ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Entretien Afifi

Léon Mychkine : Saïd Afifi, bonjour, c’est Léon. Donc, j’ai commencé d’être intrigué par ce que tu fais à partir de la page Facebook où on voit, en bas, l’image d’une structure architecturale un peu flottante, et puis, au dessus, de la roche. Et quand on regarde tes œuvres que l’on peut voir sur l’Internet, ‘Mythology’ ou ‘Etymology’, par exemple, on constate que parmi les choses qui t’intéressent, on trouve l’architecture, on pense au béton que l’on voit dans la Médina; et la roche, c’est-à-dire la nature, l’origine. Il y a une espèce de jeu comme ça entre les deux, non ?

Saïd Afifi : Exactement. Ce qui m’arrive — ce qui m’est arrivé depuis un moment en fait—, c’est que je me trouve dans une situation d’intervalle, dans l’espace-temps; et je pense qu’on est tous habité par un désir de comprendre, et de se comprendre, et chacun le fait avec les outils disponibles, à sa disposition, et en fait il me paraît plus tangible de le faire en tant que plasticien; de questionner en l’occurrence mon rapport au monde, au temps. Et à un moment, dans mon travail, il y avait beaucoup d’influences depuis l’architecture, justement. Quand je parle d’architecture, je parle de “comment on construit le monde ?” en fait, et comment l’architecture participe de l’écriture d’une identité ? Et ça m’a amené à interroger des œuvres, comme celles de Tadao Ando, ou de Claude Parent, ou encore Le Corbusier.

LM : D’accord

SA : Et après, je me suis trouvé à embrasser le matériau du béton armé, comme outil, outil justement d’écriture. Mais ce qui est intéressant, c’est que dans tout cela [i.e., son œuvre en cours] j’emploie les nouvelles formes d’écriture numériques; et tout cela devient comme une sorte de projection utopique, impalpable.

LM : Tu as commencé par dire que, comme beaucoup de gens, tu cherches à comprendre, mais tu n’as pas dit quoi. Que cherches-tu à comprendre ? Le monde, ou… ?

SA : J’essaie de me comprendre, déjà, et j’essaie de comprendre là où je suis. De comprendre les enjeux socio-politiques, qui participent au fait de se trouver coincé en fait dans telle ou telle identité. Et il y a aussi un désir d’embrasser une certaine modernité, qui, à mon sens, se retrouve par ce qui se fait par les architectes, en fait. Et l’architecture était pour moi un outil qui marque cette modernité, cet emplacement dans un espace-temps. Ça a commencé par un petit exercice, qui est ‘New Mythology’, en 2014, où l’envie était très simple : Greffer des formes rectilignes dans un contexte purement traditionnel.

LM : Tout à l’heure, je t’ai questionné par rapport aux « obsessions » propre à l’artiste, et donc, je te pose la question : quelles sont ces obsessions ?

SA : Les obsessions, c’est très simple, en fait, c’est quand je me mets derrière un ordinateur, et que je fabrique des images. Pour moi, c’est un geste obsessionnel, que je garde depuis le début de mon travail. Ce qui m’intéresse, c’est de produire des images, produire du contenu, tout en embrassant des questions telles que l’architecture, le paysage, le bio-mimétisme, entre autres. Il y a quelque chose de l’ordre de l’utopie. Quand je travaille avec un logiciel de synthèse, je suis vraiment dans une espèce de fabrication d’un monde imaginaire, qui aurait pu être possible, en fait.

LM : Donc le fait de produire des images, c’est ça qui est obsessionnel ?

SA : Oui, de produire de images, oui.

LM : Peux-tu me parler un peu d’Etymology, par exemple ?

SA : Alors Etymology, c’est un court-métrage, un film expérimental, qui s’inspire à la fois d’un site gallo-romain dans le sud de la France [Glanum, Saint-Remy], et aussi d’un architecte italien, Carlo Scarpa. Et l’idée était très simple, c’était de mettre en tension ces deux univers, jusqu’à ce qu’ils se côtoient, et s’embrassent, et qu’ils évoluent, jusqu’à devenir une espèce de paysage impossible. Et aussi dans le film j’avais emprunté des extraits d’un livre de Yannick Haenel, tiré de son roman Les Renards Pâles. J’ai eu la chance de travailler avec lui, au Fresnoy, sous sa direction pédagogique, et de profiter de son rapport personnel à la question de l’immigration et de son regard sur un territoire expérimental. C’est assez paradoxal parce que son livre parle d’un jeune migrant, malien, qui déambule dans Paris, il n’a pas de papier, pas de maison, pas d’ami, et qui habite dans une voiture. Et ce qui est intéressant, c’est que, dans l’écriture de Yannick Haenel, il y a des moments assez transcendants, dans le sens où on se trouve un peu dans des descriptions métaphysiques, et je trouvais ça intéressant comme matière à investir dans le film. Donc le texte dans le film est lu par Yannick Haenel. Donc dans mon film il y avait ce désir d’investir le cinéma, les arts plastiques et la littérature, pour aller vers quelque chose d’assez hybride et d’assez sensible aussi.

