Frédéric Messager à Orléans

   NB : Les hyperliens sont en rouge souligné.                        

 

Dessin volume (détail) Impression numérique, encre de chine, sandow, pinces à dessin, L 50 x h 55 x p 43 cm, 18 septembre 2015 (Courtesy Messager)

Frédéric Messager a exposé en deux endroits différents, à Orléans. Du 16 novembre au 18 décembre dernier dans “l’espace projet” du nouveau lieu (voir l’article précédent), et dans La borne, du 7 novembre au 2 décembre 2015. Frédéric Messager fait du dessin. À première vue, on pourrait croire que c’est de la sculpture, parce que ces dessins sont volumineux, c’est-à-dire, en trois dimensions. Cependant, Messager est catégorique, ce ne sont pas des sculptures, mais ce qu’il appelle des “dessins-volumes”. Au départ, Messager dessine et imprime au traceur. Ensuite ce dessin, qui peut lui prendre plusieurs semaines d’ouvrage, il va le ramener sur lui-même, le concaténer. Par ce geste de rebours, Messager met côte à côte des traits qui, sinon, ne seraient pas voisins. Et le résultat est spectaculaire. Bien sûr qu’en ramenant sur soi le dessin, Messager est obligé de le détruire, de l’abîmer. D’où ces plis, ces déchirures, ces parties mutilées. Dans l’entretien, nous apprenons d’où provient ce geste, comment tout cela a commencé. Ceci dit, voilà comment cela commence, en version plane: 

Feuille de dessin avant sa mise en forme (Courtesy Messager)

Et voici comment cela se termine:

 Vue de l’exposition dans l' »espace-projet » du POCTB à Orléans (Crédit Photo S. Pons)

Comme nous le lirons et l’écouterons durant l’entretien, Messager reconnaît qu’une certaine violence prévaut durant le processus de mise en forme. Cette violence est historique ; elle répète un épisode inaugural dans le parcours artistique de Frédéric Messager. Comme il nous l’apprend, il a, un jour, et après des semaines d’ouvrage, et agacé et déçu par le résultat, déchiré et froissé son dessin, qu’il a rageusement jeté au loin. Au moment de le jeter à la poubelle, il s’est arrêté dans son intention, et il s’est mis à considérer ce qu’il avait dans les mains ; et il s’est dit qu’il avait encore affaire à un dessin. Il avait raison. Ce qui est extraordinaire, c’est que, comme je l’ai écrit, ce geste a été inaugural. Le dessin chiffonné, froissé, est devenu un modèle, un ur-modèle. Depuis 2010, donc, Messager reproduit ce modèle, en tant que processus, mode de fabrication; un dessin, une latence, et une mise en forme.

