Diego Movilla à l’Arboretum d’Argenton-Sur-Creuse

Le 22 octobre je me suis rendu au vernissage de Diego Movilla, à l’Arboretum d’Argenton-sur-Creuse, en fait un ancien moulin à eau transformé en galerie d’art par Jacques-Victor Giraud (né en 1952), qui est aussi un artiste. Le titre de l’exposition, “Architectures dégommées”, donne à voir de nombreux dessins, qui traitent de l’architecture. La Partie 1 traite de quelques propositions de Movilla, et la Partie 2 se concentre sur les dessins.

Partie 1  Parmi les propositions exposées à l’Arboretum, on peut voir le motManipoulation” peint sur la vitre d’une porte, une pile de journaux pressés dans un grand serre-joint, un mur de parpaings qui s’amenuise en son centre en des morceaux de plus en plus petits, des fragments de vitres cassées matérialisés en noir et collés sur un panneau blanc, entre autres choses. Ce qui peut paraître surprenant, inattendu, c’est que pour chaque pièce Movilla a une théorie. Pour l’inscription du mot “manipoulation” il parle de son arrivée en France, de sa difficulté avec la langue. Ensuite il mentionne l’élite intellectuelle, et cite Bourdieu (à 02:26 dans l’Entretien audio) en mentionnant le « racisme intellectuel » [mais il me semble que Movilla se trompe d’expression: Bourdieu parle de “racisme de l’intelligence”]. Voici ce qu’écrit Bourdieu, en 2004, dans Le Monde Diplomatique : « tout racisme est un essentialisme et le racisme de l’intelligence est la forme de sociodicée1 caractéristique d’une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour l’accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse ». En reprenant à son compte une notion bourdieusienne, il n’est pas sûr que Movilla enrichisse son propos artistique. Ce dont parle Bourdieu, ce n’est pas de la langue comme instrument élitiste de domination (sinon nos élites, notamment politiques, parleraient beaucoup mieux!), mais d’une catégorie d’individus qui se retrouvent dans différents milieux (ENA, Sciences PO, Ecole Polytechnique, monde de la Finance, etc.) toujours propices à faire émerger et fructifier les mondes élitaires. Après, et en elle-même, l’expression racisme de l’intelligence est contestable. Les élites ne gouvernent pas parce qu’elles sont plus intelligentes, mais parce qu’elles reproduisent des codes et des schémas de pensée qui n’ont que fort peu à voir avec l’intelligence, mais bien plutôt avec l’idéologie. Or l’idéologie n’est pas un signe d’intelligence. Et Bourdieu le dit d’ailleurs bien : « les titres sont censés [je souligne] être des garanties d’intelligence ». D’une manière provocative, on pourrait dire que ce n’est jamais l’élite qui produit l’intelligence, qu’au contraire et bien souvent, l’intelligence doit se battre contre l’élite, qui a toujours des difficultés à comprendre ce qui n’est pas normé, codé, et clonable. Mais passons à autre chose.

Le mot « manipoulation” inscrit sur la vitre

À partir d’une mise à plat de la perpective (les parties éloignées sont mises au même niveau que les parties du premier plan), le mur de parpaings ci-dessous évoque, pour Movilla, tous les systèmes d’occupation, et spécialement la politique d’enfermement architectural conduite en Israël à l’encontre de la Palestine et des territoire occupés. Là encore, Movilla se réfère à des auteurs, à des livres, à des penseurs, qui, tous, de près ou de loin, sont impliqués dans cette architecture de l’enfermement. À l’écouter, il paraît que les tacticiens architectes israéliens s’inspirent même de la pensée de Derrida ! À l’Arboretum, on pouvait se procurer un prospectus relatif à ce mur, que je reproduis ci-dessous: 

Le mur de parpaings

 

 Nous trouvons une autre grande pièce en face du mur: Des éclats de verres déposés sur une paroi:

Le mur de carreaux brisés. Movilla s’inspire, pour ce travail, de la théorie de la vitre brisée (https://wikipédia.org.wiki/ Hypoth%C3%A8se_de_la_vitre_bris%C3%A9e). Ce qui est intéressant, ici, c’est que Movilla traduit en positif (les formes noires) les trous des vitres brisées. On apprend aussi que ces découpes sont faites au laser. 

