‘Black Lives Matter’. Sur une photographie de Jonathan Bachman

Pour Olivia

Protestor Ieshia Evans is detained by law enforcement near the headquarters of the Baton Rouge Police Department in Baton Rouge, Louisiane U.S. July 9, 2016, REUTERS/Jonathan Bachman

Jonathan Bachman est devenu mondialement célèbre dans les heures qui ont suivi la mise en ligne de sa photographie illustrant l’arrestation d’une femme par deux policiers cuirassés ; et pour des raisons évidentes. La jeune femme se tient seule, l’apparence de sa robe légère, montrant des bras, sa gorge et son dos nus, et, à la faveur du vent, ses jambes jusqu’au genou. C’est une femme ouverte, dans le sens psychologique du terme ; stoïque, qui fait très dignement face aux deux espèces de Robocops qui ont couru pour l’intercepter. Le cadrage est dramatique. Bachman se trouve exactement là où il fallait, ce 11 juillet 2016. Et c’est aussi ce en quoi consiste la nature originale de la photographie : l’événement au bon moment. Bachman aura auparavant photographié la foule qui protestait contre les violences policières, le poing levé, sur le même asphalte. Mais la police avait ordonné la dispersion, et tout le monde est parti, sauf Ieshia Evans, infirmière à New York de son état, qui a parcouru 2204.801km pour venir manifester à Baton Rouge, à l’appel du mouvement ‘Black Lives Matter’ (BLM, “les Vies Noires Importent”). La colère et le désespoir s’étaient une fois de plus soulevés à la suite de l’assassinat d’Alton Sterling, 37 ans, par deux policiers. Sterling vendait des CD devant un magasin, quand deux policiers sont venus l’interpeller, d’une manière délibérément agressive et dégradante, tandis qu’il n’avait absolument rien fait de répréhensible. Quelques secondes plus tard, Sterling, à terre, sera tué à bout portant par six balles de pistolet, tandis qu’il avait été ‘tasé’ dans le dos avant que les deux policiers le saisissent, et que son futur assassin, Blane Salamoni, ne lui dise plusieurs fois : « Je vais tirer dans ta putain de face ! » (‘I’ll shoot you in the fucking face !’), tout en lui posant le canon de son arme sur la tête. (Salamoni n’a été mis à pied de la police que deux ans plus tard…). Une fois Sterling allongé à terre sur le ventre, les deux policiers, Howie Lake II et Salamoni, sont à genoux sur Sterling. On se dit qu’ils vont lui passer les menottes, mais non, soudain, l’un d’eux se met à crier ‘He’s got a gun !’ (« Il a un pistolet ! »), et alors Salamoni tire… C’est un meurtre, filmé en direct au mobile par des témoins. C’est la police américaine, dans toute sa brutalité irrationnelle. D’aucuns qualifieraient de « fasciste » une telle attitude, mais je crois que le terme ne ferait que recouvrir et anesthésier une réalité bien plus complexe. À l’époque des faits, c’est Barack Hussein Obama qui est Président des États-Unis, et on ne peut pas dire qu’il est un dictateur fasciste (bien que, durant l’épisode ‘Medicare’, une population libérale de droite ait défilé avec parfois, dans le cortège, des portraits d’Obama affublé d’une moustache hitlérienne, tant sa volonté d’assurer tous les américains, dont surtout les 25 millions sans assurance santé, et en prélevant à la source tous les travailleurs, apparaissait dictatorial… Mais c’est une autre histoire.)

Leshia Evans a entendu l’ordre d’évacuation. Mais elle reste. Quelqu’un crie : Tu vas te faire arrêter ! Oui, elle s’en doute. Mais elle reste. Sa position est magnifique, élégante, et même hiératique. Quand les policiers s’élancent pour l’arrêter, elle ne bouge pas d’un cil. Elle croise les bras, dans un signe de résolution, et de défi (on peut imaginer une bulle au dessus de sa tête : qu’allez-vous faire ?)