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Léon Mychkine : Donc, tu nous montres
Frédéric Messager : Un ensemble de sept pièces, qui s’intitule les “dessins volumes”
LM : les “dessins volumes”…
FM : c’est du papier, des papiers qui font deux mètres cinquante, trois mètres, voilà, sur un mètre vingt, un mètre trente. Ils sont dessinés recto-verso, il y a différentes techniques ; ça peut être numérique, c’est à la main, c’est des coulures d’encre, aussi, et puis, après un certain temps, je les laisse reposer, à l’atelier, et puis je les mets en forme.
LM : D’accord.
FM : Il y a une mise en forme qui se fait à la main, ou alors avec des outils, qui peuvent être une perceuse, un mandrin.
LM : Donc tu appelles ça un dessin ?
FM : Un “dessin-volume”. Je me positionne toujours dans cette attitude non pas d’un sculpteur mais d’une personne qui fait du dessin. Dans le temps qui occupe la création de ces pièces, c’est surtout du dessin. C’est la trace, c’est le trait…
LM : Mais après du coup, il y a une espèce, comme ça de — on pourrait croire hein ? — à la vision, à la réception de l’oeuvre, il y a une phase de violence ; tu déchires, tu froisses…
FM : Oui, il y a deux temps. Il y a vraiment un temps qui est beaucoup plus long, il y a un temps qui est plus délicat, il y a un temps qui est celui de ces motifs qui apparaissent au fur et à mesure de l’action, de faire les choses ; et après il y a un autre temps — c’est pour ça que je laisse reposer les dessins, c’est pas dans une immédiateté — il y a un autre temps qui est celui de la mise en forme. Je renvoie les dessins, à la fin, comme tu peux le voir, sur ce mur, parce que je renvoie au monde du dessin, au monde du plan, mais je ne peux pas non plus, en même temps, nier le fait que les choses soient en volume, soient dans notre espace ; c’est pour ça que ce titre de ”dessins-volumes”, je trouvais que c’était le plus sincère, le plus honnête, le plus évident ; et je laisse après au spectateur, ce qui le regarde, y voir peut-être d’autres choses, ça lui appartient.
LM : Est-ce qu’il ne pourrait pas y voir une sculpture ?
FM : S’il a envie, oui. Mais moi je n’ai pas ces actes ni ces gestes de sculpteur
LM : Pourquoi ?
FM : Je ne suis pas un sculpteur, c’est-à-dire que le sculpteur va penser en poids, va penser à la forme peut-être dès le départ, moi, dès le départ c’est du temps du dessin, je ne m’occupe pas de savoir ce qu’il va devenir, je dessine, en recto-verso, et je ne m’occupe que de ça. Et je sais qu’à la fin je vais faire ces gestes, je vais faire des gestes de mise en forme
LM : Mais
FM : Mais je n’ai pas l’idée de ce que ça peut être et ça ne m’occupe pas pendant tout le temps de travail de mon dessin
LM : En aucun cas tu dirais que c’est une sculpture ?
FM : Non, en aucun cas je dirais que c’est une sculpture. C’est une sculpture si j’étais un sculpteur, si je me considérais comme un sculpteur, en parlant de matière, de poids, d’équilibre, de creux, de forme. Même si ces formes sont là, les creux existent, ce n’est pas ma première préoccupation, ce n’est pas ma préoccupation, je fais du dessin
LM : La première préoccupation, c’est de dessiner
FM : c’est le dessin, c’est la trace, c’est le trait, ce sont les coulures ; c’est ça qui m’intéresse. Et le fait de mettre en forme c’est lui donner un autre état, c’est l’autre état du dessin. Une feuille reste une feuille, je la froisse, je la chiffonne, ça reste une feuille. Un dessin, je le mets sur une feuille, je dessine, si je froisse ma feuille, ce serait devenu autre chose ? Non, ça reste un dessin. C’est un dessin
