Entretien avec Juliette Jouannais

Avertissement : L’entretien que nous allons lire est différent quelque peu de l’entretien audio. En effet, l’exception confirmant la règle, j’ai complètement oublié de signaler à Juliette Jouannais que je nous enregistrais ; tant cela pour moi est devenu “automatique”, et ne lui ai donc annoncé qu’à la fin. Une fois dit et réalisé, notre artiste a souhaitée procéder à quelques modifications, ce que je ne pouvais lui refuser. Soit !

­ Entretien

LM : Je voudrais que tu me parles de ta peinture, si tu veux bien. Quand je regarde tes premiers travaux, de 2004, 2005, on voit déjà que tu es dans une activité de découpe de la peinture, et je trouve cela assez remarquable, dans le sens classique du terme, c’est-à-dire, qu’est-ce qui fait, qu’en tant que peintre, tu choisis de te détacher du format, on va dire « habituel », qui est la toile, tout simplement, qui fait que, du coup, tu spatialises la peinture, en ne gardant que la matière elle-même ? Qu’est-ce qui a provoqué ça ? Y a-t-il une raison ou pas ?

JJ : En fait, je suis sculptrice au départ.

LM : Oui, d’accord.

JJ : J’ai fait mes études aux Beaux-Arts de Paris, en dessin, et en sculpture j’étais chez César.

LM : Ah oui !

JJ : J’ai essentiellement travaillé d’après nature. Beaucoup de modèles vivants. Je cherchais avant tout à comprendre la structure du corps, ses articulations, ses tensions. La lumière qui permet de donner une intensité et une émotion. Je faisais du modelage et du dessin au crayon ou au fusain. Après les Beaux-Arts, j’ai commencé à travailler la couleur, à travers des paysages. Je n’ai jamais fait de peinture sur toile. Je n’ai pas ce rapport au châssis, à la toile. Après les Beaux-Arts, j’ai commencé à réaliser des structures en fer, du dessin 3D. Je cherchais à donner une impression de mouvement. Par la suite, j’ai voulu remettre en question tout ce que j’avais appris. J’ai alors travaillé de façon beaucoup plus abstraite, en associant des matériaux colorés. C’était toujours fragile, posé ou suspendu directement dans l’espace, sans socle. Mais ces recherches ne me satisfaisaient pas ; ce n’était pas abouti, ce sont des choses que je n’ai jamais montrées, ou très peu ; que je n’ai pas exposées en tout cas. À l’époque, j’enseignais en École d’Art, ce qui provoquait beaucoup de remise en question. J’ai commencé à faire de la céramique et de la peinture. Puis à découper mes peintures. Disons que l’espace, les vides, les tensions, ça vient de la sculpture.

LM : Oui

JJ : Tout ce qui a nourrit mon travail depuis le début : l’humain, l’animal, le végétal, l’architecture des formes, mais aussi bien sur l’espace et la lumière, est encore très présent, mais de manière suggestive.

LM : Oui

JJ : Quand j’ai commencé à découper mes peintures, c’était pour les relier à l’espace, comme pour les sculptures. En 2001 j’ai eu une commande pour l’entrée du parc de Gerland, à Lyon. J’ai réalisé de grandes fleurs très colorées, en acier émaillé, accrochées aux grilles. Cela m’a permis de concrétiser cette relation entre peinture et sculpture, par exemple la superposition des formes qui se recomposent quand les grilles sont ouvertes. J’avais déjà commencé à faire de très grands dessins de fleurs découpées dans du linoléum, et suspendus (à 6 mètres de hauteur). Je réalisais aussi des carnets découpés, comme une suite ininterrompue de peintures, dont l’accumulation provoque des assemblages de formes et de couleurs plus ou moins aléatoires et jubilatoires. C’est la genèse.

LM : Comment travailles-tu ?

