ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Daniel Arasse et l’émotion de l’esquisse

Dans ses “Histoires de peinture” (1/10), Arasse parle de la « pensée sans mot » que peut délivrer la peinture ; et donc, par exemple, l’émotion. Mais il ne faut pas confondre les deux. La pensée sans mots n’est pas nécessairement synonyme d’émotion, bien entendu. Arasse, pour parler de l’émotion, mentionne  une esquisse, celle de la “Danse”, par Matisse. Il narre que, soudain, face à ce bleu, des larmes lui sont venues. Il a alors quitté la salle, car, comme il le dit, on ne pleure pas en public devant un tableau. Mais pourquoi pas ? Cela s’appelle la pudeur.     

Henri Matisse, “Danse” (1), Paris, Boulevard des Invalides, 1909, huile sur toile, 259.7 x 390.1 cm, MoMa, New York

C’est très grand. 

Qu’est-ce qui a bien pu motiver — cognitivement, c’est-à-dire sans anticipation —, ces larmes ? Ce bleu, dit Arasse.

Mais qu’a-t-il d’extraordinaire ce bleu ? Ce n’est certes pas sur un écran d’ordinateur, quand bien même un 27′, que nous aurons la réponse. Notre hypothèse, c’est que, face à ce tableau, Arasse, et certainement d’autres visiteurs, a été immergé dans la couleur, ce bleu, qui s’étend sur presque quatre mètres et domine sur les deux autres tons. Mais il n’est pas extraordinaire pourtant ce bleu, du point de vue de la touche. Mais c’est une esquisse. Ah oui ! Arasse dit que, dans ce bleu, il y a du rouge, et c’est ce rouge qui l’a ému. Rétrospectivement, il n’affirme pas qu’il y a du rouge dans le bleu, mais en tout cas, lui, il l’a vu, et c’est cela, le déclencheur émotif. 

« Les deux voies de l’émotion »:

 

John Hyman (2006) écrit : 

« Un argument célèbre des Philosophical Investigations de Wittgenstein (trans. G. E. M. Anscombe [Oxford : Basil Blackwell, 1953], §293) démontre que si les mots de couleur étaient, en première instance, des noms de sensations, nous ne pourrions pas les utiliser pour communiquer. L’argument porte explicitement sur les sensations corporelles, telles que les maux et les douleurs. Mais il s’applique avec la même force aux sensations de couleur ou de goût.»   

Je ne retrouve pas ce passage chez Wittgenstein, et Hyman se trompe dans le numéro de paragraphe. Peu importe. Wittgenstein a beaucoup réfléchi sur la couleur, en tant que concept, phénomène, et il y travaillait encore un an avant son décès, en 1951 ; et c’est son dernier livre : Remarks on Colour. Voici un passage des Philosophical Investigations :

« 275. Regardez le bleu du ciel et dites-vous “Comme le ciel est bleu !”.   

Lorsque vous le faites spontanément, sans intention philosophique, il ne vous vient jamais à l’esprit que cette impression de couleur n’appartient qu’à vous. Et vous n’hésitez pas à le dire à quelqu’un d’autre. Et si vous montrez quelque chose du doigt en prononçant ces mots, vous montrez le ciel. Je veux dire par là que vous n’avez pas le sentiment de vous montrer du doigt, qui accompagne souvent le fait de “nommer la sensation” lorsqu’on pense au “langage privé”. Vous ne pensez pas non plus que vous ne devriez pas montrer la couleur avec votre main, mais avec votre attention. (Réfléchissez à ce que signifie “désigner quelque chose avec attention”).  

276. Mais n’avons-nous pas au moins une signification bien précise lorsque nous regardons une couleur et que nous nommons notre impression de couleur ? C’est comme si nous détachions l’impression de couleur de l’objet, comme une membrane. (Cela devrait éveiller nos soupçons.)

277. Mais comment pouvons-nous être tentés de penser que nous utilisons un mot pour signifier à un moment la couleur connue de tous et à un autre l’impression visuelle que je reçois maintenant ? Je ne porte pas la même attention à la couleur dans les deux cas. Lorsque je parle de l’impression de couleur qui (comme je voudrais le dire) n’appartient qu’à moi, je me plonge dans la couleur — un peu comme lorsque je “n’arrive pas à me rassasier d’une couleur”. Il est donc plus facile de produire cette expérience lorsque l’on regarde une couleur vive ou un jeu de couleurs impressionnant.» 

Quand Arasse dit que ce bleu, inclus de rouge, l’a ému aux larmes, il parle pour lui ; d’ailleurs, il le dit bien, surtout à-propos du rouge, qu’il n’est peut-être que le seul a avoir “détecté”. En revanche, ce bleu, tout le monde peut le voir, mais tout le monde en sera-t-il ému, et ému aux larmes (deux moments différents) ? C’est la différence entre catégorie (la couleur bleu), et la sensation ; voire son absence : “je vois le bleu, mais ce bleu ne me fait rien”. Il est admis que les êtres humains sont dotés de cinq sens. Mais que veut dire une “sensation de bleu”. Personne ne dit cela. Personne ne dit “j’ai une sensation de bleu”. On dira : “c’est bleu”, ou bien, “je pense que c’est bleu” (parfois c’est incertain quand il s’agit d’un bleu très foncé, proche de la couleur noir). Ainsi, “voir-bleu”, et “penser-bleu”, ce n’est pas la même chose et, en ce sens, il est vrai de dire que ce bleu expériencé par Arasse est incommunicable. Il est incommunicable non pas parce qu’Arasse serait le seul à reconnaître la couleur bleu, mais parce qu’il est le seul, sous réserves, et à ce moment-là, à avoir expériencé psycho-physiquement (i.e., hylémorphiquement) l’impact de ce bleu matissien sur sa personne. 

