ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Entretien avec Christine Smilovici. Entre-coupés art autobiographique art brut

 Léon Mychkine : La dernière fois que j’ai parlé avec toi, j’ai proposé l’expression d’“art biographique”. Est-ce que cette expression conviendrait ?   

Christine Smilovici : C’est plutôt de l’art autobiographique.    

LM: D’accord.    

CS: Plus je regarde ce que je fais et plus je pense que je suis vraiment dans une démarche personnelle, qui est reliée à ma vie, et à mes introspections. J’ai donc plutôt une approche autobiographique.

LM: Donc, par exemple, quand on regarde les œuvres de la série “Le mai le joli mai”, ces broderies avec ses photos et le thème récurrent du chapiteau, ça symbolise quelque chose ? La maison, l’origine ?    

CS: “Le mai le joli mai”, c’est d’abord l’installation dans un espace naturel, un paysage, comme dans beaucoup de mes travaux. Ici, c’est l’ancrage à d’intérieur d’un canevas représentant un espace naturel, ce canevas est fait par d’autres mains, j’en utilise le recto mais la plupart du temps, principalement le verso, cela dépend des pièces que j’arrive à chiner.

LM: Donc, par exemple, le premier visible sur ta page avec ces montagnes, ce n’est pas toi qui les a faites.

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai”, photographie ancienne, perles, rubans, fils de coton et mercerie diverse, env. 23 x 35 cm

CS: Non. C’est une des récurrences de mon travail : utiliser des pièces, des objets d’“avant”, qui ont été confectionnés par d’autres ; en particulier des femmes, j’aime bien cette idée-là d’engager mes pas dans d’autres pas. Parfois j’achète des objets qui ont servi de collections personnelles, des lots de poupées folkloriques, par exemple. Donc, je pars de canevas que je chine, que je trouve dans des brocantes ou sur l’Internet. Et suivant la manière dont la pièce est initialement travaillée, la façon qu’a eu une première brodeuse d’arrêter ses points, de passer ses fils, de surfiler, je peux décider d’utiliser le verso qui propose donc déjà des traits, une écriture. Parfois, si ce verso est trop chargé, j’en coupe des fils, j’enlève de la matière pour mon point de départ à moi.

LM: Et donc cette première image (ci-avant) avec cette photo, elle est issue de ta famille, ou elle n’a rien à voir ?

CS: Toutes ces photographies sont extrêmement lointaines, elles n’ont rien à voir avec ma famille, elles datent souvent du début vingtième. Je passe beaucoup de temps à chiner des photographies anciennes. C’est une base de mon travail. Quand j’ai commencé mes activités artistiques, il y a à peu près dix ans, ma première série importante a été “Le Roman familial”, elle se formait sur des photographies familiales vernaculaires, pour la grande majorité extérieures à mes propres albums de famille. A partir de ça, j’ai fabriqué une mythologie personnelle. En fait, je suis hyper réceptive à ce que dégagent les photographies, à la manière dont les gens posent, s’appliquent à sourire. Il y a déjà des débuts de mise en scène, ces personnes déjà costumées deviennent des personnages ! Pour moi, ce qui se produit déborde de l’image initiale, du « cliché », il y a déjà des histoires et des émotions qui s’expriment, et elles m’intéressent.

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai”, photographie ancienne”, perles, rubans, fil de coton, 30 x 30 cm

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai” [Détail]
LM: Mais alors, on parlait d’“art autobiographique”, mais du coup qu’est-ce qui là, est autobiographique ?

CS: Oui, tu as raison. En fait, je suis souvent tournée vers l’extérieur et vers la captation d’images que me renvoie le monde. Par rapport à la série que tu évoques, j’y trouve plus une implantation autobiographique par le décor campagnard, ce paysage vert est l’espace de mon enfance, de mes racines.

LM: Donc tu as grandi à la campagne ?

CS: J’ai grandi en région Centre, en Touraine. J’ai passé beaucoup de temps du côté d’Azay-le-Rideau, de Villaines-les-Rochers, et j’étais reliée, par mes grands-parents, à une vie rurale et simple, auprès des animaux, parce qu’ils étaient éleveurs et agriculteurs.

LM: D’accord.

CS: Et ce sont des espaces où j’ai passé beaucoup de temps, j’ai beaucoup joué, j’étais une enfant très solitaire

LM: Tu étais fille unique ? 