LM : Oui ça fait penser un peu à l’enfant qui
FM : exactement
LM : fait un dessin et qui n’est pas
FM : exactement
LM : content, il le chiffonne, on ne dit pas “tiens, t’as fait une sculpture” !
FM : Non il fait un dessin
LM : Et on va lui dire “pourquoi as-tu froissé ton dessin ?”
FM : Voilà
LM : C’est un peu ça
FM : C’est ça
LM : Haaa…
FM : C’est exactement ça. C’est exactement ça. Et je voulais amener le dessin sur cette autre dimension ; c’est-à-dire que le dessin rentre un peu dans notre espace, le dessin est présent, mais
LM : le dessin vient vers nous
FM : Il est vers nous, il est là
LM : Par contre du coup, le fait que tu modèles, en quelque sorte, après-coup, que tu modèles  — entre guillemets.
FM : “Entre guillemets”, parce que
LM : fait que le dessin vient vers nous
FM : Oui oui. En même temps, comme je dessine recto-verso, le fait de le mettre en forme permet de faire cohabiter à la fois le recto et le verso. Si tu veux, si le dessin était fait que d’un côté, quelque part la mise en forme ne serait pas nécessaire ; alors que comme le dessin est fait recto-verso, pour les voir en même temps, pour créer des accidents heureux ou malheureux, pour voir ces deux faces en même temps, la mise en forme était nécessaire
LM : Et, on pourrait supposer presque aussi que tes formes sont éphémères, dans le sens où on voit bien les agrafes, les pinces, le tendeur
FM : J’aime bien cette idée
LM : Une fois que tu démontes tu pourrais remonter autrement ? Ça veut dire ça ?
FM : Jamais je ne pourrai les démonter.
LM : D’accord
FM : Ils restent comme cela, par contre j’aime bien cette idée de la forme en puissance. Comme le dessin qui est en puissance dans le dessin — on ne peut pas voir tout ce que j’ai fait
LM : oui
FM : et cette forme, tu vois, elle est baroque — entre guillemets —, elle fige un mouvement, on a l’impression qu’elle est dans un devenir.
LM : Oui
FM : Ça s’arrache, ça se plie, il y a des écumes de papier, il y a des choses comme ça, c’est fortement contraint,
LM : Oui
FM : et j’aime bien cette idée que le dessin se présente dans cet état actuel, qu’il a été arrêté à un moment, une forme de cristallisation 
LM : Oui
FM : Les choses se sont figées, et il aurait pu devenir autre chose.
LM : Voilà, mais j’insiste, tu tiens à montrer les pinces, les tendeurs, t’aurais pu… je ne sais pas… coller…
FM : Non, ça ne m’intéressais pas
LM : Et pourquoi ?
FM : Ça fait partie de l’histoire, comme du geste
LM : D’accord
FM : La pince, déjà, elle renvoie au dessin
LM : Oui
FM : C’était un choix personnel, je ne voulais pas utiliser autre chose. Et puis je voulais montrer les choses telles qu’elles existaient. Comme tu vois, on voit qu’à un moment, le mandrin ici a dérapé ; j’ai pas essayé de le gommer, j’ai pas essayé de l’enlever ou de l’arracher en disant : “tiens, on voit que c’est le mandrin, la perceuse qui a créé ces traces, ça s’est sali, je vais l’effacer”, non non, je laisse les choses telles qu’elle sont
LM : D’accord. D’accord. Du coup on a une matière rigide
FM : Une matière qui se révèle. On voit le papier dans tous ses états. Il est très lisse, il est très blanc
LM : C’est un papier à l’origine qui est épais…
FM : Oui, voilà, entre 280 et 320 grammes.
LM : On est proche du carton, non ?
FM : Pas loin. J’en ai fait du dessin-volume avec des choses cartonnées, qui nécessite moins de surface. Ceux-là c’est quand même des papiers qui nécessitent trois mètres de dessin. Celui qui est à La borne, c’est quasiment vingt mètres.
Messager, Grand dessin dans La borne (crédit photo S. Pons)
 
