Hommage et gloire à Balthus (Balthasar Kłossowski de Rola)

Tandis que certaines voix appointées s’émeuvent de la ‘cancel culture’ étasunienne, et de la récente déprogrammation dans quatre musées américains d’une rétrospective du peintre Guston, postponée à 2024, je me demande si tel ou tel tableau de Balthus pourrait être exposé au public, et par exemple celui-ci :

Balthus, ‘La leçon de guitare’, huile sur toile, 161,3 x 138,4 cm, 1934, Coll. Part.

C’est un tableau assez extraordinaire. On sent bien que la “leçon de guitare” est la leçon de bien autre chose. Une leçon d’amour. Certes, en 2020, en imaginant une seconde que le public ait accès à l’œuvre, nul doute qu’elle susciterait la gêne et le scandale. On ferait vite fait ici le procès d’une supposées pédophilie, apologie de l’exploitation sexuelle des adolescents, etc. Il est certain qu’une telle réaction serait attendue. Mais rappelons le contexte. Dans une lettre à Antoinette de Watteville, Balthus écrit : « Je prépare une nouvelle toile. Une toile plutôt féroce. Dois-je oser t’en parler ? Si je ne peux pas t’en parler à toi — C’est une scène érotique. Mais comprends bien, cela n’a rien de rigolo, rien de ces petites infamies usuelles que l’on montre clandestinement en se poussant du coude. Non, je veux déclamer au grand jour, avec sincérité et émotion, tout le tragique palpitant d’un drame de la chair, proclamer à grands cris les lois inébranlables de l’instinct. Revenir ainsi au contenu passionné d’un art. Mort aux hypocrites ! Ce tableau représente une leçon de guitare, une jeune femme a donné une leçon de guitare à une petite fille, après quoi elle continue à jouer de la guitare sur la petite fille. Après avoir fait vibrer les cordes de l’instrument, elle fait vibrer un corps ». Revenir ainsi au contenu passionné d’un art. C’est cela ! De la passion. Supposons que cette jeune fille ait 14 ans. Est-il possible d’imaginer une relation amoureuse avec une adulte, qui, ici, doit avoir dans la vingtaine ? Oui. Alors, quel est le problème ? C’est une scène d’amour, plutôt, de préparatif — la main de la professeure va rejoindre la vulve imberbe de l’apprenante, dont la main gauche va bientôt attraper le sein droit de l’enseignante. C’est sensuel. Mais ce n’est pas que sensuel, c’est aussi très subversif, bien évidemment. Et n’oublions pas qu’il ne s’agit que d’un tableau ! Ce n’est pas la réalité, nous n’assistons pas en vrai à cette scène. C’est souvent ce qu’oublient les censeurs hâtifs. Dans l’extrait cité, Balthus évoque les scènes infamantes montrées sous le manteau ; ici, il s’agit de montrer en grand l’amour-passion entre deux personnes de même sexe. Notez que Balthus avait offert ce tableau au MOMA. Las ! Quatre ans plus tard, apparemment sous la pression de personnes choquées mais influentes, le musée s’en sépara. Il paraît alors que Balthus en interdit l’exposition et la reproduction pendant plus de 40 ans. Et voilà comment cette œuvre s’est retrouvée dans une collection particulière, obligée d’être vendue… Mais ce tableau atteint un degré encore supérieur de subversion, et de provocation (tout à fait voulue par Balthus). On a en effet remarqué que la position du corps de la jeune fille n’était pas sans évoquer une pietà, et spécialement la Pietà (XVe) de Villeneuve-lès-Avignon. Comparons, alors :

Enguerrand Quarton, “La Pietà de Villeneuve-lès-Avignon”, Villeneuve-lès-Avignon, musée

 

Balthus, étude pour “La leçon de guitare”

Oui, c’est possible ; mais alors si l’on ne tient compte que de la forme que prend le buste et du bras droit tombant vers le sol. Irait-on jusqu’à supposer qu’il y a un parallèle entre mort et petite-mort ? Mais alors, et si tel est le cas, quel blasphème que de comparer le corps du Christ mort avec celui d’une jeune fille qui vient de jouir ! (Après tout, on ne sait pas si cette main se retire, ou si elle s’approche).

