ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Billie Eilish, un moment esthétique

Billie Eilish est un phénomène planétaire, selon la formule. C’est une grande artiste, une enfant de la balle, ce n’est pas un produit manufacturé par l’industrie du business. Certes, il est de bon ton de critiquer les stars qui ont beaucoup de succès. Mais, à ce jeu-là, pourquoi ne pas critiquer Bruce Springsteen, par exemple ? On pourrait tout à fait se dire que la raison suffisante d’une bonne musique est son impact sur notre goût pour celle-ci, et par l’émotion générée par la voix. Or, la voix de Billie, c’est quelque chose. Eilish ne hurle pas dans le micro pour se faire admettre dans le clan des femmes chanteuses (elles braillent quasiment toutes) ; elle susurre bien davantage, modulant sa voix d’une manière à la fois troublante, sensuelle, et mystérieusement glamour, et aussi parfois un tantinet gothique. Pour ma part, sa voix me donne des frissons, et rien que de la voir chanter en ‘live’ sur mon écran d’ordinateur peut m’émouvoir très profondément, et me voici les yeux humides… Je ne suis pourtant pas un gibier à midinettes, et je n’ai jamais versé une larme en regardant chanter Ariana Grande, par exemple, même si, évidemment, elle chante très bien. Mais Billie, elle me fout les poils. Regardez donc cette vidéo où, avec Alicia Keys, elles reprennent ‘Ocean Eyes‘ ; ben !, ça me bouleverse comment elle chante cette jeune femme de 18 ans. Je ne sais pas ce qui se passe dans cette voix, qui, si jeune pourtant, contient déjà autant de maturité. Cette émotion, je l’ai éprouvée en écoutant durant des années Bowie, ou bien encore les Beatles (notamment et par exemple ‘Because’, qui fait chialer, oui). Certes, Eilish assume son rôle de star, et se révèle une show girl implacable, mais à sa manière. Elle n’est jamais prévisible, tout n’est pas réglé au millimètre, et sa sincérité est bien là ; et c’est bien pour cela qu’Eilish parle tellement aux jeunes, et notamment aux jeunes femmes et adolescentes. En voici un exemple : Billie vient de commencer une chanson. Tout à coup, une jeune femme se tenant tout près de la scène, puisque l’image est issu d’un smartphone brandi dans le même endroit, crie : “You saved my life !” Et sa voix se brise presque en disant cela. Cette jeune femme vient de crier : “Tu m’as sauvée la vie !” Généralement, dans un concert, l’artiste ne cesse pas de chanter pour répondre aux cris du public, mais là, à cet instant, et parce que la jeune femme est si près, et, surtout, parce qu’Eilish l’entend, et parce que c’est Billie, il va se passer quelque chose. La foule autour crie de plus belle des “Wooooooooo !”, et, alors, contre toute attente, Billie s’arrête de chanter, oscille, penche la tête, semble peser ce qu’elle vient d’entendre, et répond : “Tu dis que je t’ai sauvé la vie ?” Un blanc, la foule est interdite. Billie redit : ‘Did I save your life, was it that ?’, La fille répond : ‘Yes !’ Et alors Billie répond de nouveau : “Well! you saved my life”. Et là, la même personne qui avait crié, répond, en pleurant : ‘I love you !’ Tout cela pourrait paraître tout à fait banal et inintéressant ; mais ça ne l’est pas du tout. Ce n’est pas banal, parce que c’est profondément vrai. Nous sommes certainement nombreux ceux qui ont été sauvés par une chanson, par un artiste ou une artiste. Ainsi, et par exemple, je peux le dire, de la même manière que lire Rimbaud m’a aidé à vivre, quand j’avais 15 ans, eh bien ! David Bowie m’a sauvé la vie. Oui, ça peut paraître ridicule pour ceux qui n’ont jamais vécu ce que j’appelle donc ici une expérience esthétique majeure, que l’on pourrait décrire ainsi : La voix de l’artiste descend en vous, elle vous remue vous ne savez quoi, et qui a à voir avec l’intime, le Ça (voir Freud et Groddeck), et je ne sais quoi d’autre… Mais c’est cela qui se passe, surtout dans les moments où on a besoin de réconfort, d’être aidé, et qu’il n’y a personne excepté, et à cet instant, cette voix, cette voix qui, tout à coup, vous procure une étrange vague de chaleur mentale et corporelle que rien ne peut égaler. Dans ce genre de moments, oui, on peut avoir la vie sauve. Du coup, quand cette jeune femme crie tu m’as sauvé la vie !, tous ceux et celles qui ont vécu la même chose savent exactement ce que veut signifier cette interpellation, et ça nous retraverse, direct ! Et je vais encore vous faire une confidence. Quand j’ai appris le décès de David Bowie, le 10 janvier 2016,  j’ai pleuré ; tous les jours pendant je ne sais combien de temps. Cela pourra paraître ridicule ou incompréhensible, mais c’est ainsi. Et donc je comprends parfaitement le message de cette jeune femme. Billie Eilish est bien vivante, et cette jeune femme la remercie d’être en vie grâce à elle. Ce n’est pas rien. (On pourrait bien sûr développer plus avant, mais ce sera pour une autre fois).