LM : Ah ouais !
FM : Sur deux mètres de large, en recto-verso. Et en fin de compte tout ce processus là est vachement important pour moi. Même si vous ne le voyez pas, même si on ne le voit pas, tout ça fait partie du travail, de l’histoire aussi. Je pense que c’est dû à ça, que les choses apparaissent. Tu vois que la forme si elle existe, c’est parce que tout ça a été mis dedans.
Messager, Grand dessin dans La borne (crédit photo S. Pons)
 
LM : Oui oui oui.
FM : Je pense que c’est ça.
LM : Oui, tu dois faire un dessin, même s’il fait vingt mètres de long, pour après obtenir une forme de six mètres, mais qui sera effectivement du coup on ne verra pas tout mais
FM : C’est nécessaire
LM : Il faut qu’il y ait un “plein”.
FM : Oui, il faut qu’il y ait un temps, il faut qu’il y ait un plein
LM : Il faut qu’il y ait un plein pour qu’il y en ait moins
FM : Oui
LM : Tu fais du moins avec du plein
FM : Oui, c’est un peu dans cette idée là, bien sûr. Bien sûr, c’est dans cette idée là, oui. Et tu vois, là on a des choses qui sont faites à la main, et depuis quelques temps le travail est numérique, j’utilise un traceur, avec une tablette, et donc on a des traits beaucoup plus durs, tu vois, avec des a-plats beaucoup plus nets.
LM : Hm hm…
FM : Ça c’était aussi le désir d’enrichir le langage du dessin
LM : Oui. Il y a plusieurs vocabulaires.
FM : Même dans une actualité, quasiment, tu vois…
LM : Il y a différents langages qui communiquent
FM : C’est comme dans une ville ou dans un paysage
LM : Et ça t’es venu comment cette idée de chiffonner tes dessins ? J’imagine qu’avant tu dessinais, enfin j’imagine… je n’en sais rien !
FM : Oui, c’est ça
LM : tu dessinais en deux dimensions classiques
FM : Au départ j’allais chercher des papiers en Dordogne, dans un moulin, j’adorais les papiers, j’avais déjà cette appétence pour la matière, et je remplissais avec des petits traits, très fins, des choses très très fines. Ça vient d’une longue histoire… Adolescent, je m’amusais à reproduire les gravures qu’on avait dans les bouquins, et ce qui m’intéressait, c’était d’aller voir le petit trait à côté de l’autre petit trait. Et donc si tu veux j’ai commencé à oublier de vouloir représenter quelque chose, et à me concentrer sur ce geste, sur ce petit trait avec cet autre petit trait, des choses très modestes ; mais multiplié on obtenait quelque chose. Je ne recopie pas quelqu’un, je suis ça, ce qui est sorti de ma main, ce petit trait que j’ai fait, sans vouloir recopier, en fin de compte, c’est moi
 

 Dessin volume octobre 2015, Impression numérique, encre de chine, sandow, pince à dessin, H 40 cm x L 49.5 cm x P 52 cm (Courtesy Messager)

LM : Tu as passé un certain temps à recopier des gravures à la main, à la main levée, comme ça
FM : Voilà, des Rembandt, des Doré,
LM : Un jour tu t’es affranchi du modèle
FM : Complètement
LM : et tu as commencé à faire tes traits
FM : Je pensais à savoir ce qui sortait de ma main. Qui je suis ? Tu sais, comme une empreinte. On a tous notre empreinte, elle est particulière. Quand on veut créer, quand on fait une chose, on essaie de copier, on va chercher à droite, on va chercher à gauche, on se dit “on va faire comme untel”… À un moment, tu lâches tout et tu prends un pinceau, tu prends un outil, et tu fais une trace, et tu lâches, tu vois, qui tu es.
LM : Ouais, ouais ouais…
FM : Voilà. Je fais quoi moi ? Mon corps réagit comment ? Mon regard s’arrête à quoi ? Qu’est-ce que moi j’ai choisi ? Alors c’est vrai qu’après il y a peut-être plein d’influences inconscientes, mais à un moment tu peux dire “mais voilà je suis qui ?
[À la question quand a débuté cette « mise en forme »?, Messager répond] :
FM : C’est à partir de 2010-2011 que ce langage apparaît, et je me l’approprie et je me dis “voilà, c’est ça qui m’intéresse”, parce que c’est moi.
LM : À partir de 2011
FM : 2010, voilà, 2010
LM : tu commences à prendre ta feuille et
FM : Voilà, et je la mets en forme
LM : et à la ramasser sur une elle-même, et à la mettre en forme
FM : Moi je parle de mise en formes
LM : D’accord
FM : Il y aurait quelque chose de négatif dans… [les verbes ou expressions] “déchirer”, “froisser”, “mettre en boule”. Dans tous mes dessins, c’est ça que je cherche aussi ; c’est renvoyer à notre réalité.
LM : Qui est ?
FM : Notre existence qui est très précaire, qui est très fragile […] J’aime bien cette fragilité qui ressort du papier. Mais en fin de compte tout contribue à ce que ça fasse une chose étonnante, un peu étrange. Chaque trait, les coulures… je suis très attentif à ça. Je suis plus attentif en fin de compte aux traits et au coulures et aux traces qui apparaissent que… à la mise en forme : la mise en forme elle est très rapide, et moi je constate, après. La difficulté c’est monter en charge, et que toute cette violence sorte très rapidement…
LM : La violence de quoi ?
FM : Des gestes que je fais pour obtenir cette forme. C’est très violent. C’est-à-dire que je ne prends aucune délicatesse face à trois, quatre mois de travail, des dessins qui sont faits dans une finesse…
LM : Tu vas prendre des semaines ou des mois à faire un dessin, et puis après tu vas le défoncer
FM : C’est ça. Mais tu vois, c’est ça qui est important. C’est cette énergie que tu dois lâcher dans le travail. J’espère que ça se sent en tout cas, j’espère que ça se voit.
LM : Oui, je pense qu’on peut sentir une certaine violence. C’est clair. Mais une violence qui est aussi, sans jeu de mots, suspendue.
FM : Oui, tout à fait. Je n’y vais pas pour tout annuler, pour détruire. Le premier geste ça a été ça. Ça a été l’intention de détruire. C’était le tout premier acte. La première chose qui apparaît à l’atelier à partir de ce accident, qui ne va pas sur cette surface, j’attrape ce dessin et je le mets en boule pour le foutre à la poubelle. J’ai tout arraché au mur, et au bout de l’atelier, je me suis arrêté, je me suis dit “attends, qu’est-ce que t’as dans les mains ?, t’as encore ton dessin. Attends, mais attends, regarde ce qui se passe. On s’arrête là, on s’arrête”
LM : Ah…
FM : — On s’arrête, on pose la chose, qu’est-ce qu’il y est arrivé ?
LM : Donc on pourrait presque dire que ça c’est de la violence contenue.
FM : Oui. J’aime bien ce mot là, oui. Oui, j’aime bien, parce qu’il y a un contraste, il y a une antinomie, il y a une violence mais qui est contenue.
LM : D’où l’effet aussi de la suspension… Geste suspendu. Il y a un geste violent suspendu.
FM : Mais il faut savoir l’arrêter.
(Courtesy Messager)