JJ : Je commence toujours par la couleur sur un format, un espace. Je pars souvent d’une intuition, d’une émotion, d’une réminiscence, d’un geste, comme une danse. Je tisse les couleurs au fur et à mesure, je cherche des rythmes. Des formes peuvent apparaître que je choisis de préciser ou pas. Quand la peinture est terminée, je peins le dos, cela permet de retendre le papier. Commence alors la 2ème phase : le découpage. Il me permet de préciser, d’alléger, d’élaguer. Puis je suspends ce découpage à 6 cm d’un mur blanc, afin de faire apparaître les reflets colorés du dos de la peinture. Cela peut aussi devenir un bas-relief, si le papier est plié. Je cherche à produire un effet de profondeur ; la lumière a une incidence forte et révélatrice. Parfois j’inverse le devant et le derrière, cela devient plus mystérieux. Je fais aussi des volumes posés ou suspendus, dans ce cas la couleur et le dessin-découpe se combinent, et le pliage aboutit à une forme.

LM : C’est intéressant tout ça ! Quand on voit tes papiers découpés, installés au mur, on ne peut pas s’empêcher de penser à un tableau quand même…

JJ : Oui, bien sûr

LM : Quand on est habitué à voir de la peinture, on peut penser, mais même si ce n’est pas le cas, que tu t’es détachée, même métaphoriquement, du châssis et de la toile, pour créer une peinture qui soit justement pure, et dans laquelle, tu ne triches pas avec le vide, dans le sens où, imaginons un peintre qui va vouloir faire du vide dans un tableau, soit il laisse du blanc, soit il fait un trou comme Fontana. Il n’y pas beaucoup de solutions sur une toile. Et chez toi, ce qui m’a impressionné, c’est que, du coup, il y a un détachement du format traditionnel, qui fait, qu’en quelque sorte, tu ne t’embêtes pas à mettre du blanc pour simuler le vide, tu fais des trous.

LM : Oui

LM : Voilà !

[Je dis qu’en regardant sa monographie (citée dans l’article), voyant la photographie du jardin, avec les carnets, la peinture, je me suis dit : « tout est là ».]

LM : Mais je ne me suis pas dit que tu étais devant des fleurs en train de les peindre

JJ : Non, mais tu as raison, et c’est très important, c’est la vision que j’ai tous les matins. Mais je ne me mets jamais devant quelque chose de réel. C’est-à-dire que c’est plutôt comme des souvenirs, des impressions que je garde en moi

LM : Je me suis dit, cette photo c’est un indice, pour nous dire que tout vient de là.

JJ : C’est vrai. Oui, absolument, je suis très fascinée par les fleurs, par la nature, par la lumière.

LM : Et par rapport à cette histoire de trous, je me suis fait la réflexion que tu étais absolument fidèle au réel, mais de manière artistique évidemment, puisque, dans le réel, il y a plein de trous. Les trous, tu les gardes, et tu les matérialises. Tu es d’accord ?

JJ : Oui, tout à fait

LM : Et je trouve ça assez extraordinaire, parce que, du coup, tu ne triches pas.

JJ : Mais, en fait, ce n’est pas si simple que ça.

LM : Oui, mais tant mieux !

JJ : Avant, c’est vrai que j’enlevais les blancs. Et ça c’est un peu complexifié parce que je suis de plus en plus vers la peinture, ce n’est pas forcément le blanc que j’enlève. D’ailleurs je découpe moins qu’avant.

LM : Quand tu commences à peindre, tu éprouves le besoin de détacher la peinture d’un support, si je comprends bien, non pas de rendre la peinture comme une sculpture, mais, d’avoir un état intermédiaire, on dirait, entre le tableau et la sculpture, mais ça reste une peinture. C’est ça ?

JJ : Oui, on peut dire ça. En même temps, j’ai toujours été fascinée par les sculptures peintes, par les sculptures d’Henri Laurens, et de Picasso, mais aussi par les hauts-reliefs dans les églises.

LM : Dans cette démarche là, tu te penses comme sculptrice ou comme peintre ?

JJ : Les deux. Je suis constamment entre les deux. J’ai des sensations de peintre et des sensations de sculpteur, qui ne sont pas exactement les mêmes d’ailleurs. Dans la céramique, c’est l’inverse, la forme vient avant la couleur.

LM : D’accord

JJ : Je conçois les céramiques comme des sortes de contre-points à la peinture. Lorsque j’expose, ces formes sont comme des éléments sorties des peintures qui se seraient concrétisées.

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En Une : Juliette Jouannais, acrylique sur papier découpé, 150 x 150 cm, 2010, collection particulière

Léon Mychkine


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