Partie 2     ENTRETIENENTRETIENENTRETIENENTRETIENENTRETIENENTRETIENENTRETIEN
Léon Mychkine :« Donc tu t’appelles
Diego Movilla : Diego Movilla
LM : Et tu as un léger accent, d’origine ?
DM : Espagnole
LM : D’accord, très bien.
DM : Je suis arrivé en France en 2002 [… Je n’ai pas retranscris le passage sur le mot ‘Manipoulation’, que l’on peut écouter sur le document audio. Donc ci-dessous la transcription recommence à  03:51]:
LM : On passe au dessin. Donc, c’est une série qui est liée par une pensée de l’architecture, en gros ?
DM : Oui. Alors l’expo s’appelle “Architectures dégommées”. Ce que moi j’appelle les “dégommés”, qui sont des dessins que je gomme après. J’ai commencé ça il y a quelques années avec des portraits, et l’idée était de travailler autour du repentir, dans la peinture ancienne. Vélasquez notamment a beaucoup fait ça ; c’est qu’à un moment donné, il changeait complètement une partie du tableau [… pas de coupure audio …] C’est intéressant cette idée qu’on ne fait pas un chef-d’oeuvre, comme ça d’un coup… il y a toujours le doute qui est là, et le doute moi c’est quelque chose qui m’intéresse, et j’ai voulu, j’ai essayé de trouver un moyen de témoigner de ça aujourd’hui. C’est là que je me suis dis, si je fais un dessin, c’est essayer de le faire bien et à un moment donné je continue à le travailler mais à la gomme ; en faisant une espèce de schéma à l’envers. On va jusqu’au bout et on essaie de revenir en arrière mais on ne peut pas donc ça change la donne. On ne peut pas effacer complètement ce qu’on a fait. Là tu as une trace, et je me suis lancé là-dedans avec les portraits, et à un moment donné j’ai regardé j’ai vu un bâtiment et je trouve que c’est lourd ce truc là, c’est lourd, c’est imposant, c’est autoritaire, et qui choisit, finalement, de quel bâtiment, quelle forme, où ? Comment ? […] Pour revenir au dessin, j’ai trouvé que ça pouvait être intéressant d’effacer un bâtiment, pour lui redonner une certaine fluidité. Que ça ne soit pas que cette vision très lourde.
LM : Pour nier la lourdeur
DM : Voilà. Nier, ou pour la transformer, la modifier. Et après derrière on peut faire des lectures, chacun, voilà […] L’idée c’est… je présente des paysages, d’architectures, autrement, qui puissent nous permettre de voir les choses autrement.
LM : D’accord. Donc là par exemple, c’est quoi, c’est un dessin ?
DM : Alors ça, dans les ‘Architectures Dégommées’, c’est un travail un peu particulier parce que c’est une série de sérigraphies que j’ai fait à la poudre de graphite. Du coup la poudre de graphite n’est pas complètement fixée mais elle fait apparaître l’image, ce qui permet de venir dégommer derrière. Donc il y a une image photographique, presque, puisque c’est de la sérigraphie, donc c’est à partir d’une photo, que j’ai travaillé à l’ordinateur pour lui donner une trame. Quand je fais la sérigraphie je récupère cette image, mais en matière de poudre de graphite, du coup je peux la dégommer, une fois que c’est dégommé je peux le fixer comme je fais avec le dessin. Mais ça permet de faire des séries où j’ai 60 fois la même image, mais, elle est effacée d’une façon différente à chaque fois.
LM : D’accord
DM : Et ça c’est juste les étapes un peu intermédiaires où du coup l’image commence à apparaître, quand je commence à balancer la poudre, la graphite si je la mets partout l’image apparaît complètement, et là c’est juste en mettant en certains endroits, ça fait des étapes intermédiaires, des petites explosions, des instants, il y a quelque chose d’assez instantané, dans ces trois dessins ici :
 
 3 sérigraphies “soufflées”
 
