Hommage et réparation à Johannes Vermeer, ou Contre le mercantilisme des soutiers

On le sait, Vermeer n’a peint que trente-cinq tableaux en vingt ans, deux ou trois par année. Cela devrait donner à réfléchir aux petits génies qui en tartinent des dizaines par mois… Ce qui a motivé ce qui suit est le choc, oui, le mot est approprié, quand j’ai découvert qu’un peintre parisien avait commis une espèce de reprise très dégradée et dégradante de La Jeune fille à la perle. On aurait sûrement tendance, aujourd’hui, à dire qu’il s’agit là d’un Portrait. Or non. Il s’agit de ce qu’on appelait, au XVIIe siècle, une ‘tronie’ (visage). Tandis que le “portrait” entendait surajouter aux qualités (beauté, grâce, etc.) de celui ou de celle qui était représenté en termes de pouvoir, de réussite sociale et financière, par exemple, la ‘tronie’ n’entendait qu’illustrer une attitude, une émotion, un aspect, un type (jeune fille, travailleur, vieil femme, etc.). Question à 46 florins (le prix de vente de La Jeune Fille lors d’une vente aux enchères en 1696) : Qu’exprime Le Jeune fille ? Après réflexions, je dirais : l’attente. Elle est un peu fatiguée de poser. Elle n’est pas contrariée, mais on sent poindre un sentiment non pas d’impatience, car elle est très calme, mais un espoir que le peintre en aura bientôt terminé, et sa bouche entr’ouverte semble prête à émettre un son… Mais rien ne trouble davantage ce beau visage où l’on sentirait presque que la peinture s’est faite chair. C’est magnifique comme du Léonard à son meilleur (mais je ne compare pas, Vermeer va plus loin, je trouve) ; allez donc trouver un défaut dans le volume, une facilité dans les passages, entre creux et pleins, arrêtes et courbes. Peine perdue. Pourtant, il faut le noter, à l’époque où ce tableau est peint, le genre “tronie” n’est pas le plus côté, loin de là, il est en bas de l’échelle picturale, côtoyant le paysage. Cela veut dire, et on le sait bien, que Vermeer prenait un soin méticuleux à tout ce qu’il entreprenait, et on sait aussi, par exemple, qu’il pouvait tabler sur trois jours pour terminer les poils d’un balai (anecdote ici).

Venons en au soutier. Il y a, à Paris, un peintre qui a le sens aiguisé du commerce et des bonnes manières face aux Puissants, mais non hélas du ridicule, et qui vient de commettre un forfait esthétique. J’ai mentionné son nom sur mes pages Facebook et Instagram, et c’est bien assez pour lui avoir fait de la publicité. Toujours est-il que cet ogre du tiroir-caisse a osé endommager Vermeer, le grand maître de tous les peintres, en substituant au visage d’une de ses filles (Maria, c’est une des hypothèses parmi les spécialistes) celui de l’actrice Salma Hayek (!), en n’oubliant pas d’y ajouter un affreux motif mi papier-peint mi moucharabieh. C’est épouvantable. Pour paraphraser Audiard, on constate que « les fats, ça ose tout, et c’est même à ça qu’on les reconnaît.» Car il faut être bien fat pour ne même pas “copier”, au mieux, quand même !, mais tambouiller Vermeer ainsi ; il faut être bien assuré d’une sorte de pouvoir, d’autorité à laquelle il aurait accédé, et qui ferait de vous un Maître, un “Grand peintre”. Pas si vite ! Holà ! On a envie de dire à l’impétrant : « au lieu de tendre à copier ce que vous ne pouvez atteindre, tâchez donc de faire au moins de la bonne peinture qui vous soit propre ». Mais on sent bien que c’est trop tard, et qui suis-je, moi, pour dire cela ? Un simple philosophe et critique d’art. Autant dire que je m’adresse depuis une autre rive… Mais, si je ne le fais pas, qui s’en chargera ? Bref. Je le redis, ce qu’a commis là ce manchot est indigne. Qu’on en juge, au détail. Voici Johannes :

Et voici l’admirateur de Salma Hayek Pinault (une « femme inspirante », d’après le barbouilleur… Tu m’étonnes !) :

 

