Le Junk art et le non-être chez Juergen Teller (via Aristote, Parménide, l’anti-matière, etc.)

On connaît la distinction  — ou tout autant la non-distinction —, opérée jadis par Allan Kaprow entre “art” et “nonart”. La catégorie du nonart a été pensée par Kaprow pour faire entrer dans le domaine artistique ce qui, dans un régime traditionnel de reconnaissance (tradition, legs de l’art moderne, école d’art, art contemporain, etc.) n’y était pas reconnu ni admis. En 1986, utilisant une dernière fois cette expression, il écrit que se brosser les dents quotidiennement à a voir avec l’art. Soit. C’est un énoncé stupide, mais guère surprenant venant de Kaprow l’Obstiné. Passons.

Je vais tenter ici non pas d’intégrer la notion antique de « non-être » à celle de nonart, ce qui serait lui offrir une béquille, mais proposer d’insérer la notion dans ce qui se présente déjà comme de l’art, soit, et par exemple, les photographies dites “artistiques” de Juergen Teller. On sait que Teller, au départ photographe de mode, est (serait) devenu artiste ; voire, il devait déjà l’être un peu avant. Toujours est-il qu’il a été “accepté” par le monde de l’art. Bien sûr, à ce moment, on peut se demander « Par qui ?» (Le pronom interrogatif est intéressant, au sens général, normatif pas au sens policier ; “qui” décide que Teller est un grand photographe, “qui” décide que Houellebecq est un grand écrivain…). Les frontières entre la mode, l’art, le business, et le monde de la hype étant très poreuses, c’est par la porte d’entrée marquée Photographe de Mode que Teller a pénétré le monde de l’art. En tant qu’estampillé artiste, Teller continue de faire ce qu’il faisait : des photographies. Ces photographies ne ressortent pas au “nonart”, puisqu’il y a bien longtemps que certaines photographies de mode sont présentées comme “artistiques”, et, le fait que ces images passent du statut de photographie de mode à photographie artistique est de surcroît facilité par le fait que, dès le début, on aura loué le style de Teller, comme si, littéralement, il avait révolutionné la façon de mettre en scène cette dernière (on lit bien, ici et là, qu’il s’agit d’“un des plus grands photographes contemporains”…). Soit. Là où j’en viens maintenant est le postulat suivant :

Les photographies “artistiques” de Teller sont le symptôme non pas de l’art, du nonart ; mais du Non-Être.

Les photographies postmodes de Teller n’ont pas d’Être ; elles ne disent rien, cependant qu’elles expriment le Non-Être. Puisque j’ai recours à une notion de la philosophie grecque antique, il n’est pas inutile de rappeler quelques indications d’Aristote, qui, dans sa Métaphysique, écrit :« L’Être se prend en plusieurs acceptions, mais c’est toujours relativement à un terme unique, à une seule nature déterminée. […] Telles choses, en effet, sont dites des êtres parce qu’elles sont des substances, telles autres parce qu’elles sont un acheminement vers la substance, ou parce qu’elles sont des privations, ou des qualités de la substance, ou bien parce qu’elles sont des causes efficientes ou génératrices, soit d’une substance, soit de ce qui est nommé relativement à une substance, ou enfin parce qu’elles sont des négations de quelqu’une des qualités d’une substance, ou des négations de la substance même ; c’est pourquoi nous disons que même le Non-Être est : il est Non-Être.» Il faut préciser que la notion de Non-Être est antérieure à Aristote, remontant à Parménide (texte ici); la grande différence, c’est que, si chez ce dernier le Non-Être signifie le Néant, ce n’est pas le cas pour le premier :« L’originalité de la doctrine aristotélicienne consiste à concevoir le non-être comme doué, de même que l’être, de plusieurs significations » (Enrico Berti, texte ici). 2500 ans plus tard, il est toujours stupéfiant de lire « c’est pourquoi nous disons que même le Non-Être est : il est Non-Être.» Pourquoi est-ce stupéfiant ? Je ne trouve pas d’autre explication que de dire que c’est génial, et le génie est immortel. (Je pourrais sûrement encore exégiser mais cet article est déjà assez copieux.)