CS: Oui. Et j’ai construit des fables personnelles dans cette campagne, en interaction avec les animaux, et aussi en liaison avec l’habillement, les costumes, car je prenais, dans les grandes armoires, des vêtements de mes grands-parents pour jouer, me travestir, cela m’occupait beaucoup ! Et, à-propos de cette photographie dont tu parles, eh oui, elle pourrait être autobiographique : elle me rappelle ces moments de l’enfance et du jeu ! Et tu parlais aussi du chapiteau, c’est, je suppose, un espace protecteur à l’intérieur de la campagne, protecteur parce qu’existant comme une structure mais ouvert également. A l’intérieur, on va trouver des fleurs, des petites étoiles, etc… , et puis son toit se prolonge en bouquets, donc la végétation est présente dedans. J’essaie de faire circuler les énergies, intérieures et extérieures.

LM: Et donc cette deuxième pièce avec le chapiteau ouvert, et les petites filles déguisées, ce morceau de broderie, tu ne le touches pas, il est tel quel ?

CS: La base, c’est un canevas retourné. J’achète d’immenses canevas, et je vais trouver, à l’intérieur, un cadre que je découpe. Je suis dans le respect de ce qui a existé, et en même temps je suis dans l’appropriation, parce que je vais découper une œuvre entière. 

LM: Donc, à part la photo, tu n’as rien ajouté ?

CS: Si, tous les rubans, les petits éléments, les petits éléments de bijoux, par exemple, que je couds. J’essaie de trouver un équilibre entre ce qui peut paraître très folklorique et très kitsch, et ce qui pourrait être de l’ordre de l’introspection simple et sobre.

LM: Mais pour que ce soit bien clair, par exemple, ce chapiteau, c’est toi qui l’a ajouté ?

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai”, photographie ancienne, perles, rubans, fil de coton, sequins, 30 x 27 cm

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai” [Détail]
CS: Oui, je l’ai ajouté. Quand tu regardes la pièce qui suit, qui représente vraiment un arbre de mai, tu retrouves le principe de construction, c’est-à-dire l’ajout de rubans très colorés, qui partent de structures, et là c’est l’arbre de mai, tu vois, la couronne en fil vert, les perles, et si tu continues, il y a un autre arbre de mai, où les rubans semblent davantage voler dans les airs.

LM: Je vois. Avec les trois filles.

CS: Oui, c’est ça.

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai”, photographie ancienne, perles, rubans, fil de coton, 22 x 29 cm

 

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai”, photographie ancienne, perles, rubans, fils de coton et mercerie diverse, env. 23 x 35 cm

LM: Donc là par exemple, les montagnes tu les as ajoutées ?

CS: Le dessin des montagnes était là, dans le canevas, et j’ai voulu en faire des petits volcans.

LM: Et alors, “l’arbre de mai”, qu’est-ce que c’est ?

CS: Oui, c’est du folklore européen, dans la mythologie païenne, c’est la célébration du printemps qui arrive, qui peut être symbolisé par l’érection d’un mât, que l’on décore de rubans, de branches, pour célébrer les forces du printemps. Et dans mon travail, j’utilise beaucoup les mythologies, païennes, chrétiennes, grecques, ça m’aide à créer, à entrer en interaction.

LM: Et peux-tu me dire quelques chose sur cette avant-dernière image avec cette forme phallique

CS: C’est ça, oui. 

[Rires]

C’est un phallus, une déclinaison de l’arbre de mai, éjaculant avec ces rubans blancs, et avec ces gouttelettes de perles blanches, c’est le mélange des énergies masculines et féminines. 

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai”,photographie ancienne, perles, rubans, sequins, 37 x 30 cm

LM: D’accord.

CS: C’est pour ça que tu as ces personnages féminins, avec ce tronc d’arbre, qui va ensuite devenir très fleuri, orné, etc. Et au départ, ces photos que j’utilise sont très anciennes, ces sont des images stéréoscopiques (voir ici).

LM: Elles sont marrantes ces filles, d’ailleurs, il y a un côté un peu comique, malhabile.

[Rires]

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai” [Détail]
CS: Oui, j’y trouve mon compte, parce qu’on a, avec ces images, beaucoup de personnages féminins, et c’est ce que je recherche principalement, pour exprimer ensuite mes interprétations. Ci-dessous, on est dans la continuité de l’arbre de mai, et il y a dans le prolongement des branches colorées, il y a des petites perles, c’est la représentation de la sève, de ce qui va surgir, au moment du printemps ; c’est l’énergie vitale qui s’exprime là, dans les petits nuages de perles, c’est ce que je cherchais à représenter. Comme par exemple avec ce ruban, avec des fils de métal à l’intérieur, tout plié, pour représenter l’énergie solaire, c’est comme cela que je l’interprète. J’essaie de faire correspondre les éléments cosmiques, volcans, soleil, avec nos vies de tous les jours, la vigueur du printemps, qui est assez obsessionnelle dans ce que je produis, et pas uniquement dans ces pièces-là.

