Hommage à Christo et Jeanne-Claude. Une histoire de tégument, et de génialité

« J’étais un pauvre réfugié famélique qui ne possédait rien » (In Christo & Jeanne-Claude, Jacob Baal-Teshuva, Taschen, 1995, cité par Duplaix, ref. plus bas)

 

Dans le Catalogue Christo et Jeanne-Claude. Paris ! (sous la direction de [l’excellente] Sophie Duplaix), Centre Pompidou, 2020, on trouve des extraits du Journal de Jeanne-Claude, dont je prélève ceci : 

En 1976, Christo décrivit ainsi son projet d’empaquetage du Pont-Neuf à Paris:
« La Seine joue pour Paris un rôle qui ne peut être comparé à celui d’aucune autre rivière traversant les grandes villes du monde. Parce que la Seine et ses rives offrent une grande diversité d’impressions visuelles, il est possible de réaliser un important projet fluvial dans Paris. La décision d’empaqueter le Pont-Neuf fut inspirée par sa situation particulière de lien entre les rives droite et gauche et l’île de la Cité — au cœur de Paris depuis plus de deux mille ans.»

Il détaillait ensuite le projet tel qu’il l’envisageait :
« Des cordes maintiendront un tissu brillant de couleur sable sur la surface du pont et laisseront visibles les formes principales de celui-ci, en soulignant les reliefs, en réduisant les différences de proportion et en masquant les détails.
« L’empaquetage du Pont-Neuf concernera :

  • les flancs et les voûtes des douze arches, sans gêner aucunement la navigation;
  • les parapets jusqu’au sol;
  • les trottoirs et leurs rebords (les piétons pourront facilement marcher sur la toile);
  • tous les lampadaires des deux côtés du pont (la lumière brillera à travers le tissu);
  • les parois verticales du terre-plein à la pointe occidentale de l’île de la Cité.
    « La toile sera en fibre synthétique ignifugée, d’aspect soyeux et de la couleur de la pierre des édifices alentour. […]
  • «Tous les frais relatifs au projet du Pont-Neuf empaqueté seront pris en charge par moi, comme pour tous mes autres projets. »

Tout le monde se demande, s’est demandé : « Pourquoi Christo emballe-t-il tout ?» D’abord, c’est exagéré ; de nombreux projets réalisés par Christo et Jeanne-Claude, sa femme et associée, rencontrée à Paris en 1958, ne consistent pas en “emballements”. Et avant donc de rétrécir tout de suite l’image mentale que nous pourrions à l’instant tirer de cette idée-reçue, donnons ce rappel historique et synthétique de l‘excellente Sophie Duplaix (Conservatrice en chef des Collections contemporaines au Musée national d’art moderne du Centre Pompidou à Paris) qui nous apprend donc que, dès le tout début des années 1960, Christo a plusieurs travaux en cours :  

À Lisbonne, en décembre 1960, dans le cadre d’une exposition collective avec les amis portugais qu’il fréquente à son arrivée à Paris, René Bertholo et Lourdes Castro, éditeurs de la très artisanale revue KWY, Christo montre son travail pour la première fois. À cette occasion, il réalise une série de dessins qui éclairent sa pratique. Y sont déclinés divers agencements de caisses, étagères, placards, contenant par endroits des petites boîtes ou des bouteilles, et traités avec des surfaces plissées rigidifiées ou des surfaces noires mates ou brillantes. Christo désigne clairement sur ces schémas les surfaces accidentées par le terme « moumiphié » [sic], terme que l’on retrouve dans la liste d’œuvres de l’exposition portugaise. Ainsi, caisses momifiées, objets momifiés, combinés à des étagères, avec certains éléments du dispositif ouverts, d’autres fermés, constituent autant de variations au sein d’un vaste corpus que Christo nomme « Inventaire ». L’artiste crée une tension entre, d’une part, l’idée de surfaces figées, et ce, définitivement, puisqu’il s’agit de «momification», et, d’autre part, celle de mobilité, puisque la notion d’inventaire et les multiples combinaisons que l’artiste suggère évoquent le mouvement, la transition, l’absence de fixité. […] Bien avant les projets réalisés en extérieur, et dans la continuité de l’Inventaire, Christo empaquette fébrilement des objets dans du tissu : « J’ai commencé à empaqueter en 1958 […]. Je ne peux pas expliquer pourquoi j’empaquetais.» L’idée de « ballot », de « baluchon », semble, pour ces œuvres, à l’aune de la notion de nomadisme, sans doute la plus opérante. [Sophie Duplaix, in Catalogue. En toute fin, Duplaix cite Annie-Cohen Solal citant un autre ouvrage…]