Ce que je trouve souvent étrange et ambigu chez Balthus, c’est la forme même du corps des jeunes filles, et des modèles en général. Prenons en détail la jeune en pâmoison :

Il y a ici quelque chose du pantin, du mannequin. Regardez un peu les jambes, les hanches, le ventre. Et ce visage, tout de même assez inexpressif… Est-elle évanouie ? Et constatez ce noir béant provoqué par le renversement de la jupe. Étonnant. Il y avait une manière assez rigide chez Balthus de peindre. Et cette rigidité, tout autant que rigueur, m’intrigue. Voyez la jambe droite, pliée mais comme inarticulée, comme du caoutchouc. Seule la vulve rebondit sur ce maigre paysage. Ainsi, il y a, dans la structure même des corps balthusiens, quelque chose hérité d’une hiératique médiévale, me semblerait-il.

Balthus, ‘Thérèse rêvant’, huile sur toile, 149,9 × 129,5 cm, 1938, The MET, Gallery 907

On pourrait croire que le tableau reproduit ci-dessus n’a pas posé de problème. Mais si ! En 2017, depuis New York, une pétition (12 000 signataires) a été lancée pour que le musée le décroche ! Mais le MET a refusé. Tant mieux ! Il paraît que l’on voit le sexe à travers la culotte… Mais je ne le crois pas, il suffit de regarder. Là encore, on peut évidemment soupçonner un léger sentiment de provocation, non pas à cause de cette culotte, mais bien avec ce chat lapant son lait. Faut-il en dire plus ? Balthus en gros matou ? On retrouve encore un peu cette rigidité du corps, spécialement dans les bras. On remarque aussi que Balthus laisse voir la peinture, il ne l’efface pas ; il semble même que l’on voit davantage les traces de coups de pinceau sur la peau que sur tout le reste. Le pinceau se substituerait-il alors à une main interdite ? (Il faut dire ici qu’aucun des modèles de Balthus n’a jamais rapporté le moindre geste inapproprié de la part du peintre).

La notice Internet du MET dit ceci :«  Le modèle de Balthus, Thérèse Blanchard, paraît ignorer son environnement, perdue dans ses pensées. Blanchard avait douze ou treize ans quand l’artiste a peint cette toile. […] Balthus, comme d’innombrables artistes modernes, croyait que sujet de l’enfant était une source d’esprit brute, pas encore modelé par les attentes sociales. De nombreux artistes d’avant-garde au début du vingtième siècle, de Paul Gauguin à Edvard Munch à Pablo Picasso, ont aussi vu la sexualité adolescente comme un site puissant de vulnérabilité psychologique autant qu’une absence d’inhibition, et ils projetèrent ces interprétations subjectives dans leur travail. Bien que cela puisse être perturbant à nos yeux aujourd’hui, Therese Dreaming s’inscrit dans cette histoire.» Que de précautions prend-on là ! Et remarquez que c’est la Notice qui suggère une sexualité diffuse ici. Où est-elle, franchement ? Probablement un écho à la pétition de 2017, qui avait vu ici le délit de « romantiser la sexualisation d’une enfant ». Mais, encore une fois, où est-elle, cette sexualisation ? Probablement dans l’œil torve et saturé de refoulement du spectateur obsédé par on ne sait quel ordre moral censé régné partout, même dans l’art. Balthus peint essentiellement des scènes peintre-modèles, et il s’agit ici d’une pose comme une autre. Qu’après, il y ait là quelque élément peut-être sous-jacent, je l’ai signalé, mais, en tant que tel, il ne s’agit pas ici d’un tableau provocant. Enfin, on remarquera le décor très classique chez Balthus, très formel, assez fin dix-neuvièmiste, mi Hammershøi mi Cézanne, et donc assez peu parlant. Et pour cause, c’est la pose qui compte, c’est sur elle que l’on doit focaliser, et non pas sur le reste. De fait, les poses balthusiennes, qui sont tout de même spécifiques, voire étranges, viennent perturber l’inanité du decorum petit-bourgois ; elles agissent comme des déchirures dans le récit conformiste.

Afterthought. Quand on considère l’œuvre de Balthus, on se demande qui, aujourd’hui, ferait preuve d’aussi grande audace et liberté ? Même les soi-disant provocateurs patentés ne sont pas dotés d’une imagination comparable, ni non plus de cette élégance de la mise en en forme ; bien au contraire, c’est souvent crade et sans finesse de goût. Hommage et gloire donc à Balthus !

 

Léon Mychkine


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