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai”,photographie ancienne, perles, rubans, sequins, 37 x 30 cm

Christine Smilovici, Série “Le mai le joli mai” [Détail]
LM: J’ai l’impression, à brûle-pourpoint, que ton art autobiographique procède par reflets divergents, par rebonds, ce n’est pas direct

CS: Oui. C’est le principe du collage. Je pense que tu dis juste ; je vais essayer d’interagir avec un ensemble d’éléments, qui vont eux-mêmes ensuite constituer un collage multiforme (canevas, photo, rubans, sequins, etc.).  

LM: En regardant ce que tu fais, il y a aussi une expression qui m’est venue. Cette expression, je la prends avec des pincettes, mais je te la soumets. Que dirais-tu si on intégrait ton travail à ce qu’on appelle “l’art brut” ?

CS: Oui, ça me convient bien. Je me sens un peu dans ma maison quand je vais voir des expositions d’art brut. Quand je me trouve à Lausanne, à la Halle Saint-Pierre. Je pense que c’est un qualificatif qui me convient et qui m’honore.

LM: Bien, parfait ! Alors je voudrais que nous passions maintenant à la série “La Matrice”.

Christine Smilovici, Série “La Matrice”, composition, dessin, feutre, et gravure médicale, 26,5 x 16,5 cm

CS: Nous parlions d’art autobiographique, mais on est aussi dans une mécanique de résilience, d’affrontement des névroses. J’ai commencé à m’exprimer sur le plan artistique lorsque un événement traumatique s’est produit proche de moi, en 2011. Une de mes voisines, de 17 ans, a été assassinée dans des conditions absolument sordides. On appelle ce triste fait divers « l’affaire Marie-Jeanne Meyer ». J’ai été bouleversée pendant des années, et à un moment, je me suis dit que je n’avais que deux options pour “dépasser” l’atrocité : soit aller voir un psy, soit me lancer dans la création artistique, j’ai alors produit la série photographique “La Colline”.

LM: Et tu connaissais, cette personne ?

CS: Je la croisais de temps, on se saluait, mais sans plus, et quelques jours avant sa mort, je l’avais vue marcher dans la rue, et je l’admirais, elle était belle et gracieuse. Et ces image de vie que j’avais d’elle avec ensuite ce que je pouvais imaginer de ce qui s’était passé durant son assassinat m’était intolérable. Et en 2018 j’ai subi une intervention chirurgicale très lourde, au niveau du ventre, et ça m’a rappelé les ouvertures du corps, la mutilation, de l’événement d’origine. À l’intérieur de mon corps, j’avais quelque chose qui me rappelait la violence qu’on peut lui infliger.

Christine Smilovici, Série “La Matrice”, composition, dessin et éléments de gravure médicale, A3

Ça me reliait à des dynamiques mortelles, et même temps à des dynamiques vitales, puisque le corps, la matrice, c’est aussi l’espace de la vie. C’était une sorte de résilience pour moi ; on avait exploré mon corps à l’occasion d’une opération chirurgicale très importante, et de mon côté, je regardais à l’intérieur de moi, et je suturais, je recousais les espaces qui avaient été dérangés, et coupés. Et dans “La Matrice”, on a, je crois, cette dynamique là ; les inquiétudes pour la potentialité mortelle, et en même temps la vie. Il y a une des images de “La Matrice” où on voit un corps de femme qui est en train d’accoucher, on a le sang vif, et pas le sang mort, et en même temps une sorte d’inquiétude puisque la tête de l’enfant se démultiplie et devient toute petite.

Chrisitine Smilovici, Série ”La Matrice”, dessin collage, crayon de couleur et feutre, A3

C’est à la fois un éparpillement et aussi la possibilité de la reconstruction, par une forme de chirurgie artistique que j’ai réopéré sur mon corps. Et j’ai créé cette série durant ma rééducation, et j’ai réalisé à quel point ce travail me faisait aller mieux. Louise Bourgeois disait que « l’art est une garantie de santé mentale », je crois que je l’ai toujours éprouvée. Et plus mon travail a avancé, et plus je me suis recentrée sur moi-même, pour me diriger vers une introspection productive, et pour pouvoir faire face à des névroses personnelles. Mon travail est très psychanalytique. Je cherche à trouver un “tout” personnel.  

LM: Oui, bien sûr.

C.S: Merci Léon pour ton écoute.  

Entretien réalisé via l’Internet Protocol (IP), retranscrit par scans coderelu et amendé par l’artiste.

Léon Mychkine

écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art, membre de l’AICA-France

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