D’où vient Jeff Koons ? (via Ed Paschke, Oldenburg) #1

Claes Oldenburg ‘Floor Cake’, 1962, Synthetic polymer paint and latex on canvas filled with foam rubber and cardboard boxes, 148.2 x 290.2 x 148.2 cm, MoMa

Il  n’est pas interdit aux artistes d’avoir de l’humour, et, alors, certainement que si “Floor Cake” doit être accepté comme une œuvre d’art, elle ne peut légitimement n’y être invitée qu’en tant que sous une forme humoristique ; mais sûrement pas comme une forme révolutionnaire de faire de l’art, sinon, à ce compte, la plus grande partie de l’art contemporain serait passée du côté dadaïste ou surréaliste, ou, plutôt, tous les artistes les plus en vue seraient de l’acabit d’un Ben, d’un Hubault, ou d’un Cattelan, c’est-à-dire à constamment faire le pitre, ce qui, encore une fois, ne saurait suffire pour faire de l’art, même si cela amuse la galerie (coller une banane sur un mur, s’enfoncer des knackis dans le nez, etc.). Il faut bien donc aussi constater que la majeure partie des artistes importants après les années 1960 ne sont pas devenus des clowns. Que certains, encore une fois, aient choisi de le demeurer à vie (et même Toroni, à sa manière, en est un), c’est un choix, et on est bien libre de faire ce que l’on veut. Bien. Koons est ultra-célèbre. On peut, légitimement, se demander pourquoi. En effet, qu’a-t-il donc fait de si extraordinaire, Koons ? Dans un entretien avec Robert Storr, paru dans Artpress (Oct 90), Koons dit que la dernière année de sa formation, à la School of the Art Institute (Chicago), il a fait la connaissance d’Ed Paschke : « Ed m’a vraiment fait entrer dans sa vie intérieure, et il m’a montré d’où il tirait son matériau et son inspiration. Il m’a aussi donné un cadre de référence, une politique de base : comment ne pas être auto-destructeur, comment se placer dans des conditions qui permettent à l’œuvre de réellement s’élaborer et de recevoir un appui politique. Cela ne signifie pas que vous devenez lèche-botte ni rien du genre : simplement que nous ne faites rien qui puisse vous nuire, ce qui était très important pour moi.» Si je compte bien (ce qui m’est consubstantiellement oxymorique), Koons est à Chicago en 1975. En 1975, Paschke dessine ce genre de choses:

Ed Paschke, “Victor”, 1975, 24 x 18 Inches, pencil on Paper

Considérant la teneur du propos de Koons, on peut légitimement supposer que Paschke a agi comme un mentor. Pourquoi pas ? Mais peut-on se remettre d’une influence placée, d’entrée de jeu, sous un tel mauvais goût ? Peut-on en réchapper ? En 1975, Paschke peint aussi cela:

Ed Paschke, “Armondo”, 1975, 84 x 40 inches, oil on linen

Avouez qu’il y a de quoi être traumatisé. C’est épouvantable. Comment le jeune Jeff va-t-il s’en sortir ?

Dans l’entretien, Koons dit que, s’il aimait la peinture, il trouvait ce medium trop subjectif, et c’est pourquoi il l’a abandonné. Mais la raison supérieure à cet abandon, c’est que Koons jugeait la peinture comme trop renfermée sur son auteur, pas assez « sociale ». Ainsi, exposer des aspirateurs touche davantage de monde que de faire de la peinture… Arrivé à New York, sa première œuvre post-peinture est “The New” :

Jeff Koons, “The New (A Window Installation)”, The New Museum of Contemporary Art, New York, May 29 – June 19, 1980 (Image retouchée par mes soins, car sur le site de Jeff, elle est distordue et penchée…)