Protestor Ieshia Evans is detained by law enforcement near the headquarters of the Baton Rouge Police Department in Baton Rouge, Louisiane U.S. July 9, 2016, REUTERS/Jonathan Bachman

Il y a sept shoots officiels de Bachman de cet événement, et cette photo ci-dessus est la première. On ne peut pas s’empêcher de trouver un effet comique à cette image. On aurait pu envoyer un agent en civil pour interpeller cette femme parfaitement inoffensive ; mais non, on ordonne à deux Robocops de foncer sur elle, et, nous le voyons, le premier arrivé commence de ralentir, le poids de son accoutrement l’obligeant à se tenir en arrière, pour éviter de chuter en avant. L’image est déjà saisissante : deux hommes quasiment exosquelettes de la “force de l’ordre” (‘Law and Order’), foncent sur une femme tout à fait innocente. C’est grotesque. Après, oui, on se dit que si elle reste, d’autres vont revenir, et donc il faut l’enlever du paysage. Mais regardez comme les gens sont loin ! Ne pouvait-on pas ignorer cette femme ? Non, car cela indique une faille dans le système, un ‘bug’, il faut rendre à la route sa nudité et sa praticabilité. La photographie en ouverture est la deuxième de la série. C’est une photographie extraordinaire. Dans cette image, on pourrait croire que nous avons deux prétendants, qui viennent, en faisant une révérence opposée, proposer une danse à la jeune femme. On dirait même qu’ils sont déjà en train de danser, montrant leurs figures au préalable, comme s’ils posaient, laissant à la promise le choix des prétendants. Bien plutôt, ils sont engoncés et propulsés par la force d’inertie, et la jeune femme va leur tendre les avant-bras ; elle ne souhaite pas être touchée davantage. Mais les policiers ne vont pas se contenter de lui passer une paire de ‘double disposable handcuffs’, en français : les « cravates en nylon » ; ils vont la saisir par les bras, et la ramener comme une proie de choix.

Protestor Ieshia Evans is detained by law enforcement near the headquarters of the Baton Rouge Police Department in Baton Rouge, Louisiane U.S. July 9, 2016, REUTERS/Jonathan Bachman

Nous voyons ci-dessus comment il faut (on ne sait pourquoi) aux policiers baisser les bras d’Evans, et bien les lui serrer, tant qu’à faire, façon de montrer sûrement leur exaspération de déployer tous ces efforts pour rien du tout, ou, peut-être, une femme têtue. Un effet comique dans cette image est l’attitude du policier au premier plan, qui semble très attentif à la manière dont il s’empare du bras d’Evans, comme s’il l’inspectait. Il se tient toujours en arrière, compensant l’inertie de son appareillage, mais rien ne lui semble plus urgent que de saisir ce bras, au cas où Evans s’envolerait dans les airs…

Protestor Ieshia Evans is detained by law enforcement near the headquarters of the Baton Rouge Police Department in Baton Rouge, Louisiane U.S. July 9, 2016, REUTERS/Jonathan Bachman

Une fois neutralisée, les policiers courent de nouveau pour ramener leur proie. Et c’est assez ridicule. On suppose qu’Evans ne court pas, qu’elle est portée par les deux policiers, la vitesse semblant lui faire pencher la tête en arrière. Et c’est encore un effet comique, dans le genre grotesque : on semble évacuer Evans comme depuis une scène de guerre, mais, derrière eux, il n’y a plus rien, mais ils se hâtent néanmoins vers la ligne de front amie.

Protestor Ieshia Evans is detained by law enforcement near the headquarters of the Baton Rouge Police Department in Baton Rouge, Louisiane U.S. July 9, 2016, REUTERS/Jonathan Bachman

Il n’y a plus personne sur la route, cependant, il faut s’assurer que l’appréhendée ne va pas s’esquiver, d’où son encadrement très ferme ; et on peut quand même s’amuser de voir le militaire, à gauche, sécurisant l’espace, au cas où l’ennemi surgirait de ce côté. Notons, encore une fois, le contraste entre le dos nu d’Evans et l’harnachement des policiers, spécialement aux endroits du bras droit du policier à gauche et tout le côté gauche du policier à droite, et, plus globalement, la fermeture quasi totale de tous les corps environnants, tandis que celui d’Evans reste ouvert, et que la plupart des policiers regardent la scène. Une image pourtant assez banale, mais, en l’occurrence, qui ne l’est plus. Une jeune femme inoffensive et belle, légèrement vêtue, est solidement prise en main par deux policiers à cuirasse, contraste saisissant entre la peau nue et fragile, et l’appareillage technologique porté par l’incarnation du concept suprême de la bourgeoisie (Marx) : la police.

Leshia Evans aura été retenue quelques heures en garde en vue, pour “obstruction sur une autoroute”.

Cette photographie (en début d’article), aura atteint un statut d’icône (médiatiquement parlant) ; partant, elle aura quitté la simple nature d’une image, pour incarner bien autre chose, rejoignant une certaine forme de mémoire iconographique, ce qui n’est pas le lot de la plupart des photographies de presse.

Léon Mychkine