« Quelque chose pense sans mot »:

Rothko eut apprécié ces paroles. Et tout philosophe sera intéressé par la pensée sans mot. Comme disait Lacan :« Ça pense ». Nous avons tous vécus cela : Nous sentons que nous sommes en train de penser, mais rien ne s’actualise, sous la forme d’un concept précis, ou d’une phrase linguistiquement formée. Ça bouillonne. Il arrive que, de ce “bouillon”, émerge une pensée, c’est-à-dire un concept. Mais cela peut bouillonner très longtemps, sans qu’un concept ne soit actualisé. Depuis le Moyen-Âge, on trouve cette idée qu’il existe un langage de pensée, c’est-à-dire un langage qui est la sub-structure du langage et de la pensée conceptualisée. Ce langage n’est pas conscientisable, sinon, nous pourrions le formuler. Le premier philosophe à avoir entrepris des recherches à ce sujet est Guillaume d’Ockham (1285-1347) qui est aussi le premier à avoir nommé ce langage sub-conscient en tant qu’oratio mentalis, “discours mental”. Quelques siècles plus tard, le philosophe Jerry Fodor fera paraître son livre Language of Thought (1975), un chef-d’œuvre de théorie (toujours pas traduit en français, comme si cela était étonnant, quand ce n’est pas déjà bien dommage pour la recherche). L’idée de base, pour résumer in nuce (“in a nutshell”), c’est de dire que la racine du langage, donc des mots, est computationnelle, autrement dit, la manière dont pensée, mots, et langage, sont élaborés, ne repose pas sur un langage pré-existant (langue naturelle) mais sur un code, et c’est ce code qui permet la “traduction” en langue “naturelle”.

« La réfutation évidente (et, j’aurais dû le penser, suffisante) de l’affirmation selon laquelle les langues naturelles sont le support de la pensée est qu’il existe des organismes non verbaux qui pensent. Je n’ai pas l’intention d’ergoter sur ce qu’il faut considérer comme de la pensée […] Les trois processus que nous avons examiné ici — action considérée, apprentissage de concept, et intégration perceptuelle —, sont des réalisations familières d’organismes infra-humains et des enfants pré-verbaux. Les modèles computationnels de tels procesus sont les seuls que nous ayons. Les modèles computationnels présupposent des systèmes représentationnels. Mais les systèmes représentationnels des organismes préverbaux et infra-humains ne peuvent sûrement pas être des langues naturelles.»

sinon cela voudrait dire que la langue parlée est inée, et qu’un enfant anglais, vivant à Londres, par exemple, est “programmé” pour parler anglais, et pas une autre langue. Or un tel présupposé est absurde. Il doit exister un “codage” universel qui est situé en chaque cerveau infantile en tant que disposition à la conceptualisation de la pensée, et plus tard à la construction de phrases, constructions très laborieuse et très lente, tout parent s’en est rendu compte. Quand Fodor écrit qu’il « existe des organismes non verbaux qui pensent », cela fait signe vers ce constat qu’un nouveau-né se met très vite à penser, bien longtemps avant d’apprendre quelque mot que ce soit. Tout parent aura senti, en lui ou à l’extérieur, le fœtus vibrer au son de la voix, notamment, ou bien perçu l’arrêt des pleurs dès la perception des pas se rapprochant, et tout enfant aura su montrer l’éventail des émotions et de l’intelligence des relations sociales bien aussi avant tout apprentissage du moindre mot. Mais notez que cette protopensée ne disparaît certainement pas en grandissant ; c’est une faculté durable et à demeure de l’esprit, et du cerveau (il faut distinguer entre mécanismes cellulaires et production de l’abstraction, que seule permet l’esprit). La protopensée nous accompagne tout le long de notre existence, car c’est peut-être elle qui se manifeste quand nous disons que nous pensons sans mot, qu’il y a de la pensée sans mot ; c’est-à-dire l’impouvoir de conceptualiser la moindre notion, ou formuler le moindre énoncé qui nous inteprèterait le langage de la pensée comme si nous produisions une traduction littérale. Cet impouvoir ne signale pas un manque, une défaillance ; au contraire, il contribue à l’extraordinaire richesse intelligente-émotionnelle des êtres humains. 

En Une : Daniel Arasse. Photo non datée, et sans nom d’auteur. 

 Refs/ John Hyman, The Objective Eye. Color, Form, and Reality in the Theory of Art, The University of Chicago Press, 2006 ///  Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations,  (Anscombe trad.), Basil Blackwell, 1958 /// Jerry Fodor, Language of Thought [1975], Harvard University Press, 1980 /// On trouve très facilement la parole d’Arasse sur le Net, et sur France-Culture.  

Léon Mychkine 

écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art, membre de l’AICA-France

 

 

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