André Guenoun, “après moi le désastre”

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Tout artiste entretient une relation avec son art, avec ses matériaux, une relation tout à fait spécifique, comme avec un partenaire, comme au théâtre ; littéralement, l’artiste met en scène et se met en scène avec ses dispositifs, appareillages, et procédés, etc. Souvent, voire toujours, cette relation est protocolaire, mais pas dans la sens diplomatique du terme, mais attentionné, voire, amoureux ; il s’agit de préparatifs consciencieux, réfléchis, mûris ; puis suivie parfois d’une danse, et même sarabande ; et André me disait qu’il faudrait le filmer quand il projette sa mixture sur le papier au sol, car il tourne autour, comme s’il pratiquait — c’est son expression —, l’“action painting”. À regarder ces grands formats assemblés, on constate les effets du danseur, accompagné de ses prolongements fluidiques, que je cite en abrégé : « dérive des pigments, répulsion entre gras et maigre, encre acrylique = maigre mélangée à l’eau, salissure via de encre de Chine grasse. »   

André Guenoun, “sans titre”, encres sur papier [Détail]

Ce qui m’interpelle, chez Guenoun, c’est la rigueur de ce protocoles, encore plus de ces maquettes (voir article précédent), et le résultat. C’est comme si, ceteris paribus, Guenoun recréait les conditions d’un ordre qu’il sait voué à l’échec puisqu’il va laisser s’installer le vénérable tohu bohu (tōhū wābhōhū) ; mais, et c’est là que l’amour revient, avec bienveillance, et, en même temps, dans une confiance totale, puisqu’une fois le travail accompli, il se retire, comme Lao Ze nous l’a enseigné, et passe à autre chose, attend le lendemain, pour venir voir ce qui s’est passé depuis, en termes de, je cite : « mutation d’une autre organisation, et dynamique des fluides ». Et on connait un autre artiste qui procède dans une processualité quasi semblable, à savoir Gilles Teboul (articles ici et ici) qui laisse couler sa matière sur le support, et revient le lendemain pour voir le résultat. Dans les deux cas, c’est toujours la Surprise. Mais sinon, aucun rapport entre les “boulots”, comme on dit dans le jargon des peintres. Il y a donc, chez Guenoun, une volonté, comme il le dit, de lutter contre la « maîtrise », d’où cette prise de risque qui doit s’amplifier d’autant plus que le format à couvrir est grand.

André Guenoun, “sans titre”, encres sur papier [Détail]

Pourquoi à tel endroit la frontière semble hermétique, et pourquoi à tel autre la “mixture” (pigment + encre) passe la frontière, comme un corps intégré ou refoulé — Guenoun parle bien de « squelette » ? « J’aime bien l’idée que l’ordonnancement, la composition soit comme un squelette, et après cela devient ce que ça veut devenir » (voir l’Entretien). C’est aussi une histoire de frontières, de dépassement, de refoulement, d’assimilation, de reconstruction, tout un processus final que l’artiste nomme (curieusement) le « désastre » (lire l’Entretien). Il ne faut pas entendre ce terme comme un chaos apocalyptique, une scène dévastée, mais comme l’indication que Guenoun laisse aussi, suivant l’inclination des feuilles, la disposition, la mise en place, toute liberté à la mixture de se répandre, d’interférer, de « ruisseler ». Précision importante : L’artiste ne connaît pas le pentimento, une fois que la migration est passée, c’est terminé, reste l’œil pour juger des effets du désastre. C’est donc là aussi qu’apparaît une intéressante contradiction dans les processus, quand on compare la rigueur des maquettes (voir les images illustrant l’Entretien), sur lesquelles nous voyons flèches, chiffres, calculs, livrant une impression justement de maîtrise, de presque classicisme renaissant, que l’on trouve encore dans les croquis de Turner et Corot, par exemple, et le rendu final, comme naturellement revenu à l’ordre du monde, qui est toujours la lutte contre l’entropie (là où c’est encore possible). Ces choses-là semblent dites avec clarté et évidence, mais il y a là un parcours intellectuel et pratique qui m’interroge encore, et sur lequel je ne peux pas devancer la réflexion (wait and see) ; à chaque chose sa décantation.

