“Fred Sandback, le fil d’Occam”, chez Marian Goodman (du 08/09 au 27/10)

   Fred Sandback, Maximus

‘A line has a direction—a point of origin and a point of termination. A line is also a discrete entity which exists altogether at the same time.’ Sandback, 1970 (« Une ligne a une direction — un point d’origine et un point d’interruption. Une ligne est aussi une entité discrète qui existe tout entière au même moment ».)

S.P.1 - copieFred Sandback, galerie Goodman, Paris (crédit photo Rebecca Fanuele)

J’ai découvert (comme on dit improprement)*, l’œuvre de Fred Sanback (1943-2003) à la galerie Marian Goodman, rue du temple (sic). J’ai beaucoup photographié ses installations minimalistes. En effet, le visiteur, quelque peu connaisseur, ou se croyant l’être, va se dire que l’oeuvre de Sandback est à emballer dans la même denrée que les œuvres minimalistes. Minimaliste ? En 1969, Fred Sandback s’entretient avec Jörg Hausmann, et il vaut la peine de citer le début : 

« Jörg Hausmann : M. Sandback, en tant qu’artiste, vous êtes très modéré dans vos moyens artistiques et cependant vous en restituez un effet impressionnant. Voudriez-vous nous dire ce qu’est l’Art Minimal ? Fred Sandback : L’art Minimal est juste un terme, et pour moi en tant qu’expression, il est inapproprié. Vous pourriez tout aussi facilement parler d’Art Maximal. La lumière, l’espace, les faits, sont impliqués. Mais bien sûr tout cela à beaucoup à voir avec le point de vue du regardant ». (Neue Rhein Zeitung, July 4, 1969.)

En quatre courtes phrases, Sandback met tout par terre; les repères, les clichés, les attendus. Parce que, à bien y réfléchir, existe-t-il quelque chose comme l’art minimal ? Que signifie même l’expression ? Ne pourrions-nous pas, une fois pour toutes, tenter de postuler qu’il n’y a que de l’art (ou pas) ? Il faut régulièrement se demander d’où viennent les “expressions” que nous attribuons à différentes situations artistiques. Bien souvent, et presque tout le temps, les labels artistiques ne sont pas le fait des artistes eux-mêmes, ils sont inventés par d’autres corporations (critiques, professeurs, etc., on peut penser aux expressions “art conceptuel”, ou encore à celle d’“art relationnel”, toute deux promues par des critiques d’art). C’est exactement ce que veut dire la réponse de Sandback : « Vous pourriez tout aussi facilement parler d’Art Maximal ». C’est une réponse d’une intelligence très fine. Pourquoi ? Parce qu’à ce moment (1969), Sandback signale un fait qui, on peut le dire, est assez révolutionnaire; fait qui consiste à considérer l’ensemble de l’espace disponible comme dispositif de l’oeuvre. C’est-à-dire que sans cet espace disponible — voire dispositionnel —l’oeuvre ne tient plus. Et voilà encore une avancée de plus dans le domaine de l’art… En effet, si l’on pense, par exemple, à un tableau ou à une sculpture; en quoi l’espace autour est-il solidaire et ou participant de l’oeuvre ? Aucunement. Et c’est ainsi que Sandback nous indique en quoi nous pourrions tout autant parler d’art maximal : Ne doit-on pas tenir compte de la lumière, de l’espace, des faits (et du point de vue du regardant; mais avant, on aura pris soin d’indiquer trois éléments non subjectifs…) ? Et si fait, logiquement, on ne doit plus parler d’art minimal, mais bien maximal. L’espace virtuel de l’oeuvre, en quelque sorte, se déploie jusqu’aux limites du lieu qui l’accueille. On peut reconnaître que c’est un tour de force que de donner autant de présence à tant de ténuité.

Mais, au fait, qu’est-ce qu’un “fil”, pour Sandback ?

« Une ligne de fil n’est pas une ligne, c’est une chose, et en tant que chose elle ne définit pas un plan mais toutes les autres choses en dehors de ses propres frontières. C’est un “agrégat d’expériences” (extrait de notes produites durant une exposition à la Kunstraum, Munich, en 1975).