On prendra soin de bien relire cette petite synthèse de Duplaix. En 1960, Christo, pour le dire ainsi, a déjà un éventail conceptuel et matériel entre les mains. Afin d’éviter de relire, j’ai aimablement souligné ce qui est très important, soit, déjà, cette présence de l’enveloppement, « empaquetage », comme dit Christo, mais je préfèrerai, et j’y reviendrai, le terme d’« enveloppement ». En même temps, dans la fixité de la “momification”, Dupleix décèle l’idée de « nomadisme », ce qui caractérise bien aussi et l’œuvre de Christo et sa biographie puisque, d’un côté, ses installations sont éphémères, elles s’inscrivent dans le paysage, et disparaissent, et Christo a bien spécifié ne sont pas faites, une fois démontées, pour être vendues ou entreposées dans quelque musée que ce soit et, de l’autre, Christo, nomade réfugié politique avant de se fixer à Paris, aura exposé dans le monde entier. Et ces deux faits sont remarquables. 

Christo Vladimiroff Javacheff est né le 13 juin 1935, à Gabrovo, en Bulgarie. Son père, Vladimir Javacheff, propriétaire d’une usine de chimie, est exproprié par le régime communiste. Sa mère, Tzveta Dimitrova, était secrétaire du directeur de l’Académie des beaux-arts de Sofia avant que la famille ne s’installe à Gabrovo (In Catalogue). Christo quitte la Bulgarie en 1956. Après Prague, Vienne, Genève, il s’installe à Paris en 1958. Déjà, en Bulgarie, dès l’âge de six ans, il dessinait et peignait, notamment les gens de son village. Il a poursuivi le dessin et la peinture dans ses pérégrinations, mais, au vu de ses peintures, on ne peut pas dire qu’il avait trouvé ici une voie, il suffit, pour s’en faire une idée, d’ouvrir ce lien-ci. Heureusement, il fabriqué de nouvelles cordes à son arc, et il gardé le dessin, jusqu’au bout. Il a bien fait. Christo n’est pas le dernier ni le premier artiste à avoir tenté la voie de la peinture en se retrouvant une impasse, et, au lieu de persévérer, il a puisé dans son imagination d’autres moyens d’expressions, et ce fut heureux, car, comme on disait, si errare humanum est, perseverare diabolicum.

Ici, je m’intéresse à l’un des aspects de l’œuvre javacheffienne (il s’appelait Javacheff, vous suivez ?), à savoir l’enveloppement, et le lecteur se doute peut-être pourquoi, je vais y venir. Donc, reprenons : Christo ne sait pas pourquoi il emballe. Je ne vais pas dire, outrecuidance, que je saurais pourquoi, mais j’ai ma petite idée. Il n’a pas commencé pas d’emballer les monuments. Cela a débuté très modestement, comme nous l’avons lu dans la citation, avec les “moumiphiés”. Mais qu’est-ce qu’une momie ? C’est un corps (humain, chat, anguille, etc.), totalement enveloppé. Christo empaquète — boîtes, pots de peinture, table, barils, qu’il expose aussi à nu, ou bien pour bloquer la rue, rue Visconti (mur de fer), installation éphémère d’abord refusée par la mairie puis réalisée à la sauvage, en 1961. En janvier 1962, chez Yves Klein, il emballe un modèle vivant, une femme. Il empaquète pas mal de trucs, un vélo à Düsseldorf, une “moto empaquetée”, à Paris (Biennale 1963), dont le Catalogue cité nous offre une photo de Malraux l’air perplexe, mais il regarde autre chose à ce moment. En 1963, déjà, sur un carton d’invitation, il fait un photomontage où l’on peut voir l’Arc de Triomphe enveloppé… Il faut y insister : L’œuvre de Christo n’a pas consisté, avec Jeanne-Claude, qu’en enveloppements, mais puisque l’actualité nous alpague avec cet affreux “Pont-Neuf-hommage à Christo et Jeanne-Claude” de JR (alias Jérémie Rodach, probablement), il faut donc insister sur l’enveloppement de ce fameux pont. 

Nous l’avons lu, c’est en 1976 que Christo a le projet d’envelopper le Pont-Neuf, et cela prendra dix ans pour se concrétiser ! Entre entregent, mondanités, accord de Chirac et… refus de la Préfecture. Jusqu’à l’inauguration, le 22 septembre 1985. Sur le site officiel du couple (ici), un petit encart nous indique que JR leur rend hommage, « justement ». Enfin, ici, « justement » n’est pas employé en tant qu’adverbe, mais simplement en tant que relation logique : il se passe telle chose, en référence à telle autre chose du passé, parlons-en, justement. Je ne suis pas sûr que, vivants, Christo et Jeanne-Claude eurent validé une telle initiative, et je parie que non ; cependant que l’on ne peut jamais parler à la place d’un ou des défunts, bien évidemment. Ce que l’on ne peut que constater, chez Christo, c’est la cohérence, la lente téléologie vers un projet rationnel, unitaire et à la fois multiple. Bref, il y a une Œuvre. Ce qu’il n’y aura pas chez JR. C’est certain. On peut parier. 