Pour ma part, je l’admets, j’ai un penchant pour les petits formats, où je vois bien toute la force miniature de la mécanique visqueuse, mais comme en arrêt sur image, en compression ; une concentration des couleurs qui, et cela il faut le voir en vrai, éclatent, très intenses et belles ; oserais-je dire pures même impures ?

André Guenoun, encres sur papier

 

André Guenoun, encres sur papier

 

André Guenoun, encres sur papier

Voyez , j’aime bien cette concentration des fluides, de la mixture, dans un espace restreint, mais qui semble bien vouloir encore un peu déborder, avec ces sortes de vagues successives de couleurs arrêtées dans le temps des processus (nul témoin pour le dire).

Détail de ci-dessus

Notez ces frémissements et coulures des jus gras et maigres, ces boursouflures ; ces éruptions comme cutanées issues d’une peau qui ne veut dire son nom, ou bien encore d’une chorographie sublimée.

André Guenoun, encres sur papier

 

Léon Mychkine

 

 


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Appendice
 
Étymol. et Hist. 1537 desastre « événement funeste, malheur d’une grande ampleur » (A. du Saix d’apr. R. Aulotte, Amyot et Plutarque, Genève, 1965, p. 91). Empr., avec adaptation du préf., à l’ital. disastro « id. », attesté dep. la 1remoitié du xives. (Tito Livio volgar. ds Batt.), dér. de astro (astre*), préf. dis- à valeur péj. (dis-*), proprement « mauvais astre ».

Prononc. et Orth.: [tɔybɔy]. Prop. du Conseil sup. de la lang. fr. ds Doc. admin. du J.O., 6 déc. 1990, p. 18, col. 1: tohubohu. Étymol. et Hist. 1. 2emoit. xiiies. toroul boroul « désordre, confusion » (Bourdet, Luque la maudite, 160, éd. G. Raynaud ds Romania t. 12, p. 226: ausi con fust toroul boroul), att. et formes isolées, à nouv. 1819 tohu-bohu (Boiste); 2. 1552 Thohu et Bohu « le chaos primitif avant la création du monde, dans la Genèse » (Rabelais, Quart-Livre, éd. R. Marichal, chap. 17, p. 97: les deux isles de Thohu et Bohu [ici, p. plaisant.]; Briefve déclaration, p. 276: Tohu et Bohu, hebrieu: deserte et non cultivée); 1599 tohu vabohu (Marnix de SteAldegonde, Différens de la religion, I, IV, 15 ds Hug.: reduire [la machine de l’univers] à son premier tohu vabohu); 1625 le Tohu et le Bohu (G. Naudé, Apologie pour tous les grands hommes, éd. 1669, p. 68); 1765 Tohu-bohu (Voltaire, Dict. philos., éd. J. Benda et R. Naves, Paris, 1954, p. 213, s.v. Genèse: Tohu-bohu signifie précisément chaos, désordre); 3. 1862 « bruit, tumulte, agitation bruyante » (Hugo, Misér., t. 2, p. 617: le tohu-bohu du bonheur). Empr. à l’hébr. biblique tōhū wābhōhū , expr. empl. dans la Genèse (1, 2) pour décrire l’état de la terre avant la création, comp. de tōhū « vide, néant, désert, solitude » wā « et » et bōhū « vide ». Cette expr. a été trad. par les LXX: α ̓ ο ́ ρ α τ ο ς κ α ι ̀ α ̓ κ α τ α σ κ ε υ ́ α σ τ ο ς, par la Vulgate: inanis et vacua, par les Bibles de Jérusalem, du Rabbinat et Segond respectivement: vide et vague, solitude et chaos, informe et vide. Fréq. abs. littér.: 89.

Source : cnrtl.fr

 

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