New York, 1980. Un jeune artiste, bien après Duchamp, deux décennies après Warhol, expose des readymade. C’est assez plat. Fade. Cependant, le discours qui sous-tend la pièce vaut mention : « L’ensemble que j’ai intitulé “The New”, avec les aspirateurs et les bidons dans des inclusions, est sans doute l’œuvre la plus vidée de sexualité que j’ai faite. Et encore, je pense que les aspirateurs ainsi enfermés ont une sexualité féminine, tandis qu’une sorte de sexualité masculine se trouve soudain mise en évidence dans les bidons » (article sus-cité). C’est tout à fait ébouriffant. Trouver de la sexualité dans un aspirateur, tout en disant que ce n’est pas si sexuel que cela… il y a de quoi désorienter le chaland. C’est fait pour. Ça s’appelle du ‘storytelling’. Exposer des aspirateurs en vitrine, les relier entre eux à l’aide de cordons rend la chose tout à coup organique. Si on y ajoute le discours de Koons, pour peu que vous soyez enclin à gober toute parole présentée comme artistique, et, surtout, si vous n’avez aucune mémoire duchampienne, alors vous validez. On notera, par ailleurs, le fait étonnant que la subjectivité, passée par la fenêtre en peinture, revient dans l’objet en vitrine, ajouté au fait oxymorique que, chez Duchamp, il n’y a aucune psychologie projetée dans le readymade, et, de fait, encore moins de physiologie ! De fait, Koons comme d’autres, se sera servi du “moment Duchamp” pour favoriser son projet, qui, tout de même, manque ontologiquement d’imagination. Mais peu importe, c’est le discours phantasmatique qui va concourir au supplément d’âme.

Koons, une fois identifié et reconnu, pourquoi se priver de recommencer un tel geste inaugural ?

Jeff Koons, “New Hoover Convertibles, New Shelton Wet/Dry 5 Gallon, Doubledecker” ,1981-87,  © Jeff Koons

Nous sommes proches d’un sentiment que nous pourrions qualifier de consternation. On notera, toutefois, en terme d’innovation, que, cette fois-ci, Koons a déplacé la vitrine à l’intérieur de la galerie, ce qui est très subtil, n’est-ce pas ? Je ne sais pas ce qui passe par la tête d’un amateur d’art, galeriste, d’un collectionneur, pour avaliser cette misérable resucée duchampienne, car c’en est une, assurément. Dans une récente vidéo de promotion pour l’exposition Koons au Mucem (une de plus !), Anaël Pigeat s’entretient avec le grand maître Koons, en abordant tout de suite la question du readymade. Hopla! ! (comme on dit en Alsace), le petit train(train) est de suite sur les rails : Koons fait aussi dans le readymade. Nous l’avions remarqué, mais il le dit, l’admet, sans problème. Why not ? Aucun problème non plus pour l’acérée critique d’art Pigeat…On pourrait peut-être lui faire remarquer qu’en tant qu’artiste, il ne s’est pas trop cassé la tête. Que tous ces trucs succédanés, panthère rose, chien en alu, etc., tout ça, c’est du readymade chic et choc. Mais non, on ne met pas en difficulté M. Koons, on boit ses paroles, il est tellement souriant. Et puis, tout de même, rendez-vous compte, le communiqué  de l’exposition sur le site Internet de la Bourse-Pinault nous dit deux fois, oui oui, deux fois, que cette « exposition bénéficie du prêt exceptionnel de vingt oeuvres [ils ne savent pas faire des e dans l’o] de Jeff Koons par Pinault Collection.» Je ne sais pas si le lecteur se rend compte : Saisissez-vous l’abnégation dont fait preuve ici M. Pinault ? Une fois de plus, grâce à son bon cœur, il nous fait profiter d’une partie de sa collection ! Vous, je ne sais pas, mais, tous ses efforts de M. Pinault pour déployer son art de l’amour de l’art, en passant par Rennes, Marseille, Venise, et, bien sûr, Paris, en ferait un candidat idéal pour, je ne sais pas… la royauté ? M. Pinault exerce une telle fascination pour la presse, les hommes politiques, tout le gotha, que je ne vois qu’une position royale pour lui. Il suffira de mettre Stéphane Bern dans le coup, et, je vous le dis, notre prochain dirigeant sera roi !

Léon Mychkine