Je me demande si JR serait capable de produire un tel dessin… On aura remarqué que Christo, au fil du temps, se fait aussi architecte, mine de rien. Quant à JR, sur sa page personnelle (ici) on peut voir des dessins, notamment du projet Pont-Neuf qui, pour le coup, sont consternants de laideur. Mais est-ce étonnant ? Le site semble très pauvre, mais il finit par s’animer, en glissades, façon panorama, vers le vide… On peut aussi acheter des épouvantables et très chères lithographies de l’actuel projet qui témoignent du dernier kitsch. 

L’enveloppement, qu’on appelle trop souvent, imprudemment, « emballement ». C’est tout à fait différent. Dans les projets écrits en anglais, et sur les plans, on lit “wrapped”, donc, « enveloppé ». 

C’est très important. L’enveloppe, c’est comme une peau, une seconde peau, et Christo le disait déjà en 1961, à-propos de ses « bidons emballés en une espèce de peau momifiée — la peau de Lazare si vous voulez ». (Extrait de Aujourd’hui. Art et architecture, mai 1961, In Catalogue). Il le redira encore plus tard : « Le tissu est un élément essentiel de mon travail. Friedrich Engels disait que le tissage distinguait l’homme de l’homme primitif… le tissu est presque comme un prolongement de notre peau.» (In Molly Donovan, Christo and Jeanne-Claude in the Vogel Collection, (Ed) Harry N. Abrams, 2002). JR a-t-il lu une seule page d’Engels ou Marx… ? LOL. Mais d’où vient cette évocation d’Engels, dans la bouche de Christo ? En note, Molly Donovan nous l’apprend. « Christo cite un passage d’un écrit de Marx et Engels sur la découverte des tourbières du Schleswig, où furent trouvés des tissus sophistiqués. Marx et Engels établissaient une comparaison avec les cultures germaniques antérieures, illustrant ainsi l’innovation industrielle du Moyen Âge. (Marx et Engels, Sur la littérature et l’art, Moscou, 1978) », citation qui provient du livre de Barbaralee Diamonstein, Inside New York’s Art World (New York, 1979). (Il faut toujours chercher à la source de la source secondaire, on apprend encore plus de choses… Et puisque nous y sommes, que disent Engels et Marx ? Ceci : « Nous sommes encore plus stupéfaits par l’état même de l’industrie. Les tissus fins, les sandales délicates et les articles de sellerie de belle facture témoignent d’un niveau culturel bien supérieur à celui des Allemands. Les objets métalliques indigènes sont particulièrement remarquables ». Bien.

Il peut paraître banal de comparer entre tissu et peau puisque, le tissu, comme la peau, recouvre. Mais il peut sembler une différence tout de même d’usage. À cela nous pouvons penser à ce mot qui désigne le recouvrement, l’enveloppement, et c’est le mot « tégument », l’un de “mes” mots préférés depuis toujours. 

TÉGUMENT n. m. est emprunté une première fois au XIII  s. (1294) au latin tegumentum « ce qui couvre, enveloppe », dérivé de tegere « couvrir, recouvrir » (→ protéger, toit). Le mot, inusité avant le XVI s., avait pénétré en français avec le sens général du latin, avant de se restreindre au sens anatomique de « tissu avec ses appendices couvrant le corps des animaux » (1539). Par extension, il est également employé en botanique en parlant de l’enveloppe protectrice de la graine (1805). [Dictionnaire Historique de la Langue Française, Alain Rey (sous la direction de)]

Voyez comme la langue est bien faite ? Tégument : enveloppe, tissu (= peau), protection… Nous avons tout ce que nous souhaitions, sans le formuler. Nous avons dégagé quelque chose avec ce tégument, et nous y reviendrons ultérieurement.

Conclusion. On peut tout à fait rendre hommage à un artiste, réfugié politique, mais il faut le faire avec un minimum de dignité, de hauteur de vue. Tout le contraire de ce que fait JR. Autrement dit, il y a évidemment, très vite, chez Christo, une politique de l’installation, une politique dans le geste, et une politique de l’enveloppement, en sus d’une indéniable esthétique, qui n’a fait que se confirmer et s’affiner au cours du temps, car toutes les œuvres monumentales sont, pour la plupart, extraordinaires et magnifiques.

JR est tellement incapable de comprendre le geste artistique de Christo qu’il transforme le Pont-Neuf en une espèce de décor montagneux (la “Caverne”), tout à fait sans propos, sans lien avec l’enveloppement et surtout son esthétique, encore une fois, avec le geste. Le tégument n’est pas une structure gonflable, c’est une seconde peau, qui colle au sujet. Avec les intempéries, la “Caverne” de JR est toute déchirée. Les Dieux de la mythologie bulgare, d’origine slavo-thraces, Dionysos, Zagre et Mithra, n’auront pas toléré l’affront fait à l’un de leur enfant prolifique et non dénué de génie…