ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Bill Brandt, photographe (via John Coplans in absentia)

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On connaît les très gros plans de John Coplans (né en 1920), qui, en matière de propos, se sera certainement inspiré de Bill Brandt (né en 1904). Mais ce qui m’a toujours gêné chez Coplans, c’est l’aspect “viandard” de ces corps, et, lorgnant souvent même sur l’obscène — bourse et pénis à l’avenant, pris en main comme un trophée, ventre gras pressé à la main à la verticale, remontant là encore les parties… Beurk. Je crois aussi que Coplans, et pour cette raison, cette manie de transformer chaque partie du corps en espèce de morceau à l’étal, me met mal à l’aise ; j’y vois du mort plutôt que du vivant, sans oublier ses tentatives de “sculpturer” telle ou telle partie du corps ; ce qui, je trouve, n’a qu’un intérêt vraiment trop relatif. Je préfère de loin la manière d’approche de Brandt, même s’il est aussi capable de “noircir” la prise de vue, comme en aura largement usé Coplans. On dit de Coplans qu’il abstractisait le corps, ce qui est assez exagéré, car on reconnaît toujours qu’il s’agit bien là d’un corps humain, masculin, âgé, boursouflé, âgé, flasque, débordant, etc. Certes, seuls quelques clichés parfois questionnent : De quelle partie s’agit-il ici ? Mais l’idée c’est peut-être qu’il suffit de ce temps de réflexion, pendant lequel on se demande de quoi il s’agit, pour que s’immisce cette supposée qualité abstraite. Mais bien entendu, elle ne dure pas. Or qu’est-ce qu’une qualité abstraite éphémère ? Prenez par exemple cette photographie de Pierre Dubreuil :    

Pierre Dubreuil, “Interpretation Picasso: The Railway”, 1911, photographie, épreuve gélatino-argentique sur papier © Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne

Voilà une photographie abstraite ! Et notez même que la légende ne nous aide pas à y voir plus clair. Mais nous ne le demandons pas. Cependant que nous avons bien une idée abstraite pérenne, pas moyen de comprendre de quoi il s’agit. (Notez, qu’avec le recul chronologique, on peut voir là la tête d’E.T ou bien encore penser à certains clichés d’Hockney, mais tout cela en anachronie, donc rien). L’abstractisation du corps, chez Coplans et Brandt, et d’autres, n’est donc, supposons-nous, que momentanée, en très cours suspens. Comme là :

Bill Brandt, “Taxo d’Aval”, France, 1958, gelatin silver print, 23 × 19.7 cm, MoMa

Quelque chose de très simple, en apparence. Une jambe, un pied, sur le sable. Étrange ce pied. Comment se termine-t-il ? Orteils extrêmement souples et recourbés vers l’intérieur ? Absence d’orteils ? Amputation ? Le seul fait de se poser cette question rend précisément abstrait cet endroit du corps. Tout à coup, dans cette extrême banalité, il y a de l’étrange.

Plus complexe :

Bill Brandt, “East Sussex Coast”, 1958, gelatin silver print, 33.2 × 28.8 cm, MoMa

Pas facile de s’y retrouver dans cet enchevêtrement minimal. Encore une fois, on peut penser à Coplans, mais c’est tellement plus doux chez Brandt… qu’on n’y pense plus. Concernant la photographie ci-dessus et ci-dessous, la Notice du MoMa nous dit : « Cette image fait partie d’une série de photographies en gros plan de parties de corps abstraites prises sur la côte de l’East Sussex, acquises par le MoMA après l’exposition de 1961 consacrée à l’œuvre de Brandt, qui coïncidait avec la publication de Perspective of Nudes. Le livre marquait l’aboutissement de plus de dix ans de travail, condensé en seulement quatre-vingt-dix planches.» On comprend, si depuis le début mon raisonnement se tient, qu’il y a un problème à définir les photos incluses ici « de parties de corps abstraites ». Cela n’existe pas, une partie de corps abstraite à partir d’un réel très peu transformé. Or, chez Brandt, c’est “juste” la prise de vue et la position du corps ou de tel membre qui modifie la perception, comme ci-dessous, où il est assez impossible de ne pas reconnaître de quoi il s’agit. Mais, encore une fois, c’est le close-up ajouté à l’angle de la prise et la valeur de résolution ; ce qu’on appelle aussi la lumière, mais ce terme est tautologique, puisqu’il faut bien de la lumière pour produire une photographie. L’expression valeur de résolution s’exprime en PPP (points par pouce ou pixels par pouce) ou DPI (dot per inch). On peut aussi parler de densité.

Ainsi, on voit bien que la résolution est moins dense dans la partie inférieure du bras replié que sur la partie supérieure de l’avant-bras, par exemple. Cependant, cette blancheur, du coup, s’inscrit en contraste avec le grain de la peau et la sombreur au dessus, comme s’il y avait trois éclairages différents pour exactement le même angle de vue ! (Probablement, tout de même, qu’au développement, Brandt aura un peu postproduit à sa main, car, encore une fois, la transition entre grain de peau et surexposé me semble peu “naturelle”. Mais cela fait partie du travail artistique, bien évidemment). Au final, cette image ne donne pas tant le ressenti de quelque chose d’abstrait plutôt que d’étrange ; et tout cela en repliant un seul bras… On pourrait tout à fait qualifier cela d’art minimal, avec effet maximal, i.e.,  à grand développement imaginaire, et c’est du grand art. [Rappelons que l’expression “minimal art” a été proposée par le philosophe Richard Wollheim, dès 1965, et qu’elle constituait déjà un aimable fourre-tout. Ainsi, on peut tout à fait réemployer l’expression, toujours valable, mais dans un contexte élargi, vu que celui de son inventeur ne brillait pas par sa rigueur, malgré toute l’admiration pour son œuvre — ce n’est bien sûr pas une expression mal définie qui disqualifie l’œuvre d’un philosophe tel que Wollheim.]

Bill Brandt, “East Sussex Coast”, 1958, gelatin silver print, 33.9 × 28.8 cm, MoMa

C’est tout pour aujourd’hui.

 

Léon Mychkine

 

 


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