Aperçus sur Monsieur Renoir

Pour HP, marquis

« Tu es fou ! s’exclama Sisley, en voyant ma toile : quelle idée de faire des arbres bleus et des terrains lilas »

 

Il y a une lumière très forte chez Renoir, quasi, parfois, surnaturelle. Pas dans tous ses tableaux, mais dans certains. Comme ci-dessous :

Auguste Renoir, “Jeune fille au ruban bleu”, 1888, Huile sur toile, 46,5 x 56 cm, Musée des Beaux-Arts, Lyon 

Dans certains tableaux, on dirait que Renoir mange le réel avec la peinture ; qu’il dépose à touches généreuses, et, disparates (ceci à expliciter). D’abord, le fond. Assez extraordinaire, ce fond. Combien le peintre y a-t-il mis de couleurs ? Ensuite, s’est-il hâté de le produire ? Je pose la question car ce fond est fait à grands traits, et il est impossible de savoir de quoi, exactement, il est fait en réalité (si tant est qu’ici Renoir ait reproduit quelque fond préexistant). Il y a des moments, dans l’histoire de la peinture, où l’artiste mêle fond et forme, objet et sujet, comme ici :


Voyez cette chevelure, à la fois ressemblante et tautologique : avec quoi est-ce fait ? Avec de la peinture. Mais de “quelle” peinture ? Celle pour le fond ou le sujet ? Ou les deux, à ce moment ? Car on conviendra qu’il est assez improbable que cette jeune fille ait eu, dans ses cheveux, de telles teintes naturelles que ce rose, ce violet pourpre, ce magenta, ce bleu très clair, ce jaune… non. Pourquoi “peinture tautologique ?” Parce que : je l’ai déjà dit ailleurs, il y au moins deux sortes deux peintres, parfois le même se dédouble : il y a la peinture qui veut faire oublier la peinture (Ingres, disons), et celle qui veut qu’on la voie (Renoir), et il y en a donc qui mêlent les deux intentions (Fragonard, Goya, Turner…). Donc, la peinture est tautologique quand elle se montre en flagrance de n’être que ce qu’elle est, ainsi, dans cette chevelure, ce qu’on appelle l’illusionnisme fonctionne sauf quand l’œil rencontre ces touches insensées de couleur. Dire, qu’à ce moment, la peinture est tautologique, cela ne revient pas à la dévaluer, pas du tout, et au contraire, en cette année 1888, et dans un même élément (une chevelure), c’est assez impressionnant). Rejetons donc un œil :

Je trouve cela incroyable, et fabuleux. Là encore, là où tant d’artistes, et bien sûr encore aujourd’hui, se contenteraient bien gentiment de “reproduire” le chromatisme d’une “vraie” chevelure, à un moment, de longtemps saisi et compris, Renoir sait bien qu’il fictionnalise, et alors, “il y a va”. Et c’est bien cette fictionnalisation, à partir du réel le plus têtu (“stubborn fact”, comme le nommait le philosophe William James, qu’a peut être lu Renoir, mais j’extrapole). Le fait têtu, c’est ce qui fait face, c’est là, quoi que l’on fasse. Bien !, au sein de ce fait têtu, Renoir a un atout, sa liberté de créer. Mais, bien plutôt, de recréer ! Recréer la chevelure, et tout ce que l’on veut d’avoisinant ; c’est lui l’artiste, pas la nature. Recréer du réel acceptable depuis du réel qui ne le recélait pas, ou bien, allez savoir, peut-être que, décidément, certains artistes voient ce que beaucoup d’autres ne voient pas (oui, évidemment). Oui, mais non, on ne peut pas voir ces couleurs folles dans une chevelure. Mais, qu’en sait-on ? Étions-nous au côté d’Auguste quand il peignait La jeune fille au ruban bleu ? Et ce ruban, d’ailleurs, parlons-en :

Très éthéré, ce ruban. Plus près :

Du vert, du jaune, dans ce ruban bleu, et, pardon !, mais, si l’on en croit la texture transcrite par les pigments, il est bien érodé et usé ce ruban. Mais non, Renoir ne l’a pas peint pour que l’on mette, comme moi, son nez dessus, mais pour l’apprécier de plus loin ; alors comme autant éclatant de lumière qu’il fait rebondir ; tout ce qui intéressait Renoir. « Renoir était peu à peu amené, lorsqu’il suivant avec candeur le cheminement des lumières et des ombres sur les formes, à observer leurs attitudes et leurs transformations dans la continuité et dans les contours de ces formes qui, par là, se révélaient à son émerveillement croissant dans leur réalité profonde, leur densité, leur épaisseur…» (Élie Faure, 1922). Parfois, j’ai l’impression qu’une partie de l’art moderne et contemporain a consisté à prendre ou reprendre des détails de tableaux antécédents, mais volontiers inconsciemment, et d’en faire totalement le sujet. Pas vous ? Voyez ce ruban, d’encore plus près. À cette échelle, se dire qu’il s’agit de la représentation d’un ruban demande un “accord” de l’esprit, accord qu’il vous concède bien aimablement, mais accord tout de même. Dans ce ruban, il se passe quelque chose, que j’ai envie d’appeler de déconstructeur, si l’adjectif et sa famille nomologique n’était pas tant écrasées par des références prétentieuses et quasi barbares (au sens aussi de barbarisme lexical). Aujourd’hui, on prétend déconstruire n’importe quoi, quand, bien souvent, on n’effectue rien du tout, à la vérité. Mais passons. Je me demande si Renoir n’aurait pas eu recours à un double-jeu de construction/déconstruction, dans le sens où, à tel endroit, le geste tend à assembler, joindre, unir, et, à tel autre, le geste brise, interrompt, coupe, reprend, voyez-vous ?

Je demande pardon à Auguste d’autopsier quasiment, au scopique, son tableau, mais il ne s’agit là que d’amour et de respect, empreint d’un souci toujours de la vérité la plus accessible. Donc, voyez encore !, Renoir descend la joue, et puis, afin, probable, de faire jouer la lumière et les volumes, voici qu’il peint à la perpendiculaire ! D’un certain point de vue, cela n’a aucun sens (sans jeu de mots). Ma seule explication, elliptique : La peinture parle (je sais, c’est un peu juste). L’œil va et vient, et l’œil, à ce moment, c’est le pinceau ; il y a des neurones optiques dans la soie. Et, tout à coup, on remonte ! comme on vire de bord en pleine mer chromatique. Et puis, plus haut, les courants se rejoignent pour s’occuper de l’oreille. Et alors quelle oreille ! Il y a des peintres qui ont des problèmes avec l’oreille. N’en disons pas plus.

Un mot sur l’œil :

 

 

Qu’est-ce qu’un œil ? Un jet de lumière interne, le puits de l’âme ? Que sais-je ? Qu’en sait-on ? Pour Renoir, ici, c’est une sodalite, dont il ne faut trop s’approcher, car sinon, elle se fragmente en facettes. Tout cela, en dernier ressort, ressortit à une peinture esthético-logique. Rien que de sensible et solide, le nécessaire pour cheminer.

 

Léon Mychkine