Céline Cléron, la pertinence (cum digressione philosophica)

Il est très difficile de “faire” de l’art. Et ce n’est pas banal que de le dire, ou de le rappeler. Il n’est pas difficile de faire quelque chose de “joli”, de “plaisant” ; mais il est très difficile, parce que rare, de produire une œuvre pertinente.      

L’étymon de « pertinence », c’est le latin pertinens, part. prés. de pertinere « s’étendre jusqu’à ; revenir à, appartenir à ; être relatif à, concerner », formé du préf. per- et de tenere (tenir*) [← CNRTL]. La pertinence consiste en ce que l’on pourrait dénommer un “écart comblé”. L’impertinence, c’est la rupture de l’écart (empr. au b. lat. impertinens « qui est sans rapport avec ».). Une œuvre d’art peut être pertinente, ou impertinente, tout en sachant que, dans les deux cas, il s’agit de procéder, plutôt, d’avoir procédé, à un écart. En humour pataphysique, un objet d’art, c’est un “maître-écart” (référez-vous ?). Céline Cléron excelle dans le maître-écart. Et lecteur, tu me connais, je ne suis ni vil flatteur ni obséquieux, je n’écris que ce que je pense (ce qui n’implique pas que j’ai toujours “raison”), sans arrière-pensée, et j’ai toujours vomi les hypocrites (ça coûte cher, mais au moins, on peut se regarder sans honte dans la glace, tout du moins à ce sujet, car quant au reste, un être humain sans hontes tapies quelque part, cela n’existe pas).       

Les œuvres de Cléron sont toutes pertinentes, même si, comme on en tout, certaines le sont davantage que d’autres, telle est loi non écrite de l’imprégnation objectale. Afin d’illustrer ce propos, je reviens maintenant sur deux œuvres déjà indiquées dans les deux articles antécédents au sujet de CC. La première, c’est cette fameuse échelle : 

Céline Cléron, “Voie Off #1”, 2021, bois, 300 x 100 x 5 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris. Photo : Sarah Duby

Je parle d’« écart ». Constatez, vous prie-je, l’à-propos. Jorge Luis Borges avait ce titre magnifique qui m’a toujours plu à l’oreille : “le jardin aux sentiers qui bifurquent” (El jardín de senderos que se bifurcan, 1941) ; eh bien Cléron “a” une échelle qui bifurque. Il y a deux manières, en première approche, de considérer l’affaire. Soit il s’agit d’une échelle pour indécis, façon âne de Buridan ; soit c’est une échelle temporelle : le surgeon courbe indique la direction que prendra ensuite l’échelle : elle sera déplacée vers la droite…  C’est un peu tiré par le postiche, donc penchons pour la première supposition. À la réflexion, on peut aussi avoir en tête ce livre (inédit) de J.P. Sartre : L’Existentialisme est un Échelonnisme, dans lequel il met en parallèle (sans jeu de mots) tout ce qui, dans la vie, est gradué ; les verres doseurs (dont Sartre avait horreur), les gradins dans les stades (Sartre goûtait fort le rugby), ou encore, et justement, les échelles, dont Sartre avait grand effroi, surtout quand il était contraint de passer dessous (il haïssait les travaux publics. D’où encore ce pamphlet inédit, suite à sa rupture avec Camus : La gueule en travaux). Bref. Et je n’ai rien dit de l’échelle de Richter… On le voit, une échelle bifurquante peut très vite emmener loin dans la pampa (nous revoici avec Borges). Plus prosaïquement, si l’on emprunte les échelons obliques, c’est la chute assurée… 

Digressio. Et voici, la question fatidique : Pourquoi “Voie Off” est-elle une œuvre pertinente ? Pour le saisir, il faut mettre en parallèle « pertinence » et « évidence ». Une œuvre d’art est pertinente parce qu’elle est évidente. Il y a donc, dans le domaine des œuvres d’art, présence de ce qu’on appelle, en philosophie, un évidentialisme (on en parle ici). Une œuvre d’art évidente est une œuvre qui ne pourrait être autrement, elle est ce qu’elle est, parce qu’elle est (nous avons-là, au choix, un jugement tautologique ou théologique. Rappelez-vous les paroles de Yahvé ( ה.י.ה , “Hei-Yod-Hei” ) : « Je suis celui qui est » (Exode 3). C’est pratique. L’œuvre d’art, pardon, pourrait en dire autant : Je suis celle qui est. (Pourquoi Dieu ne serait pas une femme, par ailleurs ?). De fait, la tautologie ne doit pas nécessairement être prise avec mépris, ou dédain. Face à une supposée œuvre d’art, qui s’avère être nulle, cela existe, et on en parle ici, une œuvre mauvaise, ou nulle, est une (tentative d’)œuvre qui n’a pas d’être, ou bien qui en est dénuée. Si donc il existe des non-œuvres d’art — et il est certain que cela existe — alors il y a des œuvres qui “ont” de l’être.

Remarque : Peut-on associer la non-œuvre d’art à la notion de “nonart” d’Allan Kaprow ?

