formes lui a indiqué un danger, et il a donc sauté pour y échapper. Dans les minutes qui suivent le chaton va repasser sur ce tuyau, qui ne bouge plus. Le chaton a-t-il imaginé quoi que ce soit ? Je ne crois pas. Cependant, dans son stock mémoriel, il possède un répertoire de formes, certes primaire, car sinon il n’aurait pas instantanément pris le tuyau d’arrosage pour autre chose qu’il n’est.

Si l’on revient à notre sujet, il faut se poser la question de savoir s’il existe à l’heure actuelle un système d’AI capable de penser ? La réponse est non. Aucun programme informatique n’est capable d’effectuer une tâche qui serait, de près ou de loin, assimilable à de la pensée. L’imagination étant liée à la pensée, on peut pas dire que la machine neuronale de Google aurait inventé l’image d’une pizza agrémentée de chiens et de mollusques ; cette machine, guidée par un programme, a incrémenté des images, des bits, et guère plus que cela. Ainsi, il est proprement exagéré — et le mot est faible —, de parler d’imagination pour un tel résultat.

En une : image provenant du site DeepDream

Léon Mychkine