[le montage audio est différent de la retranscription: 09:09 se trouve ici]
DM : Ça c’est la série de sérigraphies.
LM : Donc ça c’est une sérigraphie, et après tu rajoutes de la poudre de graphite.
DM : Oui, voilà. En fait je fais une sérigraphie avec de l’encre transparente, et, avant que l’encre soit sèche, je mets la poudre de graphite par dessus, j’enlève le trop-plein, en fait la poudre vient se coller là où il y a de l’encre. Et du coup ça fait apparaître l’image mais avec de la poudre de graphite que je peux effacer.
LM : Ça évoque aussi le révélateur, pour développer les photos
DM : Oui, il y a de ça, il y a ce côté magique quand l’image apparaît
LM : Donc tu imprimes à l’encre
DM : transparente
LM : Donc au départ c’est une photo que tu as faite
DM : Oui au départ c’est une photo que j’ai travaillé à l’ordinateur, pour faire une trame, on fait un écran de sérigraphie, on passe de l’encre transparente sur le papier, et après, avant que l’encre ne soit sèche
LM : après tu mets un fixateur
DM : après je travaille à la gomme, et une fois que c’est fini je mets un fixateur, pour que la graphite se fixe, et aussi les traces de gomme, les traces de gomme qui restent collées.
LM : D’accord, très bien.

Movilla imprime des dessins à l’encre invisible sur lesquels il va ensuite projeter du pigment noir, et, enfin, souffler dessus. L’effet n’est pas semblable aux dessins “dégommés”. Ici on a plutôt l’impression d’une apparition, d’une brèche dans l’espace-temps concret, c’est-à-dire que sortirait de l’espace-temps concret quelque chose comme des ‘morceaux’ de bâtiments. Ou bien on peut avoir une impression post-apocalyptique ; des fragments de constructions humaines subsistent dans un univers sans humain. Des fragments d’empires… (On remarquera que les architectures dessinées dégommées peuvent évoquer certaines oeuvres de Philippe Cognée — danieltemplon.com —; il y a un voisinage, une familiarité du décati chez Cognée et Movilla.)

[Nous changeons de salle]
DM : Ici dans cette salle on est dans l’étalement des dessins.
LM : Donc là c’est pareil, c’est… c’est pas de la sérigraphie là ?
DM : Non. Non là c’est des dessins, soit au fusain, soit au crayon de bois. C’est la Cité Radieuse, de Le Corbusier.

La cité radieuse

idem

DM : Donc dans l’expo il y a seul portrait, c’est Le Corbusier.

Portrait dégommé de Le Corbusier 
 
LM : Donc ton travail technique de dégommage commence avec des portraits ?
DM : Il y a quatre ans, j’ai commencé avec des portraits. Mais ça c’est un portrait récent que j’ai fait exprès pour cette expo. Je me dis qu’à chaque que je ferai une expo d’“architectures dégommées” je mettrai un portrait d’architecte, dégommé aussi.»