Prenons le terme de Non-Être comme synonyme d’Anti-Matière. Qu’est-ce que l’Anti-Matière ? En deux mots, l’Anti-Matière, c’est une entité de matière tellement concentrée dans un espace restreint qu’elle dévore et annihile toute matière alentour. Exemple : un trou noir (‘black hole’). Le trou noir dévore, littéralement aspire, toute matière dans son voisinage. Pour bien comprendre l’idée, quelqu’un l’avait jadis illustrée d’un exemple. Vous êtes au centre de New York City, avec une valise à la main, qui contient de l’Anti-Matière. Vous posez cette valise au sol, et vous l’ouvrez. Toute la ville est absorbée dans la valise, en l’espace d’un clin d’œil. Il n’en reste rien. Ce n’est pas de la science-fiction, ce genre de phénomène existe dans le cosmos, à tel ou tel endroit reculé, heureusement pour nous. Bien. Toutes proportions gardées, une photographie de Teller dans le monde de l’art, c’est de l’anti-matière ; mais, alors, de l’anti-matière au sens de non-être chez Parménide, et donc du Néant. Une certaine classe sociale adore les œuvres d’art néantisées (Sartre, pour l’adjectif). Sartre écrit :« Or, le néant n’est pas.» (1943, texte ici). Si, Jean-Paul, le Néant est ; c’est le Non-Être ! On pourrait ajouter, en quelque sorte, aussi, que le Néant, le Non-être, tels qu’entendus et compris ici, c’est la Négativité (‘Negativität’) chez le Hegel de la Phénoménologie de l’Esprit ; mais négativité sans dépassement (‘Aufhebung’). Face à une œuvre néantique, nous sommes renvoyés au vide violent de la vacuité, de la nullité, nullité vide qui gorge de plaisir les “classe sociale décadentes” (CSd. Charlotte Rampling à poil dans la salle du Musée). Oui, décadente. Rien n’y est porté, rien ne s’en transmet, rien n’y est légué pour un futur, tout y est dépensé et consommé dans un vulgaire immédiat qui pourrait rappeler les stupides happenings sanguinolents d’Hermann Nitsch ; excepté qu’ici, seuls les neurones se dissolvent dans le tintement des verres et des rires camés.

Juergen Teller…

Oui ; ça fait mal. Le Néantisé heurte, comme une scie à rubans dans les lignes claires des neurones déchiquetés   . Rampling est une amie de Teller, avec qui elle a pausée et con-pausée un certain nombre de photographies. Cette image, à quoi sert-elle ? Que véhicule-t-elle ? Deux femmes nues, l’une jeune l’autre âgée, au corps assez semblable, avec chacune un sein tombant, et chez l’une davantage que chez l’autre. Une prise pas même d’aplomb, pas la peine. Bon. Et ça dit quoi ? Rien. C’est exactement le contenu nul, néantisant, néantisé (Sartre), d’une photographie de Teller, tout y est. Hegel écrit que le néant mental, pensé, articulé, provient déjà d’un sujet dont la pensée est un néant. On pourrait donc dire qu’un état d’esprit néantisé n’est pas infertile, il produit du néant ! Disons-le ainsi : Teller, mais comme bien d’autres, n’est pas un artiste, ne sait1 pas ce que c’est que d’être un artiste, cependant qu’il en plagie les protocoles. Et alors, on ne saurait mieux dire, encore une fois, que Hegel :« … tout résultat découlant d’un savoir non-vrai ne devait pas aboutir au néant vide, mais devait être appréhendé nécessairement comme le néant de ce dont il est le résultat…» (p.76, trad. Hyppolite). Le chemin de pensée qui conduit Hegel n’est pas résumable ici, mais, ce que l’on peut énoncer succinctement, c’est que le philosophe tente de montrer comment, en dépit de la raison, on peut transformer tout savoir acquis, et son potentiel, en déchet (en néant). Il s’agirait donc d’une chute. Ainsi, Juergen Teller ne sera jamais un photographe, en quelque sorte, que de classe ; ce que ne peut être un artiste, au sens plénier du terme. QOD.

Kim Kardashian, au corps quasi mutant, juchée sur un tas de terre… Attention aux fesses, assurées pour $21 M. de Dollars. D’aucuns disent, d’une femme peu avenante et obèse, que c’est un “tas” ; et je ne serais pas étonné que Teller y ait pensé en produisant cette métonymie visuelle, “Tas sur tas”, et (presque) thon sur ton.

Teller donne dans le moche, le vite-fait, le vulgaire, sans aucun requisit de ce que pourrait produire en amont la possibilité même d’une photographie, en tant qu’objet esthétique. Partant, il n’est guère étonnant qu’il donne aussi dans le porno vulgaire et crade, façon déchetterie, comme ici, chez Tarasieve :

 

Note. 1. Si l’art, la littérature, sont porteurs de savoir, ce qui est dit par un certain nombre de penseurs et depuis l’Antiquité grecque classique, alors tout artiste est nécessairement porteur d’un savoir, savoir qu’il restitue, par le biais d’une synthèse, ou bien qu’il promeut, en tant qu’inédit. À partir de là, une œuvre d’art (plastique, musicale, littéraire) délivre une connaissance, tandis que la “copie”-de-l’œuvre-d’art, ou mimétique du geste œuvrant, n’en délivre aucune.

PS. Ce texte n’a peut-être été finalement écrit que pour produire cette Note. Mais il aura fallu ce temps de l’écrit pour l’actualiser.

 

Léon Mychkine

 

mychkine@orange.fr

 

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