ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Journal #13 : Pour en finir avec Deleuze et la “honte d’être un homme”

“i pochi modi di sopravivere e i molti di morire”

« les quelques façons de survivre et les nombreuses façons de mourir »

(Primo Levi, Opere II, Pagine Sparse, Vol.2) 

On écoute France-Culture. On entend des paroles intelligentes, de gens qui savent. On y parle de subversion, de vie, d’art. Et puis, on passe l’extrait de Deleuze, dans lequel il explique que l’on peut avoir honte d’être un homme, et il déclare que c’est Primo Levi qui a écrit que l’on pouvait  « avoir honte d’être un homme ». Ce fragment de phrase provient de son Abécédaire, sous la lettre R :            

« R comme résistance   

« Un des motifs de l’art et de la pensée, c’est une certaine honte d’être un homme. L’écrivain qui l’a dit, redit, le plus profondément, c’est Primo Levi. Il a su parler de cette honte d’être un homme, dans un livre extrêmement profond puisque c’est à son retour des camps d’extermination. Il dit : quand j’ai été libéré, ce qui dominait, c’était la honte d’être un homme. C’est une phrase à la fois très splendide, très belle, et puis ce n’est pas de l’abstrait. C’est très concret, la honte d’être un homme. Mais ça ne veut pas dire nous sommes tous des assassins. Ça ne veut pas dire nous sommes tous coupables. Il dit : ça ne veut pas dire que les bourreaux et les victimes sont les mêmes. On ne nous fera pas croire ça. La honte d’être un homme, ça ne veut pas dire : on est tous pareils, on est tous compromis, etc. Mais ça veut dire plusieurs choses. c’est un sentiment complexe, ce n’est pas un sentiment unifié. La honte d’être un homme, ça veut dire à la fois : comment des hommes ont-ils pu faire cela ? Des hommes, c’est-à-dire d’autres que moi, comment ils ont pu faire ça ? Et deuxièmement, comment est-ce que moi, j’ai quand même pactisé, je ne suis pas devenu un bourreau, mais j’ai pactisé assez pour survivre, et puis une certaine honte d’avoir survécu, à la place de certains amis qui n’ont pas survécu. C’est donc un sentiment très complexe. Je crois qu’à la base de l’art, il y a cette idée ou ce sentiment très vif d’une certaine honte d’être un homme qui fait que l’art, ça consiste à libérer la vie que l’homme a emprisonnée. L’homme ne cesse pas d’emprisonner la vie, de tuer la vie, la honte d’être un homme, l’artiste c’est celui qui libère une vie, une vie puissante, une vie plus que personnelle, ce n’est pas sa vie… »       

Si on trouve bien la phrase « la honte d’être un homme » chez Levi, ce n’est pas à-propos de l’expérience concentrationnaire, mais au sujet de Joseph K., et donc de Kafka ! Dans son article “traddure Kafka” (Opere II), Levi parle du Procès, du jugement de Joseph K. et de sa honte : 

« C’est finalement un tribunal unanime, et non divin : il est fait d’hommes et par des hommes, et Josef, le couteau déjà planté dans le cœur, éprouva la honte d’être un homme.»

“È finalmente un tribunale unanimo, non divino: è fatto di uomini e dagli uomini, e Josef, col coltello già piantato, nel cuore, prova vergogna di essere un uomo.”

Levi ne parle donc pas de lui, mais du héros fictif crée par Kafka. Ceci dit, dans l’œuvre de Levi, on rencontre assez souvent le mot « honte » (“vergogna”), par exemple ici : « Honte de ne pas être mort.» (“Vergogna di non essere morti”, in Se non ora, quando ?, Opere, Vol.II), ou encore ce passage : « Tu as honte parce que tu es vivant à la place de quelqu’un d’autre » : (“Hai que vergogna perché sei vivo al posto di un altro ?” in I Sommersi e i salvati, Opere, Vol.II).     