L’histoire de l’art et de l’esthétique se résume aux rayonnages des librairies. À ce pluralisme des valeurs s’ajoute l’estompement actuel des frontières entre les arts et entre l’art et la vie, et il devient évident que les anciennes questions de définition et de critères d’excellence sont non seulement futiles, mais aussi naïves. Même les distinctions d’hier entre art, anti-art et nonart ne sont que des pseudo-distinctions qui nous font perdre notre temps : la façade d’un vieil immeuble évoque les toiles de Clyfford Still, les entrailles d’un lave-vaisselle se font passer pour le Porte-bouteilles de Duchamp, les voix dans une gare sont les poèmes de Jackson MacLow, les bruits d’un repas dans un restaurant sont ceux de John Cage, et tout cela pourrait faire partie d’un Happening. [Allan Kaprow Manifesto, 1968]

Avec ce que nous dit Kaprow, n’importe quoi peut devenir une œuvre d’art. Mais ce n’est pas la question que nous posions. Relançons notre filet… 

Un objet intentionné en tant qu’objet d’art — photographie, objet au sens littéral, peinture, sculpture, etc. — peut produire plusieurs réactions. Les deux premières, les plus communes, sont l’acquiescement, ou le rejet. Il y a des œuvres face auxquelles nous “savons”, presque immédiatement, combien elles sont “bonnes”; et inversement pour les “mauvaises”…  Dans certains cas, nous sommes donc face à ce que j’appelle l’évidence. Figurez-vous qu’avec ce mot, on peut faire de la philosophie ; c’est l’évidentialisme

L’évidentialisme est une conception des conditions dans lesquelles une personne est épistémiquement justifiée d’adopter une attitude doxastique envers une proposition. Elle soutient que ce type de fait épistémique est entièrement déterminé par les preuves dont dispose la personne. Dans sa forme fondamentale, l’évidentialisme est donc une thèse de survenance selon laquelle les faits relatifs à la justification ou non d’une personne à croire une proposition surviennent sur les faits décrivant les preuves dont dispose cette personne. (Earl Conee, Richard Feldman, EvidentialismEssays in Epistemology, Clarendon Press, Oxford, 2004).

On le voit, il va falloir déplacer légèrement l’ancrage et le fondement (i.e., les « preuves »). 1) On peut tout à fait avancer qu’une œuvre d’art est une proposition. En logique, une proposition, classiquement, est vraie, ou fausse. Mais, comme l’a remarqué A.N. Whitehead, un philosophe qui aura contribué, avec Bertrand Russell, à la logicisation des mathématiques (excusez du peu) dans les années 1910-13 écrira, en 1920, qu’il est bien plus pertinent qu’une proposition, avant tout, soit « intéressante ». Et il eut bien raison. Une œuvre d’art réussie est d’abord, pour l’artiste, et pour autrui, intéressante. C’est intéressant, donc l’on s’attarde, et l’artiste s’est attardé, il ne l’a pas détruite. À force de s’attarder, l’on passe à un autre stade, celui du jugement. Et c’est au cours de ce jugement que l’on peut accéder à différents degrés de réussite, degrés qui, notez-le, à ce moment, sont parallèles. On peut donc juger que telle œuvre est pertinente, mais sans savoir nécessairement, et à brûle-pourpoint, pourquoi. Et on peut tout autant juger que cette même œuvre est belle. Tout cela est d’une banalité… La question, moins banale, c’est pourquoi trouver cela “pertinent”, ou “beau” ?

Pour reprendre les philosophes cités ci-avant, Conee et Feldman, demandons-nous si, face à une œuvre d’art, nous sommes « épistémiquement justifiés d’adopter une attitude doxastique »? (« doxastique », ce qui est relatif aux croyances, aux convictions. Pensez aussi au mot « doxa »). D’un point de vue tautologique, si je trouve intéressante telle œuvre d’art, c’est parce que je la trouve intéressante. Mais je pourrais argumenter.

Reprise. Pourquoi “Voie Off”, parmi d’autres œuvres de Cléron, est-elle intéressante et pertinente ? Eh bien, on pourrait tout simplement dire 1) qu’elle est belle. C’est gracieux et élégant. Le fait de trouver l’œuvre belle pourrait déjà largement suffire à notre « justification » (nos deux philosophes). Imaginons que cela ne suffise pas. Avançons le fait qu’elle est intéressante. Elle est intéressante 2) parce que c’est très étonnant, original, et inattendu. Le fait qu’elle soit belle, intéressante, étonnante, originale, et inattendue, voilà un faisceau de « preuves » (nos deux philosophes) concordantes. Et tout cela, donc, nous conduit à conclure que cette œuvre est « évidente ». Et c’est bien tout le paradoxe, justement, de l’œuvre d’art, c’est que l’on ne l’attend jamais ; elle surprend toujours. Et c’est bien l’exact opposite à ce sentiment de surprise, voire de stupeur, qui nous conduit à juger immédiatement que telle ou telle œuvre ne nous fait aucun effet, car « on l’a déjà vue », et ce sentiment, n’est-ce pas, n’est pas rare de nos jours, en matière artistique… Mais passons. À une autre œuvre de Cléron. 

Céline Cléron, “Fabula”, 2018, meuble en bois, verre soufflé, 100 x 43 x 33 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris

On parle, parfois, en art, de magie. “Fabula” est de cet ordre. D’abord, on ne comprend pas grand-chose, même si nous voyons bien ce qui est présenté. Et puis nous identifions que l’anneau de la clé est prise dans… une bulle ? Une bulle, au sens littéral, de verre, cela n’existe pas. Cléron nous dit : « Si, la preuve !» Il est patent que l’artiste évoque le ballon de baudruche, en l’occurrence gonflé à l’hélium, ce qui permettra de continuer de mouvoir la clé qui, on le constate déjà, est presque sortie, penchée qu’elle se trouve.

La clé était prise dans le verre, il fallait qu’elle s’échappât…

 

Ira-t-on noter les anamorphose du meuble et du reflet dans la bulle ? Certes. 

 

 

Entretien avec Céline Cléron, sculptrice, mais pas seulement…

Une recette de Céline Cléron : Assemblage raffiné, pointe de readymade, sauce native, tamis d’humour