Le dessin de Messager est, je crois, unique. Unique à plus d’un titre. Il y a quelque chose de très étonnant dans le processus même du dessin se faisant ; c’est que Messager y passe beaucoup de temps : on peut constater sur les photos le soin avec lequel il dessine, l’ampleur du dessin, et ses variations. Cependant, il semble, à première vue, que Messager détruise son dessin, qu’il le chiffonne, le déchire, et le maintienne, contraint, dans une forme donnée, acquise. Si Messager était insatisfait de son dessin, il ne l’exposerait pas. C’est donc que ce premier aspect de la vision — un dessin transformé en paquet froissé —, n’est qu’un a priori. Ce n’est pas un dessin chiffonné, c’est, et tel est le titre de l’exposition : un “dessin-volume”. Là encore, un a priori pourrait se présenter — il s’agit d’une sculpture. Messager est formel : les dessins-volumes ne sont pas des sculptures. Cela est difficile à comprendre, dans un premier temps. Pourquoi ? Une sculpture, généralement, comme le dit le dictionnaire, cela consiste à mettre des formes en volume ; ces formes, pouvons-nous ajouter, ne sont rien avant d’être, justement, des formes. Aristote nous dit que la pierre que va tailler Phidias est déjà, en puissance, une statue. C’est comme si la statue était déjà dans la pierre. Mais il n’y a rien, excepté dans l’esprit de Phidias, qui s’apparente à une statue dans la pierre avant qu’elle ne soit attaquée au burin, ou à la chasse. Mais en ce qui concerne la grande feuille de papier utilisée par Messager, avant d’être mise en volume, il y a déjà quelque chose, il y a un dessin, qui est plat.

