Image, obsession, Francesca Woodman (#1)

Francesca Woodman nous a dit des choses avec son corps, et son dire s’est interrompu dans son autolyse, à l’âge de 22 ans. 22 ans. Encore un scandale. C’était, je crois, une grande photographe, avec, sans jeu de mots sur ce que je viens d’écrire, un grand devenir artiste. Hélas, elle en a décidé autrement. En 1980, elle fait une première tentative. Un an plus tard, le 19 janvier 1981, à New York, elle saute de la fenêtre d’un loft. La fiche anglo-saxonne Wikipedia signale que son père aurait asserté que la cause de ce suicide est, en quelque sorte, double : le refus d’une bourse émanant du National Endowments for the Arts, et une relation amoureuse défaillante. Et Wikipedia de s’en référer à un article du Village Voice. Mais, à dire vrai, l’article cité ne mentionne ni le père de Francesca ni la moindre cause à son autolyse… Comme quoi, Wikipédia, la soi-disante encyclopédie populaire, écrit parfois n’importe quoi. Or, une encyclopédie qui raconte des craques, cela pose des problèmes.

Woodman a principalement utilisé son corps comme sujet photographique, et l’on pourrait voir là une exploitation égotique ou performative du sujet photographique. Certes. Mais je crois qu’il ne faudrait pas s’arrêter là. Il me semble que la plupart de ses photographies vont au-delà, elles transmettent, pour la plupart, autre chose que le visible. Rien de mystique ici, je veux seulement suggérer que Woodman, il me semble, fait, à travers ses constructions scéniques, état d’une condition, condition double, ou triple, dont l’une d’entre elles, assurément, est le désir. Il y a beaucoup de désir chez Woodman, mais pas d’érotisme, ou très peu, comme ici:

Francesca Woodman, “On Being An Angel”, Providence, Rhode Island, Spring 1977

Woodman a écrit : “on being an angel #1”, « en étant un ange », ou, « [“sur le fait”] d’être un ange ». À première vue, voici une poitrine offerte, dans un angle et un éclairage tels que, sous cette poitrine, il n’y a… Je pense que c’est cet endroit que nous indique Woodman, et non, par exemple, le fragment de parquet éclairé. Si je poursuis ma mentale déclinaison : 1) Le désir, en premier lieu, ces seins offerts, à la vue, tout autant, à saisir, à prendre ; mais, juste en dessous, le vide, le noir, le néant… ? 2) Irait-on jusqu’à suggérer que ces deux seins, écartés qu’ils sont par la posture, formeraient comme une paire d’ailes repliées, ou bien des protubérances de la ceinture scapulaire inversée ? Il est possible que Woodman joue avec cela, puisque, dans l’imagerie populaire, les anges ont des ailes, tandis que, bien entendu, les anges sont des entités surnaturelles incorporelles. Un ange était une entité psychique, quand elle s’adressait à vous, il ne vous restait qu’à trembler de peur ou vous réjouir. Mais 3) peut-être que Woodman joue aussi, ou plutôt, sur l’expression langagière : « être un ange », auquel cas il s’agit d’être “bien sage”. Dans cette issue, alors, s’offrir est une possibilité.

Il existe une version opposée

Francesca Woodman, “On Being An Angel”, Providence, Rhode Island, Spring 1977, Gelatin silver print Sheet, 20.3 × 25.4 cm. Collection Museum of Contemporary Art Chicago, Gift from The Howard and Donna Stone Collection, 2002.73 Copyright and courtesy Charles Woodman/Estate of Francesca Woodman

Je me dis que, avec cette vue, on voit bien le point de bascule, entre lumière et ténèbre ; le visage dans la lumière, le reste du corps en partie, mais avec épaules et seins au dessus du vide (on se figurera qu’il s’agit bien d’un vide connoté). Bien sûr qu’il n’y a pas, matériellement, de vide sous la poitrine, quoique, où commence le vide ?, mais ce noir profond le symbolise, et cette limite, entre éclairage et sombreté est voulu par Woodman, ce n’est pas hasard. On ne sait si quelqu’un va saisir ce corps offert ou bien si ce dernier s’apprête à basculer dans le néant. Très jeune, Woodman était artiste, et il semble qu’elle avait compris un certain nombre de choses liées à l’existence sublunaire, comme aurait dit Baudelaire (ce vieux misogyne !). Comme ici :

Francesca Woodman, “Eels Series”, Roma, may 1977-august 1978

La Série des anguilles. Évidemment, comment s’empêcher de penser à la dénotation de l’anguille, enroulée dans un seau de sang près de ce corps abandonné ? En deux mots, le scénario (dont j’assume entièrement la responsabilité) : À l’instar d’une Salomé qui obtint la tête de Jean Baptiste, ici Francesca vient de castrer un renégat de l’amour, une pourriture. Cet effort l’ayant épuisée, elle s’écroule au sol. Je suppose que l’anguille a été décapitée, ce qui nous reconnecte à Salomé. Variante :

Francesca Woodman, From Eel Series, Venice, Italy, 1978 (I.214), gelatin silver estate print 27.9 x 35.6 cm

Woodman, avec ses Séries, cherchait aussi a indiquer une temporalité, et alors, si tel est le cas, la photographie ci-dessus est antécédente à la première de la même.

Francesca Woodman, “On Being an Angel”, 1977/1978

Ci-dessus : Crucifiction (sic) au linteau. Souffrance = tension. Insurmontable. Craquage. Ce n’est pas une crucifixion en rose, Henry. C’est noir, même si un peu humoristique. Elle est quasi toujours seule dans ses photos, Francesca. Une grande solitude. Peut-être un trou noir, au sens énergétique : ça consume. Ça dévore des planètes, des naines rouges et blanches, vives et moribondes. 

© Francesca Woodman: On Being an Angel

Se crucifier ou faire tapisserie ? Je ne plaisante pas. Je comprends très bien que l’on en finisse. La vie est tellement dure et plus qu’injuste, bien trop fréquemment. Quelquefois, elle s’acharne ; une vraie salope sociopathe. Alors oui, parfois, on se barre. On prend le dernier EXIT : REQUIESCAT. Retour : Faire tapisserie. S’effacer, toujours devants les grandes gueules, souvent mâles, ou dominatrices, des femmes. Faire le mur. (Se) faire la belle.

À suivre…

Léon Mychkine