Levi n’a donc pas écrit qu’il avait honte, lui, d’être un homme, non, s’il a honte, c’est d’avoir survécu. Il n’y est pour rien s’il a survécu, mais, c’est un fait, il en est “sorti” vivant. Si Deleuze veut dire qu’il est parfois honteux d’être un homme, il le peut tout à fait ; mais qu’il fasse dire à Levi ce dont il n’a pas témoigné à la première personne, cela pose un problème, un problème que j’appelle la décence de la pensée.  

Mais ensuite Deleuze, qui n’est pas à une indécence près, écrit que le prisonnier du camp « pactise » avec le « bourreau ». Comment voulez-vous pactiser avec des psychopathes qui vous tuent, et ou peuvent vous tuer n’importe quand, pour n’importe quoi, pour rien ; car l’empire des camps est l’empire du mal absolu et de l’absurde, du Monde Inversé, anus du monde, tel que jadis on décrivait l’enfer. (« Les SS disaient d’Auschwitz qu’il était l’ “anus mundi”.» Decrop, 1988). Ce “monde” infernal, s’il fait sens, c’est seulement pour les SS. Le SS sait très bien ce pourquoi les déportés sont là, c’est pour travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive ou bien pour être exécuté sur l’heure ; sans oublier que le fait de se “trouver-là”, c’est être déjà traité comme quelque chose qui n’appartient plus à l’Humanité, comme la plupart des déportés avaient commencé de s’en rendre compte, entassés qu’ils étaient dans les wagons à bestiaux, pour la plupart.   

“Già ad Auschwitz ero consapevole di stare vivendo l’esperianza fondamentale dell mia vita”, (Primo Levi, Pagine Sparse, Opere II). « Dès Auschwitz, j’étais conscient de vivre l’expérience fondamentale de ma vie.»

Notez que Deleuze se rappelle que Levi parle, à-propos de la honte d’avoir survécu, d’« une certaine honte ». Comment, dans un même geste de pensée, évoquer le vrai et s’enfoncer dans le relativisme ? Levi n’éprouve pas une certaine honte d’avoir survécu, il a honte tout uniement, et cette honte est tant viscérale que métaphysique. Ensuite Deleuze, qui use de connexions mentales à la va-comme-je-te-pousse, reprend celle entre le sentiment honteux d’être un homme et la création artistique. En quelque sorte, Deleuze calque l’expérience concentrationnaire sur les velléités artistiques… Mais quel est le rapport ? Qu’est-ce que cette connexion inane ? Qu’est-ce qui fait dire à Deleuze que l’on devient artiste parce que l’on a honte d’être un homme ? Il y a mille raisons pour lesquelles on devient artiste, et si la honte d’être vivant existe peut-être, on aura bien du mal à généraliser un tel motif.  

Retour plateau (sur France-Culture). On valide la citation de Deleuze. On entend dire que ces propos issus de l’Abécédaire sont « magnifiques ». De ses propres oreilles, on écoute ceci : « Levi a honte pour le SS. Et pourquoi il a honte pour le SS ? Parce que le SS, c’est un homme. Et c’est donc son semblable. […] semblable, ça ne veut pas dire le même.»