On dira : « C’est incomparable ». À tout le moins ! Comme je ne veux pas laisser à penser au lecteur que je juge sans lui donner le loisir de comparer, je suis contraint d’insérer deux images, mais croyez-bien que je le regrette, et que j’ai honte pour Vermeer. De deux choses l’une : soit l’art est un gigantesque foutoir où l’on fait ce que l’on veut, soit on y vient parfois pour y apposer des règles ; et c’est bien ce que disait ce bon vieil Immanuel : « Le génie est le talent qui permet de donner à l’art ses règles.» Quand on n’a ni talent ni génie, pourquoi allez faire marcher un éléphant sur la porcelaine de Vermeer ? Mais pourquoi ? Vous me direz : « Oui, l’art est “aussi” un grand foutoir, et on y trouve “aussi” n’importe quoi. — Certes, vous répondrai-je, mais quand on s’attaque à des Grands Maîtres — oui, ça existe —, alors, comme disait Verlaine à Rimbaud dans une fameuse lettre, il faut être “prodigieusement armé en guerre” ». Après, l’art n’est un grand foutoir que pour ceux et celles qui, de leur vivant, n’en auront joui qu’avec cynisme ou incompétence mêlée à une chance insolente, tant mieux pour eux ; car, une fois la mort survenue, la célébrité, et, surtout, la valeur des œuvres s’en trouve souvent bien dégradée (qui achètera encore des osselets de Viallat dans cinquante ans ?). 

Le visage, chez Vermeer, c’est la grâce. Cet homme-là aimait la beauté féminine (au sens le plus esthético-spirituel du terme, s’entend, ici). Chez le commercial de Paris, on dirait une pub pour Chanel, enfin, un truc de magazine. Regardez comment le visage d’Hayek est peint… Cette bouche bichrome (?) à moitié terminée, cette narine béante, qui, à dire vrai, le semble autant que celle de droite a l’air bouchée, close ; à moins qu’il ne soit bien tord, ce nez… Cette oreille au gros anneau torique ; ces yeux entourés de khôl : pratique !, quand on ne sait pas peindre les paupières. Notez que notre peintre en bâtiment se risque au pli palpébral (gauche). Mais c’est une poutre ! La Salma a dû se faire piquer par un moustique véracruzien ! Quant à l’œil droit, une bonne couche de papier-peint passe opportunément la difficulté… L’œil d’Hayek, c’est n’importe quoi, pas d’iris, pas de pupille ; du pâté. C’est affreux. Et j’ai honte de m’attarder ainsi, mais il s’agit d’hommager Vermeer, qui ne mérite pas un tel affront, un tel manque de goût et de talent. Et regardez un peu la joue gauche, toute plate, et davantage rose que celle de droite. Et ce visage, en fait, il est plat, éclairé n’importe comment. C’est consternant. En comparaison, si on peut dire (même pas) :

voyez,

la délicatesse de Vermeer, ce n’est pas seulement sa manière inouïe de poser, d’appliquer, de caresser la peinture ; c’est l’espace qu’il nous laisse entre le tableau et le sujet : cette jeune fille ne nous regarde pas, elle n’est pas captive du peintre, elle garde un point de fuite ; et c’est là toute l’élégance ajoutée à la grâce d’être un très grand peintre. Regardez le gris des iris et le gris de la perle, comment les trois se répondent dans le scintillement, le mystère perpétuel de la lumière qui vient presque abolir la forme, à tel endroit précis de la perle, par exemple, qui semble se désintégrer sous un plan rapproché. Regardez la complexe position de l’épaule, du cou, et du visage, et ce turban turc (une curiosité, à l’époque) qui vient contrebalancer l’effet repoussoir ou d’écrasement qu’aurait eut la trop grande masse de noir, et qui conduit l’œil à revenir sur ce visage. Mais justement, ce noir profond… Qu’en dire ? D’où vient-il ? Vermeer, peintre plus qu’admirable, et si émouvant.

 

Que l’on m’entende bien : Les artistes font ce qu’ils veulent, mais la critique, depuis Diderot au moins — mais déjà Aristophane ne manquait pas de brocarder les mauvais dramaturges, par exemple —, est aussi dans sa position quand elle estime qu’un peintre abîme l’art. Certes, ils sont nombreux dans ce cas, les abîmeurs, les Tartuffe, les aigrefins, et on ne peut pas tous les considérer, cependant que, de temps en temps, et suivant je ne sais quel sentiment de pur scandale, on se doit d’écrire quelque chose ; il le faut, quand bien même, on le sait, face à la puissance mercantile (l’endroit seul où l’on peut d’ailleurs parler de puissance), les mots ne franchissent pas la rive.

 

Léon Mychkine

Ref/ Immanuel Kant, Critique de la Faculté de Juger, 1790