Approches du kekchose chez Hélène Delprat. #1

On met parfois du temps, beaucoup de temps, à approcher de travaux, de boulots, d’œuvres. On se retrouve hors-d’œuvres. À lire les textes au sujet de Delprat présentes sur son site web, on évoque plein de choses sérieuses ; de la Renaissance au théâtre grotesque, mais aussi Shakespeare, Tchekhov, Bataille… Le name dropping (disait Droopy) à ses écueils. À force de n’aimer dropper, de quoi parle-t-on ? En regardant de nouveau, ce jour, m’est venu un adjectif : « postmoderne » ; que je retrouve dans l’exégèse (grand mot) sur le site de Delprat, et sous la plume (ou le clavier) de Muriel Berthou Crestey (professeure d’Histoire des Arts). Cependant, que veut dire l’autrice via ce terme ? Dans le texte, ce n’est dit. Dans mes recherches, j’ai par exemple étudié quelque peu l’œuvre de Sigmar Polke et en ai retiré trois notions, que l’on peut bien sûr discuter : « kitsch, baroque, et sans queue-ni-tête » (ici). J’ajoutais que l’art postmoderne n’est pas biographique. Mais en quoi l’art de Delprat serait-il postmoderne (et non postmortem) ? C’est une question qui peut intéresser la messagère de moins de 60 ans. Contrairement à ce qu’écrit Amanda Vink [Postmodern Artists. Creators of a Cultural Movement, Lucent Press, 2019], je ne crois pas que the terme « postmoderne soit difficile à définir », pas plus que « les différences entre Modernisme et Posmodernisme soient de l’épaisseur du rasoir.». De son côté, Matei Calinescu [Five Faces of Modernity, Duke UP, 1987] écrit : « À l’ère postmoderne, le kitsch incarne le triomphe du principe d’immédiateté : immédiateté de l’accès, immédiateté de l’effet, beauté instantanée.» Cela n’est pas non plus convaincant, ni appealing. Bon, assez de mots pour le moment, place à une image :       

Hélène Delprat, “Rochers en forme de tête moisie”, 2019, pigment, acrylic binder on canvas, 200 x 180 cm / 78 3/4 x 70 7/8 in, © Hélène Delprat, ADAGP, Paris, 2023. Photo: Rebecca Fanuele, ADAGP, Paris, 2023, Hauser & Wirth, Contemporary & Modern Art Gallery, Zurich

Je crois qu’à sa manière, humoristique, plus ou moins noire (façon polar), Delprat exprime une certaine forme de postmodernisme. Mais, penserez-vous peut-être : Pourquoi parler de « postmoderne » plutôt que « d’art contemporain » ? Certains spécialistes, sans hésiter, voient une transition directe entre Modernisme et Postmodernisme, tel Gavin Butt : 

Les années 1950 ont vu les « médias de masse » de la société de consommation d’après-guerre s’imposer durablement et se généraliser : les magazines à grand tirage, tels que *Life* et *Time*, ont élargi la portée de la publicité d’entreprise, tandis que la démocratisation de la télévision et le renforcement de l’influence mondiale du cinéma hollywoodien ont permis aux technologies optiques d’exercer un effet profondément transformateur sur l’environnement visuel de la culture occidentale. Ce changement a été perçu par certains comme le signe d’une évolution économique progressive en Occident, passant de sociétés organisées autour de la production industrielle à des sociétés structurées plus explicitement autour des rituels de consommation, ce qui a été considéré comme annonciateur d’un passage de la culture « moderne » à la culture « postmoderne ». [Gavin Butt, “America” and its Discontents: Art and Politics 1945 – 60”, In A Companion to Contemporary Art since 1945]

Cela s’appelle : noyer le poisson. Mais c’est toute l’ambigüité du terme. Voyez comme on a besoin de rallier au “fait” postmoderne des éléments totalement exogènes à l’art. Les artistes n’ont que faire des magazines, de la télévision, du cinéma ou encore de l’industrie. Il suffit de prendre pour exemple Robert Ryman qui, s’il dit, dans un texte (“Statements”, 1988), avoir été mis à l’écart par la vogue du Pop art, et avoir épouvé une grande solitude, n’en  a pas pour autant pris la moindre décision esthétique en fonction des indices signalés par Butt. Et Ryman n’est d’ailleurs certainement pas un peintre postmoderne.  