Je vais y revenir plus loin, mais nous avons ici un indice puissant de la philosophie sous-jacente propre à l’œuvre de Sandback : Il s’agit d’une philosophie — comme il l’indique —, liée à l’expérience. Relisons : Une ligne de fil est un agrégat d’expérience. J’ai déjà fait remarquer que les artistes ont un langage propre à eux, un champ lexical hétérotopique, différent; d’une richesse exceptionnelle. La phrase de Sandback, et bien d’autres, en fait partie. Que veut dire, d’une ligne de fil, que c’est un agrégat d’expériences ? Pour un artiste, la matière, toute matière, est vivante; elle lui “parle”, elle lui communique quelque chose. À partir du moment où est établie cette communication, il y a reconnaissance de l’expérience propre à l’objet (ou “chose”, comme dit Sandback). Un fil de laine ne s’est pas constitué seul, il a été fabriqué, c’est un objet transformé. Ensuite, l’artiste vient se saisir de cet objet et le destine à autre chose qu’à son usage courant (industrie, artisanat…). Du point de vue interne, un fil de laine c’est quelque chose qui se comporte d’une certaine manière; il n’a pas tendance à se tendre, mais plutôt à se courber, à se tortiller; bref, un fil de laine est doté d’un comportement. Ce comportement, c’est déjà l’indice d’une forme d’expérience. Ensuite nous pouvons penser à la tenue des fibres entre elles : combien de temps sont-elles agrégées ensemble avant, par exemple, de produire cet aspect légèrement hirsute qui court sur certaines lignes ?

S.3 - copieFred Sandback, galerie Goodman, Paris (image fournie par la galerie, tous droits réservés)

On commence à comprendre pourquoi Sandback, à partir d’un simple fil de laine, parle d’“agrégat d’expériences”. Et on le comprendra encore mieux quand on se rappellera ce fait quasiment tautologique : Sandback traite ce fil, il le met en scène, il lui donne un rôle qu’il n’avait jamais eu. Cette adjonction figurale augmente la capacité expérientielle du fil en soi-même, et par conséquent permet encore davantage d’expériences à partir de sa simple disposition. Pourquoi ? Parce que c’est effectif :

Le fil est situé, dans son expérience propre, et nous, les spectateurs, devont nous situer par rapport à lui, à eux.

Et alors nous constatons ce jeu de lignes, d’entrecroisements, de chevauchements qui va produire, par exemple, à partir d’une ligne horizontale, un triangle rectangle. 

GGS.8 - copieFred Sandback, galerie goodman (photo Mychkine, tous drois réservés)

GGS.9 - copieFred Sandback, galerie goodman (photo Mychkine, tous drois réservés)

Un triangle rectangle qui louche sur le mur, projetant une, deux trois ombres d’une même ligne. Un geste d’une simplicité absolue, mais qui devient plus complexe dès que se geste est situé

Développement. Qu’on le veuille ou non, il y a deux référents canoniques dans l’art : la peinture et la sculpture; c’est-à-dire la couleur et le volume. La peinture n’a jamais réussi à se détacher de son support, or voici qu’arrive Sandback, et c’est comme s’il tirait un trait, un filet de peinture, l’extrayant du tableau, le naturalisant sur place, dans l’espace, détaché donc du support. On dira par là que je vois l’oeuvre exposée chez Goodman comme une œuvre de peintre. Non. Il ne s’agit là que d’une comparaison. En tous les cas, Sandback détache un fil qu’il va “planter” ailleurs, perpendiculaire, horizontal, de biais, ou autrement. C’est cela qui est révolutionnaire, et qui constitue une avancée dans le domaine de l’art. Dire que c’est une avancée ne signifie pas qu’il faut en passer par l’oeuvre sandbackienne pour faire de l’art, cela veut dire ce que cela veut dire, sans additif spéculaire ou déontique (l’éthique du devoir : il faudrait faire comme Sandback pour pouvoir faire de l’art…)En plantant son fil, Sandback conditionne tout l’espace autour, espace qui, du coup, entre en résonance avec ce fil, en apparence si menu est inoffensif, inoccuit et neutre* (ou presque). La neutralité du fil s’efface, s’estompe dès que l’on remarque l’archicture qu’il instaure, et les ombres qu’il projette. En quelque sorte, on pourrait aussi parler de retour dans le matériau, quand c’est l’estompé qui est projeté dans le mur ou le sol; à savoir l’ombre, tandis que le fil tient tout seul, insolemment presque, l’air de dire « je m’en sors très bien tout seul; et toi, visiteur, spectateur, fais-donc face à cela ! ». Dit autrement : Le trait de couleur produit ce qu’il n’avait jamais produit avant : Une ombre. La couleur matérielle s’est détachée du support historique, et projette une ombre… ! Il faudrait cependant ne pas prendre pour argent comptant mon expression d' »espace virtuel ». En effet, Sandback nous dit encore quelque chose d’étonnant: “Éloigner l’art de la décoration est une chose difficileutiliser seulement cette ligne, cela devient facilement joli ouzappy[de ‘zap’ : “changer”, terme que nous connaissons tous]le phénomène s’isole lui-même trop facilement devenant juste quelque chose que à voir. Je suis plein d’idées (plus ou moins). Mon œuvre ne l’est pas. Ce n’est pas non plus une démonstration. C’est une actualité. Les idées sont aussi des “actualités.”