Il y a, dans la sphère intellectuelle (si tant est que l’adjectif ne soit pas totalement ridicule), une espèce d’onctuosité obscène à se repaître de l’infâme, à empiler sur telle ou telle insanité, ici pour le coup deleuzienne, i.e. « ça ne veut pas dire que les bourreaux et les victimes sont les mêmes », des espèces de sophismes qui sont parfaitement indignes. On ne peut pas décrire le SS comme un “bourreau” et le déporté comme une “victime” ; cela va bien plus loin que cela. Bourreau, c’est aussi un métier, c’est celui qui, légalement, donne la mort, ou s’assure du bon fonctionnement du protocole létal. Il n’en existe quasiment plus en Europe (excepté encore aujourd’hui pour la Biélorussie), mais c’est encore un métier actif au Japon, et aux États-Unis, pour exemples. Mais SS, ce n’est pas un métier. C’est un passage existentiel fervent et fanatique dans quelque chose qui ressort à une épouvantable idéologie barbare tout autant que d’une rationalité maléfique et démoniaque dans la mise à mort des êtres humains désignés non pas comme victimes, mais comme nuisibles. C’est Hitler qui, dans Mein Kampf, qualifie les juifs de « bacille dissolvant de l’humanité »; et ce n’est pas une métaphore. À quoi pense-t-il, cet antéchrist, quand il écrit ce mot ? À la tuberculose (bacille de Koch), et au bacille du tétanos. Il parle aussi de parasitisme, et décrit plus loin le juif comme une « araignée [qui] commençait à sucer doucement le sang du peuple allemand.» Il est donc absolument impensable qu’un déporté situé dans un camp d’extermination puisse, à quelque moment, considérer le SS comme son semblable. Et, à ma connaissance, Levi n’a jamais écrit une telle chose. Mais, tant que l’on se trouve dans cette obscénité intellectuelle, pourquoi ne pas évoquer, chez le déporté à Auschwitz, le syndrôme de Stockholm ? Dans le monde inversé du camp nazi d’extermination, il n’est pas de relation entre SS et déporté autre que celle qui considère le prisonnier comme quelque chose de répugnant, une sous-espèce d’animal dégénéré, qui ne demande qu’à crever le plus vite possible. Cette obsidionalité physique et mentale, le déporté s’en rend compte très vite, et cette prise en compte établit, très vite aussi, une distance incommensurable ; une distance sidérale, qui fera dire à un déporté survivant, témoin au Procès Eichmann, qu’Auschwitz, c’est la planète Mars. Il est donc impossible à un déporté de se dire qu’il existe encore un “rapport” social ou normatif entre lui et le SS, entre la déportée de Ravensbrück (parmi d’autres camps pour femmes) et les surveillantes (SS-Aufseherinnen), non plus qu’entre le déporté et le kapo (Kameradschaftspolizei). Tous et toutes jouissent d’un statut auquel le ou la déportée ne peut plus prétendre, celui d’« être humain ».  

Ainsi, nos semblables, déportés dans les Camps nazis, et ceux et celles qui y ont perdu la vie, ne peuvent pas, “simplement”, être qualifiés de victimes ; ce sont des Martyrs. Le règne démoniaque du troisième Reich, c’est la mise en martyr d’une certaine catégorie de populations, dans une hiérarchie de cruauté et d’ignominie dont, de toutes façons, les mots manquent à la description, car le vocabulaire qui pourrait décrire toute cette ignominie n’existe pas. Et c‘est, dans ce moment exterminateur, tout un pan du Politique Européen et étasunien qui s’est corrompu et s’est effondré là ; pan qui n’a, pour partie, jamais été redressé

Moralité éthique : Il faut faire attention à ce que l’on dit, à ce que l’on écrit, même (et surtout) quand on est très cultivé.  

Refs / Primo Levi, Opere I, Einaudi, Turin, 1987 /// Primo Levi, Opere II, Einaudi, Turin, 1997 /// Geneviève Decrop, “Anus Mundi”, Le Monde Juif, 1988/2 (n°130).

En Une / Portrait figurant sur la fausse carte d’identité de Primo Levi en 1943 :« Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1943, Primo Levi est arrêté à Amay dans le Val d’Aoste, durant une action menée par la milice fasciste contre les partisans. À ses côtés, on arrête également Luciana Nissim, Vanda Maestro, Aldo Piacenza ainsi que Guido Bachi. Durant quelques semaines, ils avaient formé une bande de rebelles proche du mouvement de résistance Justice et Liberté (Giustizia e Libertà).» La suite ici