Si le caractère postmoderne chez Delprat est avéré, il ne me semble pas non plus tenir compte des gimmicks, tels « des tactiques d’appropriation, de citation et de recodage qui vont à l’encontre des promesses d’un art autonome » [Howard Singerman, “Pictures and Positions in the 1980s”, In A Companion to Contemporary Art since 1945]. Exemple :

Hélène Delprat, “Rochers en forme de tête moisie” [Détail]
Jusque plus ample informé, cette figure est typiquement delpratienne. Car il s’agit bien de cela : si le postmodernisme ne consiste qu’en un recyclage, ce qui a beaucoup été dit, il ne présente aucun intérêt. Or ce qui, notamment, fait l’intérêt de l’art, spécialement contemporain, c’est l’invention (et je ne dis pas nouveauté), l’invention d’autres formes narratives, parce que, de toute façons, on aime toujours que l’on nous narre des histoires. Même asémantiques (voire surtout). Ainsi, ce motif noir, quelque peu tentaculaire, tient à la fois de la tache et d’un personnage, avec son côté expressif comics — yeux et bouche stupéfiés. On retrouve ce qui semble donc un personnage delpratien en haut (plus ou moins formé). À vrai dire, le peint chez Delprat procède par couches, ce qui tient de l’histoire de la peinture (apprêt, fond, couche, surcouche, petimento, etc.). Dans l’exemple ci-dessus on dirait un mur, sur lequel on distingue des traces de moisissures et de lichens (en bas), des restes d’arrachages de type affiche, entre autres, et donc des motifs qui sont venus s’ajouter sur ce mur (qui n’est donc pas, dans la narration, le fait de l’artiste — nous sommes dans une fiction, vous l’avez compris j’espère). Ensuite, venons-en, pourquoi pas, au sujet ; les « rochers en formes de tête moisie ». On en distingue aisément un premier :

Hélène Delprat, “Rochers en forme de tête moisie” [Détail]
Dans l’hypothèse du mur que je poursuis, alors ce n’est pas cette représentation d’une tête qui est moisie, c’est le mur, car les taches ne sont pas uniques en elles-mêmes, on les retrouve partout. Ou bien je fais fausse route, et Delprat parle bien de moisissures, la moisissure à poils, ou filamentaire, de type champignon. En ce cas, alors, oui, cette est moisie. De fait, cette moisissure façon poil noir a un nom, c’est le mucor, qui peut produire une maladie infectieuse, la mucormycose. Le message subliminal est clair :« Méfiez-vous des têtes moisies !» En ces temps de pré-campagne popol, c’est judicieux. Mais alors, la figurine stupéfaite doit être aussi quelque peu moisie, puisqu’elle est doté aussi de mucor… Selle noire moisie ? Car ne s’agit-il pas d’une virgule sophistiquée ? (On connaît des artistes qui ont fait ça… notamment Gasioroswki, avec ses “jus” et “tourtes”).  À table ! Mais sinon, où est la seconde, at least, tête ?

Hélène Delprat, “Rochers en forme de tête moisie” [Détail]
Plus je regarde l’image de ce tableau (c’est une image, je ne fais pas face hélas au tableau), et plus je me dis que, pour Delprat, le monde est merdique, au sens littéral, car, examinant ce nouveau détail, tout à coup, que voit-on ? À votre avis : 

Hélène Delprat, “Rochers en forme de tête moisie” [Détail]
Tout un chacun sait que la Terre n’est pas sphérique, ce géoïde est officiellement « patatoïde ». Delprat doit bien le savoir, car c’est notre astre qu’elle dépicte ici, hérissé de mucor. On reconnaît les continents, et bien sûr, ils sont moisis. Tout se décompose. Ça sent le pourri. Et la phrase de Louis Jouvet devient enfin d’actualité : « Partout où on ira ça sentira le pourri.» Généralement, l’art pictural postmoderne fait état d’objets disséminés, sans aucun lien entre eux (chez David Salle, paradigmatiquement, et autant ou presque chez Polke). Chez Delprat, ce ne semble pas être le cas ; on trouve des ensembles narratifs interconnectés (il me semble, et sous peine d’être contredit). Autrement dit, il y a, dans un tableau de Delprat, une unité. On se gaussera peut-être en remarquant que je n’ai pas choisi, en guise d’illustration, le plus loquace. Mais c’est une entré en matière. Il y aura une suite (ou deux, ou trois, nous verrons). 

Il n’y a pas d’écologie chez Delprat. Ça fait du bien. En effet, au lieu de la morgue (grotesque), d’un ton apocalyptique qui ne l’est pas moins, ou encore d’une niaiserie qui se répand et dont Dieu nous préserve, il vaut mieux sourire et rire que de pleurer car, comme l’a chanté le chansonnier-philosophe Daniel Guichard : « Pleurer, ça sert à rien.» Là où tant d’artistes se “mettent” à l’« écologie », alors que c’est trop tard depuis plus de cent ans (à l’aise), cela, oui, fait du bien. L’art n’est pas fait pour sauver le monde, cela se saurait

PS. La question du partage entre postmodernisme et art contemporain peut être, à mon sens, prise ainsi : l’art contemporain est un mouvement global qui surgit après la fin de l’Art Moderne et des promesses qui l’accompagnaient (donc vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale). Le postmodernisme constitue un épisode au sein de l’art contemporain, ni plus ni moins, mais il n’en constitue pas l’ensemble. L’art contemporain est le tout, le postmodernisme en est une partie

En Une :  Hélène Delprat, “With my voice I’m calling you” [Détail], 2015, pigment, glitter, acrylic binder on canvas, 228 x 263 cm / 89 3/4 x 103 1/2 in, Hauser & Wirth, Contemporary & Modern Art Gallery, Zurich

 

Bonus track:

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