On met parfois du temps, beaucoup de temps, à approcher de travaux, de boulots, d’œuvres. On se retrouve hors-d’œuvres. À lire les textes au sujet de Delprat présentes sur son site web, on évoque plein de choses sérieuses ; de la Renaissance au théâtre grotesque, mais aussi Shakespeare, Tchekhov, Bataille… Le name dropping (disait Droopy) à ses écueils. À force de n’aimer dropper, de quoi parle-t-on ? En regardant de nouveau, ce jour, m’est venu un adjectif : « postmoderne » ; que je retrouve dans l’exégèse (grand mot) sur le site de Delprat, et sous la plume (ou le clavier) de Muriel Berthou Crestey (professeure d’Histoire des Arts). Cependant, que veut dire l’autrice via ce terme ? Dans le texte, ce n’est dit. Dans mes recherches, j’ai par exemple étudié quelque peu l’œuvre de Sigmar Polke et en ai retiré trois notions, que l’on peut bien sûr discuter : « kitsch, baroque, et sans queue-ni-tête » (ici). J’ajoutais que l’art postmoderne n’est pas biographique. Mais en quoi l’art de Delprat serait-il postmoderne (et non postmortem) ? C’est une question qui peut intéresser la messagère de moins de 60 ans. Contrairement à ce qu’écrit Amanda Vink [Postmodern Artists. Creators of a Cultural Movement, Lucent Press, 2019], je ne crois pas que the terme « postmoderne soit difficile à définir », pas plus que « les différences entre Modernisme et Posmodernisme soient de l’épaisseur du rasoir.». De son côté, Matei Calinescu [Five Faces of Modernity, Duke UP, 1987] écrit : « À l’ère postmoderne, le kitsch incarne le triomphe du principe d’immédiateté : immédiateté de l’accès, immédiateté de l’effet, beauté instantanée.» Cela n’est pas non plus convaincant, ni appealing. Bon, assez de mots pour le moment, place à une image :

Je crois qu’à sa manière, humoristique, plus ou moins noire (façon polar), Delprat exprime une certaine forme de postmodernisme. Mais, penserez-vous peut-être : Pourquoi parler de « postmoderne » plutôt que « d’art contemporain » ? Certains spécialistes, sans hésiter, voient une transition directe entre Modernisme et Postmodernisme, tel Gavin Butt :
Les années 1950 ont vu les « médias de masse » de la société de consommation d’après-guerre s’imposer durablement et se généraliser : les magazines à grand tirage, tels que *Life* et *Time*, ont élargi la portée de la publicité d’entreprise, tandis que la démocratisation de la télévision et le renforcement de l’influence mondiale du cinéma hollywoodien ont permis aux technologies optiques d’exercer un effet profondément transformateur sur l’environnement visuel de la culture occidentale. Ce changement a été perçu par certains comme le signe d’une évolution économique progressive en Occident, passant de sociétés organisées autour de la production industrielle à des sociétés structurées plus explicitement autour des rituels de consommation, ce qui a été considéré comme annonciateur d’un passage de la culture « moderne » à la culture « postmoderne ». [Gavin Butt, “America” and its Discontents: Art and Politics 1945 – 60”, In A Companion to Contemporary Art since 1945]
Cela s’appelle : noyer le poisson. Mais c’est toute l’ambigüité du terme. Voyez comme on a besoin de rallier au “fait” postmoderne des éléments totalement exogènes à l’art. Les artistes n’ont que faire des magazines, de la télévision, du cinéma ou encore de l’industrie. Il suffit de prendre pour exemple Robert Ryman qui, s’il dit, dans un texte (“Statements”, 1988), avoir été mis à l’écart par la vogue du Pop art, et avoir épouvé une grande solitude, n’en a pas pour autant pris la moindre décision esthétique en fonction des indices signalés par Butt. Et Ryman n’est d’ailleurs certainement pas un peintre postmoderne.
Si le caractère postmoderne chez Delprat est avéré, il ne me semble pas non plus tenir compte des gimmicks, tels « des tactiques d’appropriation, de citation et de recodage qui vont à l’encontre des promesses d’un art autonome » [Howard Singerman, “Pictures and Positions in the 1980s”, In A Companion to Contemporary Art since 1945]. Exemple :




Il n’y a pas d’écologie chez Delprat. Ça fait du bien. En effet, au lieu de la morgue (grotesque), d’un ton apocalyptique qui ne l’est pas moins, ou encore d’une niaiserie qui se répand et dont Dieu nous préserve, il vaut mieux sourire et rire que de pleurer car, comme l’a chanté le chansonnier-philosophe Daniel Guichard : « Pleurer, ça sert à rien.» Là où tant d’artistes se “mettent” à l’« écologie », alors que c’est trop tard depuis plus de cent ans (à l’aise), cela, oui, fait du bien. L’art n’est pas fait pour sauver le monde, cela se saurait.
PS. La question du partage entre postmodernisme et art contemporain peut être, à mon sens, prise ainsi : l’art contemporain est un mouvement global qui surgit après la fin de l’Art Moderne et des promesses qui l’accompagnaient (donc vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale). Le postmodernisme constitue un épisode au sein de l’art contemporain, ni plus ni moins, mais il n’en constitue pas l’ensemble. L’art contemporain est le tout, le postmodernisme en est une partie.
En Une : Hélène Delprat, “With my voice I’m calling you” [Détail], 2015, pigment, glitter, acrylic binder on canvas, 228 x 263 cm / 89 3/4 x 103 1/2 in, Hauser & Wirth, Contemporary & Modern Art Gallery, Zurich
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