J’ai souvent fait état de mon admiration étonnée, ou de mon étonnement admiratif, face à la parole des artistes. Voici encore l’occasion d’en faire part. Premièrement, la parole de Sandback est puissante, et humble à la fois; nous avons affaire à une pensée très construite, mais ouverte, et modeste. Cette pensée puissante vient, c’est inévitable dans la dernière citation, révéler ce qu’on pressentait déjà aussi dans ces divers extraits; à savoir la pensée philosophique de l’art chez Sandback. Une philosophie activeactuelle, et non pas fumeuse. Pour preuve, cette indication que les lignes sont des “actualités”. Je vais encore convoquer mon philosophe favori (avec Aristote), à savoir Whitehead, qui est sans conteste Le philosophe de l’actualité au XXe siècle. Qu’est-ce qu’une actualité ? Je ne vais pas me lancer dans une exégèse whiteheadienne. Toutefois, disons ceci : L’actualité, c’est ce qui existe là, maintenant, en tant qu’activité. Il ne faut pas confondre l' »actualité » avec l’obsolète concept philosophique de « présence », qui implique classiquement l’idée qu’une chose existe en elle-même, qu’elle n’a besoin de rien d’autre qu’elle même pour exister (selon Descartes), et qu’elle est installée dans une durée qui a tout d’une fiction (l’immanence). Pour Whitehead, l’actualité est ce qui existe depuis une généalogie, qui peut perdurer mais seulement d’après des conditions qui ne lui sont pas que propres; l’actualité ne pas dépend pas que d’elle-même, elle n’a aucune maîtrise sur sa structure interne même. Elle dépend donc de trois zones, en quelques sortes interdépendantes, que sont la constitution, le ou les caractères propres, et les circonstances qui l’environnent. Quant à sa temporalité, c’est ce que Whitehead appelle le « devenir ». Une actualité peut disparaître, à n’importe quel moment, parce que rien ne garantit son devenir. Une actualité se manifeste nécessairement dans un environnement, c’est une condition absolue et nécessaire, sinon il n’y aurait pas d’actualité. L’environnement mentionné par Sandback (lumière, l’espace, les faits, regardant) évoquerait donc la notion de “monde actuel” chez Whitehead; pour ce dernier, une expérience, quelle qu’elle soit, nécessite un environnement pour exister, puisque rien n’existe que par soi, qu’en soi, et sans autre chose que soi. Ces conditions d’existence pour une entité, l’entourent et la nourrissent; comme la lumière nourrit la prégnance d’une œuvre, participant au monde actuel de l’œuvre (comme ce tableau de Kandinsky vu un soir tandis qu’il rentrait chez lui, dans son atelier, posé à l’envers et faiblement éclairé, et qui lui suggéra une nouvelle — et après-coup, révolutionnaire —, manière de peindre). Pour que l’œuvre permette des expériences supplémentaires — en se rappelant bien que l’œuvre constitue, mais comme toute chose, en soi et déjà une somme d’expérience —, elle a donc besoin de conditions externes que soit elle ne maîtrise pas, soit que l’on va rendre propices pour elle. Ainsi, nous devons “visualiser” mentalement le fil sandbackien comme un ensemble d’entités matérielles agrégées, i.e, des expériences — parce que ce fil “existe”, et qu’il n’y a pas d’existence sans actualité. 

(Remarque : Quand Sandback dit qu’une idée est aussi une actualité, il fait référence encore à la philosophie, celle-ci aristotélicienne, qui distinguait entre intellect passif et intellect actif. C’est ce dernier qui actualise l’idée).  

S.P.2Fred Sandback, galerie Goodman, Paris (crédit photo Rebecca Fanuele)


*Le mot “découverte” ou le verbe “découvrir” ont changé complètement de sens depuis… je ne sais, mais c’est un fait assez patent. On “découvre” un paysage, une nouvelle cuisine, un restaurant, un magasin, etc. Bien souvent, nous ne découvrons rien du tout, nous rencontrons l’existence de choses qui sont déjà là, et depuis longtemps. Comment, alors, faudrait-il dire ? Je laisse cette question en suspens… 


Toutes les citations de Sandback sont trouvables dans l’ouvrage suivant: Fred Sandback, New York: Zwirner & Wirth, Lawrence Markey, 2004.


Je remercie Raphaële Coutant, de la galerie Goodman, pour son aide informative et documentaire.


PS : Si le lecteur rencontre des difficultés à saisir certains éléments dans cet article, qu’il n’hésite pas à me contacter, et je lui répondrai au mieux. Certaines choses ne peuvent pas être dites autrement qu’elles doivent l’être. Ceci expique cela, et rien d’autre (mychkine@orange.fr).


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