Le fait de mentionner Aristote permet de signaler ce curieux fait: Messager parle comme un artiste aristotélicien ; il utilise les mots d’« accident », « puissance », et « actualité ». Le concept d’accident n’indique pas quelque chose de grave, en philosophie, mais ce qui arrive sans qu’on s’y attende; ce qui arrive de telle manière tandis que cela aurait pu arriver de telle autre. Naître avec les yeux marrons, en ce sens, est un accident. On ne peut pas prévoir qu’un bébé aura les yeux marrons. Messager provoque des accidents, sans savoir à l’avance ce qu’il se présentera une fois qu’il aura retourné et quasiment aboli les notions de recto et de verso. Et c’est pourquoi il qualifie ces accidents « d’heureux » ou de « malheureux », mais c’est le résultat chromatique qui lui semble heureux ou malheureux, pas l’accident en tant que tel. La notion de puissance, chez Aristote, signale quelque chose qui n’est pas encore actualisé. Ce qui n’existe pas encore est en puissance (comme la fleur est en puissance dans la graine). Messager serait presque encore une fois ici aristotélicien: le dessin qui se retrouve plié dans la concaténation est invisible; mais il est là. Que quelque chose soit là, mais invisible, cela correspond à la notion de puissance. Enfin, Messager utilise la notion d’« actualité », notion majeure du système d’Aristote: L’actualité, c’est ce qui est en acte, ce qui est là, maintenant. Cette actualité peut disparaître, et elle n’est pas apparue par magie. Ainsi, par contraste, quand Messager réalise sa mise en formes, il actualise certaines parties du dessin, tandis que d’autres, potentielles, deviennent cachées. Enfin, il y a une dernière notion employée par Messager et qui ressortit au vocabulaire aristotélicien, c’est la très belle notion de devenir. Le devenir, c’est cette idée que les choses ne restent pas telles qu’elles sont, elles sont dans le temps, et, même, elles sont aussi faites de temps. Aristote a repris à Héraclite cette notion, et la développé dans son traité La Physique (phusis, nature). 

On aura compris qu’il ne s’agit pas de dire que Messager est un philosophe, mais, en même temps, il est tout à fait remarquable que nous trouvions, dans son expression, des traits aristotéliciens. C’est remarquable parce qu’il utilise quatre notions essentielles du corpus, ce qui n’est pas anodin. Mais bien sûr, nous ne trouvons pas qu’Aristote dans le « dessin-volume“ de Messager. Nous trouvons du dessin, mis en espace, d’une manière inédite, et nous trouvons, semble-t-il aussi, Messager lui-même. Ce n’est pas le moins surprenant. Dans l’entretien, nous lisons, et entendons cette phrase: « Je pensais à savoir ce qui sortait de ma main. Qui je suis ? » Voilà une déclaration fort étrange. Notez bien l’association: Messager, décrivant sa main, en fait sortir ce qu’il est, son identité, sa personnalité. C’est très étrange, très poétique. Étymologiquement, la métaphore, c’est ce qui transporte, qui emmène ailleurs. En deux phrases, Messager nous fait partir de sa main — bien physique —, à son identité ; qui est psychique, historique, métaphysique. Cette inscription physique de ce qu’il est, Messager nous la redit: « ce petit trait que j’ai fait, sans vouloir recopier, en fin de compte, c’est moi ». On ne saurait conclure ici autrement que sur ce qu’on appelle, en sus du poétique, le mystère

 

PS: Le mystère dont je fais état n’est pas un effet de style ou l’effet de la paresse intellectuelle : il y a bien quelque chose de mystérieux à identifier la personnalité humaine avec la production artistique. Messager n’est bien évidemment pas le premier artiste à tracer ce lien. Mais il n’en demeure pas moins qu’une telle affirmation reste toujours mystérieuse. Elle semble tenir de la nécessité, telle que Rilke employait ce terme à l’endroit du jeune poète qui lui écrivait; cette nécessité qui n’a d’autre impératif que l’incarnation de soi-même dans autre chose que soi, mais qui l’est cependant. Antoni Tàpies écrit: “Une tendance artistique, c’est le désir d’une autre forme d’être.”

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