À écouter les propos de Movilla, on voit bien qu’il met dans son geste de dessinateur une double intention ; esthétique, et politique. Et la première ne prédomine pas sur la seconde ; elles se complètent. Par excellence, l’architecture est une esthétique de la politique, et une politique de l’esthétique. Et puisque Movilla cible Le Corbusier, tant dans ses réalisations que dans son portrait même, il peut être intéressant d’aller voir un peu ce qu’a écrit Le Corbusier à-propos de l’architecture, et de l’esthétique. Je vais donc citer quelques extraits du livre de Le Corbusier titré Vers une Architecture, publié en 1924, et réédité un an plus tard: « L’architecte, par l’ordonnance des formes, réalise un ordre qui est une pure création de son esprit ; par les formes, il affecte intensivement nos sens, provoquant des émotions plastiques ; par les rapports qu’il crée, il éveille en nous des résonances profondes, il nous donne la mesure d’un ordre qu’on sent en accord avec celui du monde, il détermine des mouvement divers de notre esprit et de notre coeur ; c’est alors que nous ressentons la beauté. » Il ne faudrait pas croire que cela fait de Le Corbusier un créateur béat et naïf. Voici ce qu’il écrit sur ce qui se construit dans son temps: — Quand on voit les maisonnettes de la banlieue de Paris, les villas des dunes de Normandie, les boulevards modernes et les expositions internationales, n’a-t-on pas la certitude que les architectes sont des êtres inhumains, en dehors de l’ordre, loin de notre être et qui travaillent peut-être pour une autre planète? » (L’ordre dont parle Le Corbusier, c’est celui permis par le plan : « Le plan est le générateur. Sans plan, il y a désordre arbitraire. Le plan porte en lui l’essence de la sensation. La vie moderne demande, attend un plan nouveau, pour la maison et pour la ville […] Le plan porte en lui l’essence même de la sensation. Mais on a perdu le sens du plan depuis cent ans. Les grands problèmes de demain dictés par des nécessités collectives, établis sur des statistiques et réalisés par le calcul, posent à nouveau la question du plan. Lorsqu’on aura compris l’indispensable grandeur de vue qu’il faut apporter au tracé des villes, on entrera dans une période que nulle époque n’a encore connue. Les villes devront être conçues et tracées dans leur étendue comme furent tracés les temples de l’Orient et comme furent ordonnés les Invalides ou le Versailles de Louis XIV.» On voit bien, dans ces extraits, que Le Corbusier n’apprécie pas la politique architecturale de son temps. Il n’est donc peut-être pas le principal responsable de l’inhumanité des villes modernes. Ajoutons que, depuis juillet 2016, l’oeuvre architecturale de Le Corbusier est inscrite au Patrimoine Mondial de l’Humanité. Pour en revenir à Movilla, je crois que le principal effet du dessin dégommé est un refoulement du temps. Movilla refuse au sujet (ce qui est dessiné) un état actualisé triomphant (régnant, écrasant), et donc il l’abîme, il le nie, et, par ses coups de gomme, détruit le bâtiment. Le bâtiment, vieilli, est au bord de la disparition. Mais si on pense aux sérigraphies, on se rend compte que nous avons en fait deux effets ; un d’apparition (les sérigraphies “soufflées”), et un de disparition avec les dessins dégommés. Il y a donc un double désir chez Movilla ; un désir de négation et un désir d’apparition, de surgissement ; l’équilibre de ce questionnement pouvant basculer à tout moment. Les dessins dégommés peuvent aussi évoquer d’un point de vue photographique et actuel ces bâtiments abandonnés, soit à cause du Changement Climatique (Le Signal) ou de la faillite (Gunkanjima). 

Le Signal, à Soulac-sur-Mer, évacué en 2014 (Crédit photo: AFP Jean-Pierre Muller)

Gunkanjima, ville japonaise abandonnée, dans la mer d’Amasuka

 

 Note

1. L’extrait de Bourdieu provient d’un texte paru en 2004 dans Le Monde Diplomatiquehttp://www.monde-diplomatique. fr/ 2004/04/BOURDIEU/11113, et la notion de « sociodicée » est expliquée dans http://jeanjadin.blogspot.fr/2012/03 note-de-lecture-pierre-bourdieu-2.html : « Ensuite, j’ai une dernière catégorie, que j’appelle les stratégies de sociodicée – je m’en explique très rapidement : c’est un mot que j’ai forgé sur le modèle du mot de Leibniz, la théodicée, qui est la justification de Dieu ; la sociodicée est la justification de la société. Cette notion désigne des stratégies qui ont pour fonction de justifier les choses d’être ce qu’elles sont. Ce qu’on met vaguement sous la notion d’idéologie, qui est tellement vague et vaseuse que je préfère la supprimer et la remplacer par sociodicée – c’est plus barbare, mais c’est plus précis. » (p. 379). Le fait que Bourdieu parle d’« idéologie » confirme ce qui est dit dans ma Partie 1, mais c’est en revanche pour la rejeter que Bourdieu lui substitue son propre néologisme de “sociodicée”. Fors Bourdieu, je n’ai pas l’impression que ce concept ait fait florès, et, tout compte fait, si la sociodicée est la même chose que l’idéologie, mais en plus précis, alors autant garder un terme qui parle plus directement, me semble-t-il. (Rappelons que Bourdieu était — aussi — agrégé de philosophie.) 

 

Références :
http://www.diegomovilla.net // Le Corbusier, 1925, Vers une Architecture, Les Éditions G. Crès et Cie, Paris // http://danieltemplon.com/new/artist.php?la=fr&artist_id=61

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