 

Billie Eilish est un phénomène aussi dans sa manière d’agir, de se vêtir, de dire certaines choses que d’autres stars ne disent pas. Ainsi, et sur scène, Eilish s’habille souvent comme un sac, voire en pyjama. Là où la plupart des stars femmes sont passées au moule de la sexualité, tant raffinée (Grande) qu’outrée (Minaj), tant dominatrice (Beyoncé) que soumise (Spears), par exemple, Eilish prend bien soin de ne pas montrer ses formes, autrement dit, de ne pas se livrer au regard en tant qu’objet sexuel. Rien que cela, c’est quelque chose de tout à fait extraordinaire, et qui impacte très positivement les jeunes qui viennent l’écouter. Eilish est très copine avec ses fans, qui sont, pour la majorité, des filles (il y a aussi des garçons, mais ils semblent être une minorité). À leur sujet, elle dit ceci : « Je n’aime pas parler d’eux comme des ‘fans’, ce sont mes frères et sœurs.» Il ne s’agit pas ici d’une espèce de “message” niais et cul-cul ; non, il se passe quelque chose entre cette jeune star et (donc) ses frères et sœurs ; et, ce qui passe, ce sont des injonctions douces, des affirmations à être ce que l’on est, à ne pas se retrouver manipulé par un certain monde qui essentialise les corps et la beauté, par exemple, et qui, de fait, capture les psychés dans un challenge perpétuel. Avez-vous remarqué combien les adolescents font super attention à leur façons de s’habiller, de se tenir ; combien ils surveillent leur peau, leur visage, leur chevelure ? C’est que, l’espace public est un grand terrain sauvage de qualification instantanée ; on en est, ou pas, on attire, ou on révulse, ça ne pardonne pas. Dans ses chansons, Eilish parle de la vie, de ceux et celles qui sont dans ses âges, et elle n’évite aucun sujet : les coups que l’on se prend et qui imbibent le t-shirt de sang (‘Bad guy’), tout le monde qui se défonce en soirée, quand elle boit juste du Coca et n’a pas besoin de tranquillisant (‘Xanny’), du désir homosexuel (‘Wish you were gay’), du suicide (‘Bury a friend’), des histoires d’amour complexes (‘My strange addiction’), de ce que l’on refoule et qu’il faudrait dire (‘Come out and play’)… En quelque sorte, Eilish enjoint sa génération et les plus jeunes à accepter ce que Bataille aurait appelé leur part maudite : personne n’est un modèle, personne n’est parfait, nous sommes tous enclins à aimer et à souffrir sans que l’on sache toujours pourquoi. Le message que reçoit toute cette jeunesse depuis l’attitude et la voix de Billie Eilish rejoint donc non pas forcément et seulement en retour une sorte d’adhésion religieuse païenne — comme le constitue la musique populaire, depuis les années 1950, disons —, mais aussi et surtout une sorte d’identification inverse, dans le sens où Eilish, justement, ne livrant pas de panoplie ; n’induisant pas de mode, ainsi, par la négative (le refus d’être un objet sexuel et apparemment copiable), retourne aux jeunes leur propre pouvoir de vouloir être ce qu’ils sont, ce qu’ils deviennent, et aussi ce pour quoi ils luttent. Et c’est pour cela qu’ils l‘aiment tant, Billie, parce qu’elle les aide à se libérer, et à penser par eux-mêmes, et, bien entendu, on ne pourra éviter ici de mentionner son dernier titre : ‘Therefore I am’.

 

 

 

‘You saved my life’

Léon Mychkine


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