ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Entretien avec Mélanie Berger

­Dans sa pratique actuelle, Mélanie Berger reconnaît que, contrairement à sa posture antérieure, qui consistait en une sorte d’affrontement avec la matière — le crayon dur sur la surface —, utilisant aujourd’hui aussi des pigments, elle favorise l’ouverture à ce qui ne dépend pas d’elle :

Mélanie Berger : Je me suis ouverte à d’autres facteurs : la température, la nature du papier, sa réactivité aux liquides… Lorsque je travaille l’aquarelle sur de vieux papiers, les traces anciennes ou tâches de poussières peuvent réapparaître, ce dialogue avec l’histoire du papier et ses interactions, m’intéresse. Je garde mon goût pour les grands formats qui amènent une dimension physique, d’immersion et d’investissement.

Léon Mychkine : Vous disiez que vous avez une relation avec le papier, et, par exemple, je n’ai jamais entendu un peintre me dire qu’il avait une relation avec la toile.

MB : Oui, il me semble que la toile, est un matériau moins vivant que le papier, plus muet.

LM : Ah oui ?

MB : Le papier parle beaucoup, et je me demande si ce ne serait pas ce dialogue qui convoque un lien spécifique au corps. Le papier est fragile, périssable, il peut être malmené et peut aussi se reconstituer. Il y a quelque chose d’organique dans le dessin. Quand on part sur des formats relativement grands, on pourrait presque avoir la sensation d’être face à une peau, en tous cas à un organisme vivant.

LM : C’est intéressant. En ce moment, je réfléchis pas mal à la question, obsolète pour certains, du couple figuration/abstraction. Et, en fait, je pense que l’on manque de vocabulaire, il faudrait trouver d’autres mots ; et pour la première fois, je crois, écrivant sur vos dessins, et la nature même du dessin, je me suis dit que, ce vous produisez, n’a rien à faire avec cette dialectique, car j’ai pensé, qu’en fait, ce que vous produisez, ce sont des “traces”. Seriez-vous d’accord avec ça ?

MB : Oui, je suis d’accord. Ce sont des traces, effectivement, plus maintenant encore qu’avant. Entre 2010 et 2016, je suis repartie de la figuration, donc de l’observation. Il me semble que la figuration passe par le corps, c’est une affaire de sensation, de dynamisme, de couleur, de bruissement : en ce sens, il n’y a pas vraiment de frontière entre abstraction et figuration. Certains dessins sont des reprises de peintures, par exemple le “Duel au gourdin”, de Goya : on ne reconnait absolument plus la peinture originale, on pourrait croire que c’est complètement abstrait, parce que l’image est passée au travers de plusieurs filtres, où il ne s’agit pas de représenter mais de chercher à sentir. Sentir ne réside pas dans la forme, plutôt dans l’informe. On retrouve là l’idée de trace : le dépôt, changeant, d’une sensation.

Mélanie Berger, “TWEE” (d’après Duel à coup de gourdin de Goya), 2017, Deux dessins et papier coloré |260 x 240 cm,  Crayons de couleur sur papier Fabriano Artistico 300 gr, papier affiche bleu 120 gr. Vue d’exposition Galerie du Haut Pavé, 2017, photo : Regular Studio. [Légende augmentée, quelques mots de Berger : « Ce tableau me fascine car les deux lutteurs, aux tailles titanesques, fusionnent avec le paysage. Leurs jambes semblent sortir du magma de la terre, comme deux forces telluriques, qui cherchent leur accomplissement dans ce face à face. J’y vois aussi un inconscient enfoui, en lutte, est soudainement mis au jour…»]
LM : Et durant cette résidence, vous allez montrer de nouvelles choses ?

MB : La particularité de cette résidence, c’est d’allier une réflexion in-situ, sur les lieux d’exposition, et des échanges et ateliers avec des élèves en khâgne et hypokhâgne, option Arts Plastiques. J’ai effectué beaucoup d’allers-retours entre Bruxelles, où je vis, et Arras, et j’ai observé une modification lente de ma pratique au gré de ces allers-retours. Ma réflexion s’est avant tout portée sur l’horizontalité, en travaillant des dessins pour des surfaces horizontales, notamment des dessins pliés, qui prendront place sur des bancs.

LM : Alors justement, il y a la question du pli, chez vous, et de l’ondulation. Que cherchez-vous dans ces opérations ? Du volume ? Du rythme ?

MB : Oui. J’essaie de faire exister le papier plus fortement, mais c’est aussi une manière de ramener la ligne dans le dessin, d’amener des contraintes dans la façon de poser la peinture. La couleur va se glisser en dessous, créer des réserves. Il y a tout un jeu entre mes gestes et ces barrières, ces frontières.

LM : Magnifique ! Mais qu’est-ce cela veut dire : le pli ramène la ligne ?

MB : Pour moi, c’est l’élément fondamental : quand on a un papier vierge, et que l’on pose une ligne, un monde se crée. En même temps, poser une ligne c’est aussi créer une frontière, une limite. J’ai toujours eu la crainte d’une image figée et fermée, alors une grande partie de ma pratique réside à la résolution de cette question : quand je pose une ligne, comment faire pour qu’elle reste ouverte ? Je pense qu’à un moment, ma réponse a été de les multiplier jusqu’à saturer le papier, pourtant à ce moment-là j’avais toujours quand même des marges, des lignes qui revenaient structurer le dessin. Il y a une double envie d’obtenir une structure, qui est nécessaire, et de la contredire en même temps.

 

En Une : Mélanie Berger, Vue d’atelier, Courtesy de l’artiste

Léon Mychkine