LM : Mais justement, en regardant les images et en écoutant le texte, j’ai trouvé qu’on ne voyait pas beaucoup le rapport. Mais peut-être est-ce voulu ?

SA : C’est ça qui, à mon sens, est intéressant dans ce film, c’est qu’on a l’impression de vivre dans une multitude de strates, multitude de récits qui se racontent en même temps. Mais je suis d’accord avec toi, que le texte raconte autre chose. Mais ce qui est bien dans le texte, c’est qu’on parle de quelque chose d’assez métaphysique, on ne comprend pas ce qui se raconte, et il y a des images qui se déploient, en toute indépendance.

LM : D’accord. Et donc dans le film, on a des vues très lentes d’un temple gallo-romain, comme du disais, et puis à un moment donné, on est un peu dans la science-fiction, on voit des choses, des roches qui flottent, des poissons qui flottent, et puis après une espèce de vaisseau, on dirait des sortes de machines à laver, en pierre, un peu, en béton, transpercées par une espèce de chose organique et minérale, qui a fossilisé… Donc là tu introduis de la science-fiction dans l’Antiquité ? Que fais-tu, à ce moment là ?

SA : Oui, il y a une tension qui se crée entre le traditionnel, si j’ose dire, et le modernisme, qui peut apparaître dans le film comme une vision science-fictionnelle. [Afifi m’explique alors que Carlo Scarpa projetait dans le cercle des enjeux esthétiques et transcendants, pour preuve, son projet de cimetière dans lequel le cercle tenait une place architecturale majeure, et qui, dans son effet, ressemble à quelque chose issu de la science-fiction]. Donc ça m’a tellement intéressé, ce projet de Scarpa, que j’ai voulu l’investir dans ce film.

LM : Donc, du coup, tu lui empruntes des formes ?

SA : Non, je m’en inspire. Je me suis vraiment inspiré de ses formes, en l’occurrence le cercle, et j’ai tenté de le placer dans le film comme une ouverture vers d’autres dimensions, d’autres univers.

LM : D’accord. Et parfois, dans le film, il y a des images qui sont plus réalistes que d’autres. C’est voulu ? Tu vois ce que je veux dire ?

SA : En fait, je tenais à ce que la dimension artificielle soit présente. Je voulais aussi qu’il y ait cette part d’artifice, limite jeu vidéo. C’est un des objectifs du film aussi.

LM : D’accord. Donc un objectif qui est à la fois parfois d’être dans l’imitation du réel, on s’y croirait, et une volonté de s’en écarter, et montrer qu’il s’agit d’un artifice, d’un dessin, c’est ça ?

SA : C’est ça, oui.

LM : Et donc ton projet récent, c’est Yemaya

SA : Yemaya a été montré dans l’exposition annuelle du Fresnoy. C’est un projet d’installation immersive, qui investit les archives photogrammétriques. La photogrammétrie, c’est une technologie de scan 3-D, en fait. Donc l’idée c’était de fabriquer un paysage dans lequel on va déambuler, avec un casque de réalité virtuelle.

LM : Si je comprends bien, tu utilises la photogrammétrie, et alors, cette image de grotte, elle existe, ou tu l’as inventée avec des images ?

SA : C’est cela qui est intéressant, c’est une excellente question. Alors, les images de Yemaya, ces images existent, ce sont des scans photogrammétriques. Comme c’est une technique issue de la photographie, on est dans un mimétisme réel, de la réalité. Et donc, au lieu de regarder ces photos comme des photographies, je voulais m’immerger complètement, dedans. Ces grottes ont été scannées dans la Méditerranée, et pour moi c’est vraiment comme une espèce de voyage mental, qui fait le lien entre l’Afrique et l’Europe. C’est comme une sorte de retour imaginaire, phantasmagorique, et poétique aussi. Ce qui m’intéresse, aussi, c’est comment les outils numériques permettent une meilleure observation du monde.

LM : Mais du coup, en quoi consiste ton intervention sur ces images ?

SA : J’ai emprunté ces images du CNRS, je les ai replacées dans un flux numérique, et j’ai inventé une sorte de nouvelle cartographie, sachant que chaque grotte a été scannée dans un endroit différent; et l’idée c’était de les rapprocher, et de les placer de sorte que cela devienne complètement fictif. Donc on est à la fois dans le documentaire et dans la fiction.

LM : D’accord.